A UNE DE SES PARENTES, URSULINE A TOURS
Utilité des croix spirituelles et des délaissements intérieurs. — Avantages qu'il y a à découvrir son cœur avec confiance à ses supérieurs.
Ma très-chère Mère,
La paix et l'amour de Jésus pour mon très-intime salut.
Les croix et les délaissements nous font des biens nonpareils, surtout quand nous y expérimentons nos faiblesses : car elles nous font devenir humbles ; et si nous sommes délaissés des créatures, même de celles en qui nous trouvions notre plus ferme et plus ordinaire appui, ce délaissement nous oblige, par une heureuse nécessité, de ne nous plus appuyer que sur Dieu seul. Mais vous dites qu'il vous semble que Dieu vous ait délaissée aussi bien que les créatures. Ne vous trompez pas en cela, car encore que vous n'ayez nul sentiment de sa présence, ni de paix intérieure, ni d'acquiescement à vos peines, il ne laisse pas d'être avec vous, de vous assister et de vous soutenir, autrement vous ne subsisteriez jamais. Il est vrai que nous devons prendre garde à une chose qui est très-importante aux personnes spirituelles, savoir que bien souvent nous nous causons nous-mêmes nos croix et nos délaissements, ce qui arrive lorsque l'imagination se représentant quelque
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chose qui lui déplaît, l'entendement raisonne ensuite là-dessus, et enfin ces deux puissances s'excitent quelquefois si fortement, à cause que l'on s'est trop arrêté à cette première opération imparfaite, qu'on ne s'en peut tirer que par un effort de la grâce et avec une forte coopération de notre part. Car ce n'est pas peu d'avoir les passions émues, et quand elles le sont une fois, il nest pas facile de les calmer. Au reste, c'est par loraison persévérante, jointe à la mortification intérieure, que l’on acquiert cette paix tant souhaitable qui fait porter avec égalité d'esprit toutes sortes d'évènements, qui nous fait vivre au-dessus de nous-mêmes, et qui fait que nous nous trouvons en Dieu, comme des enfants dans le sein de leur Père bien-aimé.
Je suis fort consolée de l'élection que vous avez faite ; vous avez toutes les assurances possibles que Dieu y a présidé, et par conséquent que sa divine majesté en bénira le succès. Je connais ma très-chère Mère de la Nativité que vous avez élue; je sais qu'elle est trèssage et très-vertueuse, et qu'elle a des talents trèsparticuliers pour la conduite d'une maison comme la vôtre. Mais ce qui me console pour votre particulier,
cest ce que vous me dites que vous avez de la confiance
en elle, car il ne se peut faire que cette ouverture de cœur, sincère et filiale, n'attire les bénédictions de Dieu dans votre âme ; comme au contraire, je ne ferai jamais détat d'une religieuse qui se ferme à sa supérieure, et qui ne garde pas les ordres que la divine majesté a établis pour sa conduite. Conservez donc ces ouvertures de cœur, si nécessaires aux âmes qui veulent vaincre leurs ennemis et faire du progrès dans la voie de la sainteté. J'ai vu que vous aviez de la facilité à cela, je trois que vous l'avez encore. J'en rends
| 114 | grâces pour vous à la divine bonté, comme d'une faveur singulière qu’elle vous fait.
Mais enfin vous me dites que votre directeur vous a quittée. Puisqu'il est ainsi, il faut demander secours avec humilité, et je ne doute point que votre révérende Mère ne vous fasse voir volontiers quelqu'un des Pères de la Compagnie, à qui je vous conseille de vous adresser comme à des personnes à qui Dieu donne des talents Ji 1 particuliers pour la conduite des âmes. Ma très-chère | | Mère, obligez-moi de m'assister de vos prières, et obtenez ji | que ‘je sois selon le cœur de Dieu; c'est aussi ce que je lui demande pour vous.
À De Québec, le 14 de septeinbre 1647.