LETTRE LXXXIII
A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION
Elle lui fait le récit du martyre du révérend Père Isaac Jogues, et de la conversion de son persécuteur.
Ma révérende Mère et très-aimée sœur,
Les sacrées et amoureuses influences du Cœur de JÉsUS soient le lien indissoluble des nôtres.
C'est à cette heure et à juste titre que vous pouvez dire que le révérend Père Jogues est un double martyr de l'amour sacré. C'est, ma très-chère sœur, une victime et un holocauste qui a enfin répandu tout son sang et donné sa vie pour Dieu. Il est mort par la perfidie des Iroquois, qui lui ont fendu la tête d'un coup de hache, après l'avoir dépouillé et moulu de coups de bâtons et de massues. Après sa mort, ils ont jeté son corps
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dans une rivière, et mis sa tête au bout d'un bâton pour l'exposer en un lieu d'où elle puisse être vue de tont le monde. Voilà un martyr, ma chère sœur, que j'estime bien puissant auprès de Dieu. Dans uné rencontre que nos Français ont faite de ces barbares, ils en ont tué plusieurs, et en ont pris un tout vif, qui, par ordonnance, a été livré aux sauvages leurs ennemis pour le faire mourir, car on ne veut plus de paix avec ces perfides. Il s'est trouvé par une providence de Dieu bien particulière, que c'est celui-là même qui a donné le coup de la mort à notre saint martyr. Avant que d'être {avant qu'il fût) conduit au supplice, le révérend Père Le Jeune l'instruisit par le moyen d'un interprète, et tout d'un coup il s'est converti et a cru en Dieu. On attribue cette conversion aux prières et aux mérites du saint, ce qui a fait qu'au baptême on l'a nommé Isaac Jogues. On l'a fait mourir par le feu, qu'il a enduré avec une patience héroïque. Il invoquait le saint nom de Jésus dans les flammes, et rendait grâces à celui qui a tout fait, d'avoir permis qu'il fût pris et livré aux Algonquins ses ennemis, puisque ce malheur était cause de son salut et de son bonheur éternel. Il disait au Père Le Jeune : Ah! si j'eusse connu celui que tu me dis être mort pour moi, je me fusse bien donné de garde de faire tout le mal que j'ai fait. Ah! je crois en lui : tu me dis que tous ceux qui y croient vont au ciel après leur mort; puisqu'ainsi est, tu iras et tu verras comme j'ai cru en lui, et que je ne mens pas, maintenant que je, te dis que je crois et que je veux lui obéir : j'ai un extrême regret de l'avoir offensé. Avec ces sentiments, et après avoir reçu le baptême, il mourut, nous donnant lieu de croire qu'il est à présent au nombre des habitants du ciel.
Vous me parlez des troubles de l'Europe : je prie Dieu qu'il convertisse l'Angleterre, et qu'il console ce pauvre roi et toute sa maison royale. Les calamités que vous m'en mandez sont grandes, et ce sont peut-être des punitions de leur infidélité.
Je porte compassion à vos bons neveux de leurs disgrâces et de leurs pertes; ils ont certes trouvé en vous une seconde Mère. Voilà comme vont les affaires du monde, ma chère Mère, Oh! que nous sommes heureuses d'appartenir à JÉsUS, et d'être hors des gains, des pertes et des travaux du monde! Qu'il soit donc l'unique objet de nos soins et de nos inquiétudes; je dirai mieux, l'unique objet de notre repos. Vivons et mourons en lui : car c'est en lui que je suis votre...
J'ai reçu votre charitable présent dont je vous rends miile actions de grâces.
De Québec, le 7 octobre 1647.
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