‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 85 sur 127 · LETTRE LXXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXV

A UNE DAME DE SES AMIES

L'importance qu'il y a de faire choix d’un bon Directeur et de suivre sa direction avec simplicité. — Dieu veut être quelquefois importuné pour accorder ce qu'on lui demande. — Les grands biens qui accompagnent la paix du cœur.

Ma très-chère et bien aimée sœur,

La paix et l'amour de Jésus pour mon très-affectionné salut.

J'ai recu toutes vos lettres, qui m'ont donné un ample sujet de bénir la bonté divine des grâces et faveurs qu'elle répand dans votre âme. Oui, ma très-intime sœur, je suis fort satisfaite du procédé que vous avez tenu dans le choix que vous avez fait d'un directeur. C'est agir dans le dessein de Dieu de recourir à sa bonté, et d'implorer ses lumières en toutes choses ; mais principalement dans une affaire aussi importante qu'est celle-là, et où il s’agit de notre salut, qui est notre principale affaire. Ce que j'ai maintenant à vous conseiller, c'est que vous lui soyez parfaitement obéissante, puisqu'il vous tient la place de Dieu, et qu'il ne vous commandera rien que pour votre salut et pour voire perfection, car hors ces deux motifs nous ne devons obéissance à personne. Ouvrez-lui votre cœur avec une simplicité et une candeur d'enfant: et puisque vous prenez de lui vos sujets d’oraison pour chaque semaine,

recevez ses paroles en votre cœur, comme une semence du ciel, qui y doit produire des fruits de grâce et de sainteté. Vous laissant conduire avec cette candeur, vous éviterez mille tromperies du diable, qui est sans cesse au guet pour surprendre les âmes simples, leur faisant prendre le faux pour le vrai, et leur faisant croire que ce qui est vrai, est faux. Sur toutes choses prenez garde de devenir scrupuleuse: vous éviterez ce piége en faisant ce que je viens de vous dire, savoir, ayant toujours une âme bien ouverte à votre directeur. Je suis bien aise que lui et moi soyons tombés dans un même sentiment touchant la façon (conduite) que vous devez tenir dans vos méditations. Mais pour les mouvements intérieurs que Dieu vous donnera, n'en faites aucun discernement; faites-en seulement l'examen avec simplicité pour en rendre raison à votre directeur, sans autre dessein que d'apprendre de lui ce que vous devez faire ou éviter pour suivre la volonté de Dieu. Priez-le aussi de vous enseigner comme vous lui devez exprimer vos mouvements intérieurs, afin que vous ne vous trompiez point dans les pensées qui pourraient vous les faire croire autres qu'ils ne sont.

Ne vous étonnez point si Dieu ne vous donne pas ce que vous lui demandez pour votre fille, sitôt que vous l'en avez prié. Quand il ne vous le donnerait de dix ans, vous devrez être satisfaite. Il veut quelquefois être importuné, et il prend son plaisir à cela. Je ne laisserai pas de demander à sa bonté qu'il nous donne cette âme pour les desseins qu'elle a de sa sanctification. Prenez donc courage, ma chère fille, et que les faiblesses d'un enfant ne vous fassent point perdre la paix du cœur, qui est un trésor inestimable. Dieu chérit infiniment les âmes tranquilles et pacifiques, et il se plaît de

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parler à leur cœur, ce qui est en cette vie une béatitude anticipée : car on y traite avec une sainte liberté avec son souverain bien, par de saintes aspirations et par de doux colloques. Vous en ferez l'expérience si vous conservez cette paix du cœur, avec la grâce néanmoins de ce divin Sauveur, qui vous attire si amoureusement à le suivre dans une vie sublime et dans un état particulier, où votre cœur étant dégagé du tracas du monde ne peut plus être partagé. Souvenez-vous de moi en vos communions et dans vos entretiens avec ce très-adorable Seigneur et Maître, auquel je vous prie de demander que je sois parfaitement à lui, comme je suis parfaitement en lui votre.

De Québec, le 27 août 1647.

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