LETTRE LXIX
A SON FILS
Elle témoigne son désir que toutes les Congrégations d'Ursulines de France s'unissent en une, comme celles de Tours et de Paris se sont unies en Canada — De quelle manière il se faut comporter dans les vocations de Dieu, et comment il se faut perdre en Dieu quand on ne peut imiter sa perfection.
Mon très-cher et très-aimé fils,
L'amour et la vie de JESUS soient votre sanctification et votre salut.
J'ai reçu vos deux lettres avec votre charitable présent que j'agrée avec affection et dévotion, comme ont fait ceux à qui j'en ai fait part. Lorsque je veux donner
(1) Dans l'édition publiée par D. CI. Martin en 1681, cette lettre est datée du 3 octobre 1643, et classée en conséquence ; mais c’est une erreur manifeste : car la Mère de l'Incarnation y dit qu'elle a été remplacée comme supérieure par là Mère Saint-Athanase ; or il est certain que cette élection doat elle parle eut lie le 12 juin 1645, elle-même le dit dans la lettre qui précède celle-ci.
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un peu de relâche à mon esprit, je me récrée à voir le triomphe de la sainte Vierge et les saints qui l'ont chanté. Maïs voici pour répondre à votre première.
Vous m'avez beaucoup obligé de l'éclaircissement que vous m'avez donné touchant les affaires de votre Ordre, et surtout de la séparation de votre Congrégation de Saint-Maur d'avec celle de Cluny. J'aurais eu de la peine à ce sujet, parce qu'on m'en avait écrit de France à demi-mot. Je comprends à présent l'affaire et son importance, et je suis bien consolée de la résolution que vous avez prise de demeurer dans la Congrégation de Saint-Maur, puisque c'est dans celle-là que Dieu vous a appelé pour être tout à lui, et pour vous conduire au ciel.
Vous avez raison en ce que vous me dites, touchant l'union de nos Congrégations de France. Si elle se fait, il faut que ce soit par le consentement et par le moyen de tous les évêques dans les diocèses desquels il y a des monastères; car nous leur sommes sujettes. Et ce qui est fâcheux, comme il leur est libre de faire des constitutions et des coutumiers, ils le font de telle sorte que même dans une seule Congrégation plusieurs différent en coutumes. Ajoutez à cela que chaque Congrégation a ses constitutions premières et fondamentales, et nar tous les changements que font les évêques, tout cela saltère et se bouleverse. Aujourd'hui les choses sont tellement dissipées, que pour y mettre l'unité, il faudrait cette union de prélats avec le consentement du Saint-Siége, et une constitution approuvée de Sa Sainteté. J'ai reçu une lettre de France, par laquelle on me dit qu'en l'assemblée générale des prélats qui se devait faire À Paris au mois de mai dernier, on devait parler de cette affaire. Je ne sais ce qui en a été, je la mets
entre les mains de Dieu. La Congrégation de Paris et la nôtre sont les plus considérables, et aussi les plus semblables. Je ne doute pas néanmoins qu'elles n'eussent bien des difficultés à résoudre, à cause du grand nombre de maisons dont elles sont composées, et des différents diocèses où elles sont situées.
Pour l'union que nous avons faite en Canada, il n'en est pas de même; ce sont nos prélats et nos supérieurs qui, nous y envoyant, savaient bien qu'encore que nous n'eussions été que d'une seule maison, il nous fallait beaucoup changer de nos coutumes, qu'il ne nous eût pas été possible de garder dans un pays tout différent du nôtre, et avec des gens tout contraires en mœurs, en naturel, en coutumes, à ceux avec lesquels nous avons été élevées. Ainsi il est plus doux de quitter ses premières façons d'agir par nécessité, que si on le faisait par force ou par un amiable accommodement. Il est vrai qu'il s'y est trouvé une difficulté importante, qu'il a fallu accommoder par un commun accord. Les Mères de la Congrégation de Paris font un quatrième vœu solennel, qui est d'instruire les filles. Nous ne le faisons pas dans notre Congrégation de Tours, mais seulement le Pape nous y oblige par notre Bulle après dix ans de religion, ou bien à l’âge de vingt-cinq ans.’ Pour accom-
(1) Ces mots : Ze Pape nous y oblige, signifient dans la pensée de la vénérable Mère, non que le Pape prescrit le quatrième vœu dans le cas spécifié, mais que, par sa suprème autorité, il oblige les religieuses âgées de vingt-cinq ans ou eu ayant dix de profession, à iustruire les personnes de leur sexe. Telle est en effet, la teneur de la bulle de Paul V, érigeant en Ordre religieux la Congrégation des Ursulines de Bordeaux.
