LETTRE CXX
A SON FILS
Elle s'excuse d*aToir tardé à lui envoyer le récit de sa vie spirituelle. — Motifs pour lesquels elle s'y est enfin décidée. — Elle se prémunit contre l'opinion favorable que l'on pourrait avoir d'elle à cause des grAces qu'elle a reçues.
Mon très- cher et bien-aimé fils,
L'amonr et la yie de Jésus soient notre vie et notre amour pour le temps et pour l'éternité.
Il y a quelques années que, par une sainte franchise, vous me pressez de vous faire le récit de la conduite quil a plu à la divine Majesté de tenir sur moi, et dé vous faire part des grâces et des faveurs qu'elle m*a faites, depuis que par son infinie miséricorde elle m*a appelée à sont saint service. Si je vous ai fait attendre, ne vous donnant pas la satisfaction que vous désiriez, et n'écoutant pas vos prières, quoiqu'elles procédassent d'un véritable sentiment de piété, ce n'a pas été par un défaut d'afiection ; mais ne pouvant me surmonter pour me produire en ces matières à d'autres qu'à Dieu et
(1) Cette Lettre ne se trouve pas dans le volume intitulé : Lettres de la vénérable Mère Marie de f Incarnation, publié par Dom Cl. Martin, et il en est de même de la 12Ô* qu'on trouvera plus loin. Cl. Martin ayant inséré ces deux lettres à la fin de la Préface de la Vie de sa mère, ne jugea pas à propos de les reproduire dans le volume des Lettres.
Cette Lettre CXX était jointe aux papiers qu'elle envoyait à son fils; elle en parle dans la suivante.
DE LA MÉRB MARIB DE L'iNGARNATION. 43
à celui qui me tient sa place sur la terre» j'ai été obligée de garder le silence à votre égard, et de me mortifier moi-même en vous donnant cette mortification. Ce retardement, que vous avez pris pour un refus tacite, ne vous a point rebuté; vous m'avez conjurée de nouveau par les motifs les plus pressants et par les raisons les plus touchantes que votre esprit vous a pu fournir, me faisant de petits reproches d*affection, et me représentant que je vous avais abandonné si jeune, qu'à peine connaissiez- vous votre mère; que non contente de ce premier abandonnement, j'étais sortie de France et je vous avais quitté pour jamais ; que lorsque vous étiez enfant, vous n'étiez pas capable des instructions que je vous donnais, et qu'aujourd'hui que vous êtes dans un âge plus éclairé, je ne devais pas vous refuser les lumières que Dieu m'avait communiquées; qu'ayant embrassé une condition semblable à la mienne, nous étions tous deux à Dieu, et ainsi que nos biens spirituels nous devaient être communs ; que dans l'état où vous êtes, je ne pouvais vous refuser, sans quelque sorte d'injustice et de dureté, ce qui pouvait vous consoler et vous servir dans la pratique de la perfection que vous aviez professée ;et enfin que si je vous donnais cette consolation, vous m'aideriez à bénir Celui qui m'a fait une si grande part de ses grâces et de ses faveurs célestes. Je vous confesse que ce second coup m'a touchée, et que depuis que mon cœur l'a reçu je me suis sentie comme forcée de m'entretenir avec vous dans mes lettres de plusieurs points de spiritualité. Mais ce n'était pas ce que vous souhaitiez ; vous avez cru, et avec raison, que j'usais de réserve en votre endroit, comme ^û effet j'en ai usé pour les raisons que j'ai alléguées. Mais enfin, pressée par vos raisons, et vaincue par vos
priôres, j'ai communiqué Votre désir à celai qui dirige mon âme, lui représentant que je ne pouvais plus de moi -môme user de refus en votre endroit, et que s'il était nécessaire de le faire davantage, il me fallait un ordre do sa part. Non-seulement il a trouvé bon que je vous donnasse cette consolation, mais il m'a commandé de lo faire. C*est pourquoi je le fais, après avoir invoqué le secours du Saint-Esprit et reçu la bénédiction de Tobéissance.
