LETTRE LXXIII
A SON FILS
Elle lui parle de quelques changements notables arrivés dans la Congrégation de Saint-Maur. — Nécessité d'une Bulle de Rome pour confirmer l'union des Ursuiinés faite en Canada. — De quelle manière il faut entretenir une humble familiarité avec Dieu.
Mon très-cher et bien-aimé fils,
Je vous ai écrit les nouvelles de ce que Dieu opère en ce pays, avant que j'eusse reçu aucune de vos lettres: car les vaisseaux sont arrivés tard, lorsqu'on les croyait perdus, et qu'on commençait déjà à ressentir la famine. J'ai donc enfin reçu vos lettres avec une consolation singulière, et j'y ai trouvé un grand sujet de bénir Dieu, pour le zèle qu'il vous donne pour le salut des âmes infidèles. Cela me fait croire que vous vous souvenez d'elles auprès de sa bonté, source vive du secours que nous attendons pour la réduction de tous ces peuples. Continuez à les offrir à sa divine Majesté, et vous lui en gagnerez peut-être plus dans votre oratoire, que si vous étiez actuellement employé à les convertir.
Vous m'avez fort obligée de me dire le succès des affaires de votre Congrégation. Dieu soit éternellement béni de vous avoir donné la paix. Je crois que ces pauvres Pères qui ont causé un si grand remuement voudraient être à recommencer, mais ils ont ce qui arrive
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ordinairement à ceux qui voulant entreprendre audessus de leurs forces, tombent dans les filets où. ils voulaient prendre les autres. Je vous estime heureux d'être comme vous êtes: mais quand sera-ce que les puissances du siècle ne se mêleront que de ce qui les concerne, et qu'elles laisseront les serviteurs de Dieu en paix? C'est ce qui a fortifié ce parti pour le rendre la faiblesse même, et le mettre dans la confusion où ilse trouve. Il me tardait d'en apprendre l'issue, laquelle, à présent que je la sais, me comble de joie de ce que votre Congrégation fleurit après cette persécution. Ce sont les fruits de la croix, oui sans doute a été grande.
Quant à nos affaires, ruus ne nous hâtons pas pour nos Constitutions; mais il y a de certaines circonstances nécessaires à notre union que nous avons envoyées à Rome pour être insérées dans la bulle que nous demandons à Sa Sainteté. Sans les troubles de l'Italie et de la France, nous avons sujet de croire que nous l’eussions eue cette année, la reine ayant regardé de bon œil la lettre que nous lui écrivimes l’année dernière à ce sujet. Car sa Majesté nous a fait réponse par madame la comtesse de Brienne, qu’elle prendrait un soin particulier de ce qui nous touche dans le temps de la paix, mais que l'on ne peut pour le présent parler à Rome d'aucune affaire particulière. Pour ce qui regarde l'affermissement de nos constitutions, il nous est difficile; car comme nous sommes soumises à la direction des évêques, ils changent quand et comme il leur plaît, à moins qu'elles ne soient affermies par l'autorité du Saint-Siége, sans quoi ils font des coutumiers qui mettent toute une autre face dans les communautés. L'on parle de nous donner un évêque en Canada; je ne sais si vous savez de quelle manière cela
s'est passé en France. L'année dernière, M. Gauffre, personnage d'une éminente piété, donna par aumône une sommes de trente mille livres pour fonder l'évêché. Ceux entre les mains de qui il mit cette somme, crurent qu'il n'y avait personne plus capable de cette dignité que lui. Ils en firent la proposition au conseil ecclésiastique du Roi, où M. le cardinal Mazarin qui en était le chef, dit qu'il ne fallait rien conclure sur ce point, sans savoir si les révérends Pères jésuites l’auraient agréable. Le révérend Père George de La Haye, et deux autres de la compagnie furent appellés, et témoignèrent que M. Gauffre leur serait très-agréable. Ce grand serviteur de Dieu ne se doutait de rien, car c'était un homme extraordinairement humble, aussi ne voulutil jamais consentir à la proposition qui lui en fut faite, qu'abrès une retraite pour se préparer à connaître la volonté de Dieu, et pour demander l'avis de son directeur. Dans le temps de cette préparation, il fut saisi d'une apoplexie qui l'emporta en trois jours; ainsi la volonté de Dieu fut connue et le dessein rompu. Pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut pas encore d'évêque en Canada; le pays n'étant pas encore assez fait, et nos révérends Pères y ayant planté le christianisme, il semble qu'il y a de la nécessité qu'ils le cultivent encore quelque temps, sans qu'il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins.