Cette disposition de la bulle indique clairement que l'omission du quatrième vœu dans les constitutions de Bordeaux, n'est due ni à un défaut de réflexion, n à l'indifférence en ce qui concerne !:bjet du vœu; mais, tout considéré, le Pape aima mieux imposer lui-même aux religieuses arrivées à l'âge convenable l'obli-
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moder tout ceci, nous prenons ce vœu, sans néanmoins nous obliger à le faire solennel, si nous ne voulons, et pour le temps seulement que nous serons en Canada. Car qui peut pénétrer dans les événements de la Providence? Il peut arriver des renversements qui nous obligeront à retourner en France, quoique, grâces à Notre-Seigneur, je n'y vois aucune disposition (rien qui l'annonce ou le fasse prévoir). Et afin de faire quelque compensation d'accommodement, les Mères de la Congrégation de Paris ont pris notre habit, qui différait assez du leur, aux mêmes conditions que nous avons pris le vœu. Voilà les difficultés les plus considérables de notre union, lesquelles néanmoins se sont terminées avec beaucoup de paix.
Mais qui peut vous avoir dit que j'ai eu de la peine en uotre établissement ? Oui, j'y en ai eu, et sans l'avoir expérimenté, il serait difficile de croire combien il se
gation d'instruire, que d'en faire faire le vœu à l'époque de la profession, alors que les jeunes filles prononçaient assez souvent leurs vœux à seize ou dix-sept ans, et que, par cette même bulle, Paul V, après avoir défendu de faire faire profession avant seize ans, enjoint de ne pas différer au delà de cet âge si les deux années de noviciat sont terminées.
Il est bien vrai que, six ans auparavant, le même Pontife avait approuvé les sonstitutions de Paris, qui prescrivent le quatrième vœu ; mais quelle qu'ait été la raison de cette nouvelle manière d'agir du Pape, il est clair que les deux bulles ont une égale autorité et qu'elles méritent le même respect. Au fond elles diffèrent à peine, puisqu'elles prescrivent la même chose sous une forme un peu différente.
En effet, les Ursulines de Bordeaux, de Lyon, etc., faisant leurs vœux selon la bulle, s'obligent par là même, c'est-à-dire par ces vœux, à enseigner immédiatement si elles ont vingt-cinq ans, ou un peu plus tard, si elles ne les ont pas. Celles qui seraient entrées au noviciat À douze, treize ou quatorze ans, ce qui n'était pas rare au XVIIe siècle, seraient vouées à l'enseignement dès l'âge de vingt-deux, vingt-trois ou vingt-quatre ans, ayant alors dix ans de religion, aux termes de la bulle, D'un autre côté, les Ursulines de Paris qui auraient fait profession à seize ou dix-huit ans ne seraient pas obligés d'enseigner immédiatement, malgré leur
quatrième vœu, si les supérieurs les trouvaient trop jeunes pour remplir cette
rencontre de difficultés dans un établissement qui se fait en un pays nouveau et tout barbare, éloigné de la France et de tout secours, et dans un abandonnement si pur à la divine Providence qu'il ne le peut être davantage. Avec cela on dépend si absolument de la France, que sans son secours on ne saurait rien faire, Ajoutez à cela que, quelque pressées et importantes que soient les affaires, il faut attendre un an pour en avoir la résolution; et si on ne les peut faire dans le temps que les vaisseaux sont en France, il en faut attendre deux. Les navires sont-ils repartis, ceux à qui l'on commet les affaires pensent à celles qui leur sont propres; ainsi on ne peut presque jamais avoir de résolution nette d'aucune affaire. De plus, on ne conçoit pas (on saisit mal) la plupart de nos intentions, ce qui fait que souvent les choses réussissent (tournent) tout autrement que nous ne le voulons. C'est ce qui oblige nos
fonction. Donc, sous ce rapport, la différence entre les diverses congrégations est à peu près nulle.
Nul doute que toutes les filles de sainte Angèle ne nous sachent gré d'avoir mis dans son vrai jour cette importante question. Celles mêmes qui, trompées par certaines apparences, auraient cru à quelque supériorité de leur congrégation sur les autres, seront heureuses de voir qu'il n'en est rien, puisqu'il résulte de là que nulle congrègation n'est à la plus petite distance d'une autre : que toutes se touchent, sont étroitement uuies, et doivent se tenir embrassées dans une parfaite charité et une non moins parfaite humilité. C'est ce que nous avons toujours désiré et à quoi nous avons souvent travaillé, depuis que des circonstances qui nous semblent providentielles nous ont mis en relation avec toutes les Ursulines du monde.