Ne croyes pas que ces cahiers que je tous envoie aient Hé prémédités pour y observer un ordre, comme Ton fait dans des ouvrages bien digérés : cela ne m'aurait pas été possible dans Tétat où Dieu me tient, et la Yoio par où sa divine Majesté me conduit ne peut me poru\ettre de garder aucune méthode dans ce que
Lt^rsque j*ai pris la plume pour commencer, je ne savais pas un mot de ce que j'allais dire; mais, en ëcri- Taiu« Tesprit de grâce qui me conduit ma fait produire w qu i) lui a plu, me faisant prendre la chose dans son (Mriueipi^ et dans sa source^ et me la faisant conduire )u$v{u'à IVut où il me tient aujourdliui. et toojoan avec Wauvvup iilnterrapcic'Q. et parmi un grand divertissetti^rj v^^'rAa^ment> de ncis affaires domestiques.
Whis ;)«^nser^2 p<eut-ètre qult v a peo d^&arits ponr tant «fSjUStttj^ vie viie spùi^ixelle. pien^iant k«tiielks la divine W^te ut a Eût p>a$wr par beanecctp dcttts tk d*expé- (WtKi^tk M;iis ;e xv^ots iiCTii «^^se Diieii avant des voies ^i^^ftk^ttiïeik p^r câL ù ow*i!2Ci; S» iœ«. it v ea a qiselquesifcot^ ovv?^ ctt i;*«K: jt pt*!:»» ^durv». ec a auras ttont i on ne V«ira:i} ^«j^ri.^ viii :v^xt. Of ui« ^xii ^c^eiHt ^&» grâces qui :^^ itv^otihfc^ gviiaQ ^ti^OïS ije$ :»a» «aiïé'Àsscs et infameors ;{«^ttQ i^ givoiân ^ vi^j^t^^ «d^oum^ vQOft pMEem voir
DB LA MÈRE MARIE DE l'INGARNATION. 45
dans plusieurs chapitres ou articles de ce que j'ai écrit, où j'ai dit ce que j*ai pu dire et passé sous silence ce que je n'ai pu exprimer. Si vous avez des difficultés sur les matières ou sur la façon de m'expliquer, mandez-moi vos pensées et vos doutes, en me désignant le lieu, et je tâcherai, avec l'assistance du Saint-Esprit, de vous satisfaire.
Vous m'avez quelquefois témoigné qu'il n'y a rien d'où vous tiriez tant de profit pour votre avancement dans la vie spirituelle que de ce peu de lumière que Dieu me donne, et qu'il me fait coucher sur le papier lorsque je suis obligée de vous écrire chaque année : cette pensée ne me fût jamais tombée dans l'esprit; mais si cela est, qu'il soit éternellement béni d un succès si heureux : car s'il y a du bien, il vient de lui et non pas de moi, qui ne suis qu'une misérable pécheresse.