Mais dites-vous vrai, mon très-cher fils? Il me semble que vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le cœur. Hé! pourquoi ne vous familiarisez-vous pas avec un Dieu si bon et si amoureux?! Je vous avouerai
(1) Elle fait allusion à des scrupules où Dom. CI. Martin était tombé à la suite de violentes tentations, dont il avait été tourmenté pendant deux ans. (Vie de D. Ci. Martin, par D. Martène.)
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que le regardant comme Juge redoutable, il nous faut cacher au fond des abîmes, et même jusque sous les pieds de Lucifer; si on le considère comme Père, il demande nos respects et nos obéissances; mais il est notre Epoux, et en cette qualité, comme dit saint Bernard, il demande de nous un retour réciproque, un retour d'amour. Et de plus, notre cœur nous dicte cette leçon d'amour, qu'il nous faut tout convertir (il faut nous changer entièrement) en Celui qui n'est qu'amour. Oh! que cette lecon est aimable! Elle tient ses disciples en un colloque perpétuel. Si par la faiblesse humaine, ou par la nécessité des affaires, ils tombent dans quelque égarement, le cœur attend avec une douce tranquillité la vue de son objet, pour recommencer avec plus de fermeté ses entretiens avec son bienaimé. Car le moyen de pouvoir vivre si longtemps en monde sans la vue et la jouissance parfaite de notre unique bien? Si sa bonté ne se laissait posséder par l'âme, etsi elle ne lui permettait un amoureux accès auprès delle, je vous dirais dans mon sentiment, que la vie serait une mort. Prenons donc courage pour nous approcher avec confiance de Celui qui est le plus beau de tous les enfants des hommes. C'est là un passage du Prophète bien capable de me toucher le cœur, et de me beaucoup occuper l'esprit pour les grands secrets que je comprends dans la double beauté du sacré Verbe incarné, mon très-cher et tout unique bien. Si j'avais vtre oreille, je vous en dirais davantage comme à non très-cher fils, à qui je ne voudrais rien cacher des dispositions de mon cœur, non plus que des grâces de Dieu sur moi, ni de mes infidélités en son endroit.
1) Voir dans notre Vie de cette vénérable Mère, chapitre XIIT, les lumières
ilmirables qu'elle reçut touchant la double beauté du Verbe Incarné. LETTR, M. 20
J'ai eu l'année dernière une grande maladie qui a pensé m'emporter, car comme, grâce à Notre-Seigneur, je ne suis point infirme, je n’ai pas grande expérience des maladies. Je me dispose néanmoins pour mourir, parce que mon mal, qui était une colique néphrétique accompagnée d'une grosse fièvre, était très-violent et dangereux. Pour le présent, je me porte mieux que jamais, et je suis prête d'aller en tous les endroits du monde où l'obéissance me voudra envoyer.
Je suis extrêmement consolée de vous voir si pauvre,
Elle lui donne ,
Hé! ne sommes-nous pas assez riches de posséder JEsus! hi Je ne veux donc pas que vous vous mettiez en peine de me rien envoyer. Si vous êtes un homme de désirs, M comme Daniel, ouvrez la bouche de votre cœur, et paie notre très-aimable JÉsus la remplira. Je ne vous prie hérit Re point de prier pour moi; vous y avez trop d'affection: hs: A faites donc en sorte auprès de Dieu que je sois fidèle Béni soi à ses inspirations, et qu'il anéantisse en moi tout ce eut purif qui lui est désagréable. ensez-vou:
rément, les De Québec, le 11 octobre 1646. sont les mai
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