Disons-leur encore que toutes sont sœurs dans la plus étroite et la plus vraie acception de ce mot; toutes ont une mème mère, sainte Angèle; une même patronne, sainte Ursule; un mème créateur après Dieu, ou plutôt avec Dieu, le Vicaire de Jésus-Christ, qui leur a donné une mème règle, celle de saint Augus tin, et les a liées par leurs vœux à la sublime fonction qui les distingue de tous les autres Ordres reconnus jusqu'ici par l'Eglise, l'éducation et l'instruction des
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révérends Pères d'envoyer quelquefois un des leurs pour leurs propres affaires, comme il y va des députés pour les affaires du pays. Je ne parle point d'un nombre innombrable de difficultés très-épineuses, tant générales que particulières, que le pays nous fait naître presque continuellement. Pour vous dire tout en un mot : la nature n'a nulle prise sur quoi elle se puisse appuyer, ni aucunes prétentions qui la puissent flatter ou satisfaire. Il faut que je vous avoue que j'ai tant souffert de croix, qu'à moins d'une grâce de Dieu fort extraordinaire, j'eusse succombé sous leur pesanteur. Mais après tout, la divine bonté a toujours fait réussir nos petites affaires, soit spirituelles, soit temporelles, celles-là même qui selon les apparences humaines devaient demeurer imparfaites.
Nous sommes pourtant en peine de notre bulle d'union que nous ne saurions avoir de Rome, le Pape ne la voulant point donner qu'il n'y ait ici un évêque pour la recevoir. Nous tentons encore un autre expédient dans la pensée que le Pape d'aujourd'hui pourra être plus doux que son prédécesseur. J'écris à ce dessein à des personnes puissantes pour les prier de travailler à cette expédition comme nous étant nécessaire : car si vous eussiez eu une bulle de Rome confirmative de l'union de votre Congrégation de Saint-Maur avec celle de Cluny, les Pères de celle-ci ne l'eussent pas si facilement rompue. Je ne vois pas néanmoins ce qui pourrait troubler la nôtre en ce bout du monde, sinon mes péchés. Nous y expérimentons une forte grâce qui nous lle puissamment à Notre-Seigneur, et entre nous, en voici une marque. Nous avons fait cette année l'élection d'une supérieure, car il y avait six ans que j'étais dans là charge, et nos règles ne nous permettent pas d'y être
davantage sans une interruption. Or nous avons élu une des Mères de Paris, qui est une sage et vertueuse fille, pour témoigner que nous ne faisons plus de dis. tinction des Congrégations : et d'ailleurs, nous avons estimé, qu'en usant (agissant) ainsi, notre union en serait plus forte et mieux cimentée. Néanmoins votre union ayant été rompue faute de bulle, cela me donne toujours à penser, et m'oblige à faire de puissants efforts pour obtenir de Rome ce qui nous manque pour assurer la nôtre. J'espère cette grâce de Notre-Seigneur : car il y a eu tant de circonstances extraordinaires dans nos vocations et dans notre mission au Canada, que j'aurais toutes les peines possibles avant que de me pouvoir persuader que sa divine Majesté laissât l'ouvrage imparfait. Toutes nos peines et nos croix ne me font point perdre cœur : j'attends encore plus que je ne dis, quand même je verrais un entier renversement, dans la grande expérience que j'ai des divines miséricordes sur moi. Si vous le saviez, mon très-cher fils, votre cœur fondrait d'amour auprès de mon bienfaiteur. Mais c'est assez sur cette matière, il faut répondre à votre autre lettre,
Si ce que je vous écris (dans cette autre lettre) vous touche, c'est que notre bon Dieu couvre le défaut de mes paroles. Il est pourtant vrai que c'est mon cœur qui vous parle. Si mes petits travaux plaisent à Dieu, ils sont à vous comme à moi; et si vous m'accompagnez dans mes petites fonctions, je vous accompagne dans les vôtres. Le cœur sacré de mon Jesus tient le milieu entre (unit) le vôtre et le mien, et son divin esprit est le lien de notre petit commerce. Car c'est avec lui que je traite de tout ce qui vous touche, et de tout ce qui me regarde. Je ne fais qu'une seule affaire des vôtres
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et des miennes, ou pour mieux dire, je n'en fais qu'une seule hostie, pour être consumée dans le feu qui brûle sur ce divin autel.
