LETTRE LXXX
A SON FILS
Elle répond aux plaintes qu'il lui avait faites de ce qu'après l'avoir abandonné si jeune, elle lui refusait ses papiers qui contenaient les mémoires de sa vie, Elle lui promet de ne lui rien céler désormais de ses dispositions intérieures, ce qu'elle commence à faire en disant comment Dieu la conduit par la voie d'une privauté intérieure avec sa divine Majesté.
Mon très-cher et bien-aimé fils,
La paix de notre très-aimable et très-adorable JÉsus.
J'ai reçu votre lettre et tout ce qui était dans votre paquet lorsque je ne l'attendais plus. Il me restait néanmoins quelque peu d'espérance, dans la pensée que vous auriez pris la voie de nos révérendes Mères de Paris, comme la plus sûre; et je ne me suis pas trompée, puisqu'en recevant leurs lettres, j'ai reçu tout ce que vous m'avez envoyé. Mais j'ai à mentretenir d'autres choses avec vous, mon très-cher fils. Quoi! vous me faites des reproches d'affection que je ne puis souffrir sans une repartie qui y corresponde. Car je suis encore en vie, puisque Dieu le veut. En effet, vous avez sujet en quelque facon de vous plaindre de moi de ce que je vous ai quitté. Et moi je me plaindrais volontiers, sil m'était permis, de celui qui est venu apporter un glaive sur la terre, qui y fait de si étranges divisions. Il est vrai qu'encore que vous fussiez la seule chose qui me
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restait au monde où mon cœur fût attaché, il voulait néanmoins nous séparer lorsque vous étiez encore à la mamelle; et, pour vous retenir, j'ai combattu près de douze ans, encore en a-t-il fallu partager quasi la moitié. Enfin il a fallu céder à la force de l'amour divin et souffrir ce coup de division plus sensible que je ne puis vous le dire; mais cela n'a pas empêché que je ne me sois estimée une infinité de fois la plus cruelle de toutes les mères. Je vous en demande pardon, mon très-cher fils, car je suis cause que vous avez souffert beaucoup d'afictions. Mais consolons-nous en ce que la vie est courte, et que nous aurons, par la miséricorde de celui qui nous a ainsi séparés en ce monde, une éternité entière pour nous voir et pour nous conjouir en lui.
Quant à mes papiers, que sont-ils? Je n'en ai que peu, mon très-cher fils : car je ne m'arrête pas à écrire des matières que vous pensez. Il est vrai qu'étant malade à l'extrémité, j'avais donné le peu que j'en avais à la Mère Marie de Saint-Joseph pour les faire brûler, mais elle m'a dit qu'elle vous les enverrait; ainsi ils fussent toujours tombés entre vos mains quand vous n'eussiez pas témoigné les désirer. Mais puisqu'ainsi est que mes écrits vous consolent, et que vous les voulez, quand je n'aurais qu'un cahier, j'écrirai dessus qu'il vous doit être envoyé, si je meurs sans parler et sans avoir connaissance de ma mort.
Vous désirez savoir la conduite de Dieu sur moi. J'aurais de la satisfaction à vous la dire, afin de vous donner sujet de bénir cette bonté ineffable qui nous a si amoureusement appelés à son service. Mais vous savez qu'il y a tant de danger que les lettres ne tombent eu d’autres mains, que la crainte que cela n'arrive me retient. Je vous assure néanmoins que ci-après (désor-
mais) je ne vous cèlerai rien de mon état présent : au moins vous en parlerai-je si clairement que vous le pourrez connaître, A dire vrai, il me semble que je dois cela à un fils qui s'est consacré au service de mon divin Maître, et avec lequel je me sens avoir un même esprit. Voici un papier qui vous fera voir la disposition où j'étais quand je relevai de maladie il y a près de deux ans. Ce n'est pas que je m'arrête à écrire mes dispositions, s'il n’y a de la nécessité : mais, en cette occasion, une sentence de l'Ecriture sainte m'attira si fort l'esprit, que ma faiblesse ne pouvant supporter cet excès, je fus contrainte de me soulager par ma plume en écrivant ce peu de mots, qui vous feront connaître la voie par où cette infinie bonté me conduit, Cette voie n'est autre que son amoureuse familiarité et une privauté intime, avec une lumière intellectuelle qui m'emporte dans cette privauté, sans pouvoir appliquer mon esprit à d'autre occupation intérieure qu'à celle où cette lumière me porte. Les sujets les plus ordinaires de cette privauté sont les attributs divins, les vérités de l'Ecriture sainte, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, particulièrement celles qui regardent les maximes du Fils de Dieu, son souverain domaine, et l’'amplification de son royaume par la conversion des âmes ; de telle sorte que cet attrait m'emporte partout, tant dans mes actions intérieures que dans les extérieures. Quand je dis que je ne me puis appliquer
à d'autre occupation, j'entends pour m'y arrêle ar, Ôté (excepté dans) les occupations qui Len: mnt tout mon esprit, c'est-à-dire, où ma liberté m'e e par la liai-on
où la tient cette suradorable bonté d: non divin Epoux, je lui dis tout ce que je veux, selon les cecurrences, même dans mes exercices corporels, et dans le tracas
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des affaires temporelles; car il m'honore de sa présence continuelle et familière! Vous n'aviez qu'un an, ce me semble, quand il commença de m'attirer à cette façon d'oraison, laquelle néanmoins a eu divers états, où il m'est arrivé des choses différentes et particulières, selon les desseins que sa bonté a eus sur moi, tous pleins d'amour et de miséricorde, eu égard à mes très-grandes misères, bassesses, indélicatesses et infidélités, insupportables à tout autre qu'à une bonté infinie, de laquelle jai arrêté le cours un nombre innombrable de fois; ce qui a beaucoup empêché mon avancement dans la sainteté, de laquelle, sans mentir, je n'ai pas un vestige. C'est ce que je vous conjure de recommander à Notre- Seigneur, car, sans ce point, je serai comme la cymbale qui tinte,-mais qui n’a qu'un son passager : et je crains beaucoup de détruire les desseins que Dieu a sur moi et de dissiper les grâces qu'il me donne pour les accomplir.