Si, faisant la lecture des écrits que je vous envoie, il vous vient à la pensée ce qui a pu fléchir (incliner) la bonté divine à me faire de si grandes miséricordes, et a me prévenir de la sorte des bénédictions de sa douceur, je vous dirai que j y ai souvent fait réflei^ion, et qu'après y avoir bien pensé, je n'ai rien vu en moi que misères et indignités : ou, si du côté do la créature il peut y avoir quelque cause, je n'en puis donner d'autre que vous, que j'ai abandonné pour son amour, dans un temps où, selon toutes les raisons humaines, vous aviez le plus besoin de moi, et surtout de ce que j'en avais eu le dessein et pris la résolution avant même que vous fussiez au monde. SU y a d'autres motifs qui aient pu attirer sa miséricorde sur moi, ils me sont inconnus. Et après tout, ce n'est point à nous d'entrer dans les ressorts de sa providence, ni de pénétrer les secrets de sa conduite sur nous; mais seulement de conclure qu'il
r« rniim yoqIu tant mroir égard à sa crëafam» et qoe ri 9M nM9^rtiH?rUw ont été si magnifiques en notre endroit ^n tîitit ito tuantôces» cest on effet de sa pure libAalité. C^r 9i j^ nnts at abandonné dès votre enfance par le tM4*uvvut^nt de sa tçràce, sans toos laisser d*aatre appui uu^ 9ti ^^rv^tid^Qw toute pure» il tous a pria aoua sa t*tA*ivs:ticci patvrt\«?Ue et tous a richement pourra, tous i.^»<5(iv<( IVuoeur de TOUS appeler à son serrice dans k K»n»i'e l?rvv'oU*UQe dans son conseil étsnd, ainai qull H^Ht-uit iH^it l'iXv'uueur et lagràœ de me le praenettre. \ Vttft siMv^ vfvoc ^e^iucoup $a^ê en me perdant, et mon vV^k't^'tvmrvKtt; Tc<fô ;! ête uùle: tt moî paroUeBent v-t'^îî <<r^« -v >f*t tvifô ce icw ; ^vui» de cher et d'unique Hvrtt V ^«^fit^hè, >êda: ;ta nuc ^>uus jl^uxc TQkmtsttRnient rv^^f^n y ^?v ^t«$^ tvvm^; xnic nuus iaos lie aeia de ce X^t vstv iiîtr^tiNUi Tac ». ^"ucttiim. mâan
^h'kV %v^ x'e**^ ^-^^ w*n^ 5sa?tjc * -vvr»- ^*-*f^ *^^?>; ^•^'^lîiwr :ia
Sh^^ ,^Jt^*^♦ft^wm«*% '•K.- sirr f^4!i^«M: «ase£. SBIF ipiï
•vNt^-'^N'^ •p^.-H'*» ■•- «: ï^*-^' jî- Ks«Q^ fr sm^ iaxR des ^^s- ^ A. t>?* ^riNè»*'^ ♦ ^r!«*en»^ ^ nsnaK qn!il
DE LA. MÈRE BIARIE DE L'INCâRNATION. 47
me comble de ses richesses, je ne vois point que je corresponde à ses grâces, ni que je seconde ses desseins : ce qui fait que je ne me lasserai jamais de dire que c'est gratuitement et par sa pure bonté qu'il m'a fait et qu'il me continue encore ses faveurs. « Confessons donc et louons le Seigneur parce qu'il est bon et que ses miséricordes sont éternelles. » (Ps. 133.)
Agréez donc, mon très-cher fils, le présent que je vous fais, si tant est que les hazards de la mer lui permettent d'arriver jusqu'à vous. Si vous y trouvez quelque chose qui puisse servir à votre édification et à votre avancement spirituel, je bénirai l'Esprit-Saint, qui m'a aidée à produire (manifester) mes sentiments pour votre utilité. Ah! mon très-cher fils, rendez- vous digne d'être le temple véritable du Dieu vivant; videzvous de tout pour faire place à son divin Esprit. Je crois que c'est le dessein que' Dieu a sur vous, car j'ai appris qu'il vous appelle à la vie mystique, ce qui m'a extrêmement consolée. Mais c'est là un grand point, et peu de personnes connaissent l'importance de cette vie cachée, qui, pour être conforme à son nom, ne peut souffrir de mélange.
Quand je parle de mélange, je ne veux pas parler des emplois, quoique dissipants, que l'on peut avoir dans les affaires temporelles et extérieures, surtout lorsqu'elles se rapportent à la gloire de Dieu et au salut du prochain. Quand Dieu y appelle une âme, il lui donne son double esprit pour vaquer au dedans et au dehors, en lui et pour l'amour de lui, soit qu'il faille commander, quand il nous a élevés à la supériorité, soit qu'il faille obéir, quand il nous tient dans la dépendance et dans la soumission. C'est ce que notre divin Midtre, le suradorable Verbe Incarné, nous a voulu
IH LKTTRES
Mpproiutiv lorf(iu*il a dit « qQ*il est la porte, et que M\\\ (|ul ontrt> par lui dans la bergerie entrera et «a\M ((ru. ol K\vx\\ trouvera sa nourriture : • ce qui doit •Vu(oiuUv do 00 double esprit.