Non, je n'ai point de peine à croire que Dieu vous donne du zèle et de l'affection pour le salut des âmes. Quoique cette vocation soit générale, néanmoins, si je suis capable de vous dire mes pensées, je ne vous conseille pas de la rebuter. Je ne connaissais point le Canada, et quand j'entendais proférer ce mot, je croyais qu'il n'était inventé que pour faire peur aux enfants. Cest pourquoi ce n'est pas le lieu seulement qui rend meilleure une vocation. Dieu commence souvent par la (vocation) générale, puis il arrête le cœur dans le lieu où il l'appelle, soit pour y être actuellement, soit pour se faire prier pour les âmes de ce lieu-là, ou pour leur faire du bien en d'autres manières. Ma vocation a été de la sorte, et il y en a beaucoup d'autres de même. J'ai été plusieurs années sans savoir où arrêter mon esprit; voilà la vocation générale : puis, trèsévidemment Dieu me fit connaître que c'était en Canada qu'il voulait se servir de moi : et enfin il en a fait l'exécution d'une façon toute merveilleuse, sans que j'y aie rien fait de ma part que d'acquiescer à ses divines volontés. Souvent je rejetais les mouvements que Dieu me donnait, à cause de la grande disproportion que je voyais de ma condition à celle qui m'était proposée intérieurement; mais une repréhension, aussi intérieure, ne redressait aussitôt pour me faire suivre Dieu dans le temps de son ordonnance, ' que j'attendais avec tranquillité, m'abandonnant à ses divines volontés.
Le révérend P. Poncet est parti pour aller catéchiser
1 Voir lu note de la lettre XIV. ci-dessus, page 37. LATTR. M. 18
les Népisiriniens, qui sont à trois cents lieues d'ici, et peut-être ira-t-il plus loin. Nous n'avons pas plus souvent de ses lettres que des vôtres, en sorte que vous n'en pourrez recevoir de lui que dans deux ans. C'est un éxcellent missionnaire, aussi bien que le révérend P. Brissani, qui est avec lui. Ce bon Père a jeté une bonne semence dans votre âme, vous inspirant l'amour du martyre. O mon cher fils, que je serais consolée si on me venait dire que vous eussiez perdu la vie pour JÉsus-CHRIST ! Si je me trouvais dans l'occasion où l'on vous fît cette insigne faveur, notre divin Epoux me donne assez de courage pour vous repousser dans le feu ou sous la hache, au cas que vous voulussiez esquiver par la faiblesse humaine, car je sais bien que je vous oblis;erais infiniment de vous rendre ce bon office.
Mais que ferez-vous dans l'impuissance où vous êtes de suivre Dieu et d'imiter sa perfection? Pour mi. quand je me vois dans cette impuissance, je tâche de me perdre en lui; je fais mon possible pour m'oublier VA moi-même afin de ne voir que lui, et si mon cœur en
{| | a le pouvoir, il traite avec lui familièrement. Pour vous parler ingénument, ma vie est d'entretenir continuellement ce commerce. J'aime tant l'union du cœur et de la volonté avec Dieu dans l'amour du même Dieu, que c'est la cause des demandes que je vous fais. Car je ne puis comprendre comment une lumière peut demeurer un moment dans l'esprit sans que la volonté soit captivée. N'est-il pas vrai que Dieu est un objet si aimable, si doux et si ravissant qu'il faut lui céder sans remise au moment qu'il paraît? Il en est de même de ses vertus et de ses œuvres divines, C'est par un excès de sa bonté qu'il se manifeste à nous, et il semble qu'il se sente
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obligé quand nous nous jetons entre ses bras pour le caresser amoureusement. C'est pour ce sujet qu’encore qu'il soit tout et que nous ne soyons rien, nous en serons plus aisément perdus. Mon bon fils, rencontronsnous en cette perte; je veux dire dans cet abîme infini, où toutes nos misères seront anéanties, car la charité couvre tout. Je suis beaucoup plus imparfaite que vous, mais pourquoi tant hésiter à nous perdre en celui qui nous veut nettoyer, et qui le fera si nous nous perdons en lui par une amoureuse et hardie confiance? Les petits font de petits présents; mais un Dieu divinise ses enfants, et leur donne des qualités conformes à cette haute dignité. C'est pour cela que je me plais plus à l'aimer et à le caresser, qu'à me tant arrêter à considérer :e8 bassesses et mes indignités.
Je me sens infiniment obligée à tous mes révérends Pères qui me font l'honneur et la charité de se ressouvenir de moi. Assurez-les que je prie pour eux de trèsbon cœur, et que je leur donne part à mes petits travaux. Je les regarde tous comme mes bons Pères, et ils le sont en effet, puisqu'ils sont les vôtres. J'ai un tel amour pour votre sainte Congrégation, qu'il me semble que je suis un de ses membres. Il me serait inutile de
vous dire que vous priiez pour moi, car je sais que vous le faites.
De Québec, le 3 octobre 1645.
LETTRE LXXx.