Depuis ma maladie, ma disposition intérieure a été dans un dégagement très-particulier de toutes choses, en sorte que tout ce qui est extérieur m'est matière de croix. Elles ne me donnent néanmoins aucune inquiétude, mais je les souffre par acquiescement aux ordres de Dieu, qui m'a mise sous l’obéissance dans laquelle rien ne me peut arriver que de sa part. Je sens quelque chose en moi qui me donne une pente continuelle pour suivre et embrasser ce que je connaîtrai être le plus à la gloire de Dieu, et ce qui me paraîtra le plus parfait
(1) Cette présence de Dieu continuelle et familière est extrêmement rare, mème chez les plus grands saints ; mais la Mère de l'Incarnation y était tellement habituée depuis plus de vingt-cinq aus, qu'elle en parle comme d’une chose presque ordinaire. Cependant on peut voir dans sa Vie, chap. IV et XV, que son état devint de bonne heure une extase continuelle, qui ne l’'empêchait pas toutelois + vaquer à ses occupations et de remplir admirablement tous ses devoirs.
dans les maximes ‘de l'Evangile qui sont conformes à mon état, le tout sous la direction de mon Supérieur. J'y fais des fautes sans fin, ce qui m'humilie à un point que je ne puis dire.
Il y a près de trois ans que je pense continuellement à la mort, et cependant je ne veux et ne puis vouloir ni vie ni mort, mais seulement celui qui est le Maître de la vie et de la mort, au jugement adorable duquel je me soumets pour faire tout ce qu’il a ordonné de moi de toute éternité. Ces sentiments donnent à mon âme et à mon cœur une paix substantielle et une nourriture spirituelle, qui me fait subsister et porter avec égalité d'esprit les événements des choses tant générales que particulières qui arrivent, soit aux autres, soit à moi, daus ce bout du monde, où l'on trouve abondamment des occasions de pratiquer la patience et d'autres vertus que je ne connais pas.
Au reste ne vous réjouissez pas, ainsi que vous dites, d'avoir une mère qui sert Dieu avec pureté et fidélité; mais après avoir rendu grâces à cette bonté ineffable des faveurs dont elle me comble, demandez-lui pardon de mes infidélités et impuretés spirituelles : et je vous prie de n'y pas manquer, non plus que de lui demander pour moi les vertus contraires. Voici donc ce papier dont j'ai parlé; je le copie, parce qu'il n’est qu'en un brouillon écrit sans dessein et seulement pour soulager une tête faible. Sur ces paroles du Prophète : Speciosus forma pro filiis hominum, une lumière me remplissant l'esprit de la double beauté du Fils de Dieu, il fallut que mon cœur se soulageât par ma plume, mais sans réflexion, car l'esprit ne me le permettait pas. Comme c'était à la seconde personne de la sainte Trinité que mon äâme
avait accès, aussi était-ce à elle que s’adressaient mes
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aspirations suivant les vues de l'esprit. Tout est ineffable dans son fond, maïs voici ce qui s'en peut exprimer. Vous êtes le plus beau de tous les enfants des hommes, o mon bien-aimé! vous êtes beau, mon cher amour, et en votre double beauté divine et humaine, etc.’
C'est assez de ces matières, mon très-cher fils, pour tte année. Je suis si enfoncée dans le tracas des afaires extérieures, que je ne vous écris qu'à de petits moments que je dérobe. Avec tout cela, je dois réponse comme je crois à plus de six vingts lettres, outre les expéditions des écritures de la Communauté pour la France. Voilà comme il faut passer cette vie en attendant l'Eternité qui ne passe point. Vous m'avez consolée de me faire savoir l'état de votre sainte Congrégation et l'heureux succès de ses affaires. Pour vous, à la bonne heure, ne soyez connu que de Dieu seul; demeurez écarté de toute conversation, sinon de celles où vous wrrez que Dieu sera glorifié : hors de là, demeurez caché dans notre très-adorable JESUS, notre unique bien, notre vie et notre tout.
De Québec, 1647.
(1) A l'exemple de Claude Martin, nous avons donné le texte entier de ces &pirations dans la Vie de la vénérable Mère, au chap. XIII.
de mals chasses