Mh^ii lo uu^luni^> que je veux dire, c*est nous-mêmes, \W\\i, pour lonliuaire^ nous sommes remplis, et qui iHit quo 9ou;ik lomlre de la gloire de Dieu, ou sous pu'UAlo vlo \iUo\iuo autre motif de piété, nous courons f^p»\V le* Hpivùi$ do uotre propre excellence, ou de uouv^ pivptv Huiour. CeU se laic si finement, que quel- .^uciVux Iokh i^lu^jfe ccl:ùr^5? y sou: pris et trompés, en wiw xjuV.îii ^> jvrdcc:» v:a ou mcios ils souffnmt un ;it.4MvJ u^vW^cîuo 'C vUrtcj ^dL Terra e« »:a2s la vie spîrivuv>;\\ x>.H Us* 5^\:î ;?i^a;i:3ivi$ par le Saine-Esprit qui, >vu; s\x 5i.iu^c:\ 5^* rx^tt î $;uja;>mea^ inexorable en leur xSix:i\s;^ <^ :»iv;tù xvit^viace i^ux. js laiauit passer Aii^ mv\x : v<iîi<i-va;^ :r<?:!>^*ruci.iiiû»5* aai puziâent et .v*Ks*\i*v ?.su' M^v;>*^viî*. jti;i .{sL;^4aiic paridâs de leurs >^S4,.iU;\\^ .N ^s^w^Uv ^.^c$ i^;re ^a ïoxpîe^ et plus ^-*iv\^t^^s\^N .4 ..i^xM»^ $a;* ^<ux ;u^ :n%f^ ec sur leop con» ..M^;vx N^.i^xv^.v .if*.ù*.u\î? >^sXxsur iti l'^i^rih diviii, ce Vkx«%.; ,^ ; .•,\i\ ,tù ^5;^i^^ .u *t^55stem ii* Tififi» parce v«N- ^V>»-** a>».\av'.u ^gu" ï? ,,?aiiâs*4 rae jszcs propres ;«^\<s\3s ^N v«\v««ev\ii. s^: <u4U ;ai$ ^iâ^ jmiB i<2 veut; yy .xV .\ >\\«vN >.42Qs3k&:% ^ rv-i&«tsr a. Ziisit» ils se
soit au monde; que ce vaisseau peut tomber, et eo tombant se briser et perdre toutes les richesses qu'il contient; et enfin quil n'y a rien d'assuré en cette vie où, quelque apparence que nous ayons de sainteté, nous ne pouvons dire si nous sommes dignes d'amour ou de haine.
Je suis seulement assurée d'une chose, que Dieu ne me manquera jamais de sa part, mais que, de mon côté, je puis me perdre en mille manières par mes fautes et par mes infidélités. C'est pourquoi je vous prie, mon très-cher fils, d'avoir un grand soin de mon salut, vous souvenant de moi lorsque vous serez au saint autel, et priant la divine Majesté de m'envoyer plutôt un supplice plus cruel que mille martyres, que de permettre que je lui sois jamais infidèle, en dégénérant des hautes pensées et des généreux desseins que doivent avoir ses eofants : et surtout qu'il lui plaise me faire digne que l'humilité soit mon poids. Je lui fais pour vous la même prière, prosternée aux pieds de Jésus notre souverain Maître et Seigneur, étant obligée de vous procurer en sa grâce et en son amour les mêmes biens qu'à moi qai suis,
Mon très-cher et bien-$iimé fils.
Votre très-humble et très-afiectionnée Mère,
Sœur Marib de l'Incarnation R. U. I.
De Québec, la NoumUe-France, le 9 août 1664.
LBTT&. M. II.
50 LBTTRB8