‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 82 sur 127 · LETTRE LXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXII

A UNE DAME DE SES AMIES

| L'importance qu'il y a d'être fidèle aux mouvements de la grâce, — Qu'il faut

méditer sur les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur, et comment il se faut comporter dans les douceurs et dans les aridités qui arrivent dans l'oraison, — Puissance de l'esprit du christianisme.

Ma très-intime et très-affectionnée sœur,

La paix de notre tout aimable JÉsus pour mon trèsaffectionné salut.

Bénie soit cette bonté immense qui a si bien su gagner votre cœur pour en faire le réceptacle de son divin amour! Vos lettres que j'ai reçues avec consolation me le font paraître évidemment, outre que je sens dans mon cœur quelque chose qui me signifie (me fait connaître) cette vérité. Soyez fidèle, ma très-aimée sœur, aux divins mouvements de la grâce, et tenez pour précieux tous les moments auxquels ils vous feront ressouvenir de celui que. vous voulez éternellement amer. À proportion que vous lui aurez rendu vos fidélités et vos obéissances, il fera en vous des retours

qui vous attacheront inviolablement à lui, et vous conduiront à une perfection toute particulière.

Vous faites bien de méditer sur les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur; car il n'y a pas moyen de s'approcher du Père sans passer par la porte qui y conduit, qui est son très-adorable Fils. £xrtout, ma très-chère sœur, préparez toujours votre esprit pour l'oraison, par un sujet que vous prendrez pour méditer, Mais remarquez aussi que quand votre cœur sera touché et qu'il se sentira porté à parler à Dieu, à l'aimer, et à traiter avec lui, envisagez doucement, et avec un amoureux respect, ce que sa divine Majesté voudra de vous; et au lieu de méditer ne pensez plus qu'à lui obéir. Surtout, quelque aridité ou tentation que vous ayez, ne quittez jamais l'oraison et n'en abrégez point le temps qui vous est prescrit. Vous vous trouverez, et peut-être assez souvent, en cet état, Dieu le permettant ainsi pour éprouver votre fidélité. Soyez-lui donc fidèle, et soyez persuadée que sa divine Majesté se laisse trouver à ceux qui persévèrent.

Je vous remercie de votre présent: je l'ai reçu avec la même affection et le même cœur qne vous me l'avez envoyé. Vos toiles seront employées selon votre intention, et vos livres serviront à faire comprendre les mystères de la foi à nos sauvages. A cette occasion je vous dirai quelque chose de notre nouvelle Eglise. L'on a découvert de nouvelles terres et de nouveaux peuples, où l'on va porter la lumière de l'Evangile. Ces nouvelles découvertes donnent de grandes espérances pour le progrès du chrisiianisme. Il y a de nos Pères qui se sont hasardés d'y passer seuls, quoiqu'aucun Français n'y ait encore été. L'un d'eux vint ces jours passés me témoigner la joie qu'il avait de s'exposer seul dans un

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lieu où il serait abandonné de tous les secours humains, et ensuite il partit avec autant d'allégresse que s'il fût allé dans le paradis.

Nos nouveaux convertis nous ont donné cette année toute la satisfaction possible. Il faut avouer que l'esprit du christianisme est autant admirable qu'adorable, et il est aisé de voir qu'il est émané du sang de Jésus-Christ, puisqu'il produit en des peuples barbares des effets tels que nous en voyons en d'aucuns, qui étan, touchés de cet esprit, sont changés en d'autres hommes tout nouveaux. Il y en a qui ne peuvent vivre que dans la prière, leurs cœurs parlent continuellement à Diou, et dans la conversation ils sont simples comme des enfants. Si vous aviez vu la différence qu'il y a entre ceux qui ne veulent pas croire, et ceux qui croient, vous fondriez en larmes de douleur et de compassion pour ceux qui sont si misérablement retenus dans l'esclavage du diable; et de joie et consolation pour ceux que vous jugeriez, à les voir seulement, qu'ils sont tout possédés de Dieu. Non que tous soient touchés de la sorte, car nous en voyons ici, comme vous en voyez en France, de fervents et de tièdes. Le cœur humain est une forte pièce; Dieu le prend quand on le lui offre de bon cœur, mais il ne force personne.

Pour ce qui me regarde, ma chère sœur, ceux qui vous ont dit que je vous aime ne se sont pas trompés : car vous êtes si proche de mon cœur, qu'il me semble que vous et moi ne soyons qu'une même personne. En effet soyons toutes deux une même chose en JEsus.

De Québec, le 7 octobre 1646.

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