LETTRE CXLIV
AU MEME
Ommid J«b IroqnolB sur QnAbcc. — Défuie dm Françtii, d«a Algooqriiia •t dei HoroDi par eea twrbam.
Mon très-cher fils.
Gomme voilà un navire qui va partir eu grande diligence pour porter en France la nouvelle des accidents qui nous sont arrivés cette année de la part des Iroqaois, et pour aller quérir des Tarines, de crainte que cette ennemi ne ravage nos moissons, Je n'ai psa voulu manquer de tous faire un abrégé de ce qui s'est passé, afin que tous nous aidiez à rendre grâces à Dieu de sa protection sur noua, et à lai demander son assistance pour l'avenir.
Pour commencer, vous saurez que les Algonquins, qui sont très- généreux, ayant pris quelques prisonnien sur les Iroquois, en ont fait brûler quelques-uns selon leur justice ordinaire, tant ici qu'aux Trois-Rividrei. C'est la coutume d» captifs quand lia sont dans les tourments, de dire tout œ qu'ils savent II en fut brftlâ un le mercredi de la Pentecôte, qui étant examiné par le révérend Pore Chaamonnot, dit qu'il y avait ui» armée de huit mille hommes,' qui avaient leur rendei-
I uni ii;.|ii Â|btudel>ulloci!U.(N.d«CLlIutJ
DE LA HËRE MARIB DE l'iNCAR NATION. 149
VOUS à la Roche-Percée proche de Montréal, où qaatre cents autres devaient venir lea joindre pour venir ensuite tous ensemble fondre sur Québec. Il ajoutait que leur dessein était d'enlever la tête à Ononthio. qui est M. le Gouverneur, aân que le chef étant mort, ils pussent plus facilement mettre tout le pays à feu et à sang. Il dit qu'à l'heure qu'il parlait, ils devaient être ou dans les îles de Richelieu ou à Montréal ou aux Trois- Rivières, et qu'assurément quelqu'un de ces lieux était assiégé. En eQet, on a su depuis qu'ils étaient à Richelieu, attendant le temps et la commodité de sous perdre tous et de commencer par Québec. Je vous laisse à penser si cette nouvelle nous surprit. 'Ce même jour le Saint-Sacrement était exposé dans notre église, où la procession de la paroisse vint continuer les dévotions qu'on avait commencées pour implorer le secours de Dieu, dès qu'on sut qu'il y avait des Iroquois en campagne. Mais la nouvelle de cette grosse armée qu'on estimait proche, donna une telle appréhension r & Mgr notre évêquo qu'il n'arrivât mat aux religieu- [ ses, qu'il ût emporter le saint Sacrement de notre [église, et commanda à notre Communauté de le sui- Ivre. Nous ne fûmes Jamais plus surprises : car nous n'eussions pu nous imaginer qu'il y eût eu sujet de ^crainte dans une maison forte comme la nôtre. Cependant il fallut obéir. Il en fit de même aux Hospitahières. Le saint Sacrement fut pareillement ôté de la ||)arois8e.
Après les dépositions du prisonnier, il fat arrêté
F rju'on ferait la visite des maisons religieuses, pour voir
i elles étaient en état de soutenir (résister). Elles furent
^---"'^ "^'"-fiurs fois par M. le Gouverneur
Bsoite l'on posa deux corps de
DE LA MftRfî MARIE DE L'INCARNATION . 151
assurance. Les sauvages chrétiens étaient cabanes dans ^a cour, et à couvert de leurs ennemis/
Quand les habitants nous virent quitter une maison aussi forte que la nôtre, car celle de l'hôpital est mal Bitnée au regard des Iroquois, ils furent si épouvantés, qalls crurent que tout était perdu. Ils abandonnèrent idQrs maisons et se retirèrent, les uns dans le fort, les antres chez les révérends Pères , les autres chez Mgr notre évoque, et les autres chez nous, où nous avions six ou sept familles logée?, tant chez nos domestiques que dans nos parloirs et oâSces extérieurs. Le faste se barricada de tous côtés dans la basse-ville, où Ton posa plusieurs corps de garde.
Le lendemain, qui fut le jeudi de la Pentecôte, le
révérend Père Supérieur ramena notre Communauté,
<^*était le jour auquel nous devions élire une supérieure,
^ le trouble ne nous eût obligées de le différer. L'on
ou usa de même huit jours de suite : le soir on emme-
^^t les religieuses, et le matin sur les six heures on
'^9 ramenait; mais nous fûmes privées du Saint-Sacre-
^^t jusqu'au jour de la fête , que Mgr notre évêque
^^t la bonté de nous le rendre, parce que la visite
de notre monastère ayant été faite, on jugea que les
^iigieuses y pouvaient demeurer en sûreté et sans
^Sfainte des Iroquois, et néanmoins qu'on ne laisserait
pas d'y faire la garde jusqu'à ce que Ton eut reçu des
iMKivelles des habitations supérieures» que Ton croyait
fibre assiégées.
Aq commencement de juin, huit Hurons renégats
(1) C«tte Témàeoot d«s JéfoiUs tst aDJourdlmi U cueriM, M (»éBiè4é\Ê^ caUiA dnle, jdhe badliqne d« XoCre-Dame de Québec, depoû U l*' octotr« 1^74. lA eoo âctncOe de U caserne est eeUe ancienne cour des Jésaius àusU |iaf li» IftHin d» nacanatû».
152 LETTRK8
et iroquoisés furent vers le Petit-Cap» qui est envirofl six lieues au-dessous de Québec; et au même tempf une hoDoête veuve, qui s'était retirée ici, 8*avisa d'aller visiter sa terre avec sa famille. Comme elle travaillait avec son gendre à son désert, sa fille et quatre enfante qui étaient restés au logis, furent surpris par ces infidèles, qui les enlevèrent et les chargèrent dans leurs canots. La nouvelle en fut aussitôt apportée à M. notre Gouverneur, qui avec le zèle infatigable qu'il a pour la conservation du public, envoya une troupe de Françaii et d*Âlgonquins , pour poursuivre ces barbares, l^ Algonquins qui savent les routes, se mirent en embuS' cade justement où il fallait, et ils avaient donné f^ certain mot du guet aux Français, pour les distingO-^^ de Tennemi, car cétait au commencement de la nvL^^ où ils eussent pu se prendre les uns les autres po^^ les ennemis. Enfin le canot parut, et les Algonquin ayant dit : Qui va là? les ennemis voulurent prendre is fuite, mais nos gens se jettèrent dessus, et txvèreiit tant de coups que le canot en fut percé, et coula à fond avec un de ces barbares. Les autres furent pris, et la femme et les enfants délivrés. Cette captive ayant entendu des voix quelle. croyait lui devoir être favorables eut tant de joie quelle leva la tête, car ses ravisseurs Tavaient tellement cachée quelle ne pouvait voir ni être vue auparavant. Sa joie fut courte, car elle fut blessée à mort, et un petit enfant qu'elle avait à la mamelle eut un coup de balle à un orteil. Elle mourut saintement peu de jours après, louant Dieu de l'avoir sauvée du feu des Iroquoîs, qui lui était inévitable. Nos gens s'en revinrent victorieux, amenant leurs prisonniers avec des cris de joie. On dbnha la vie à un qui n avait pas plus de quinze ans : les autres
turent brûlés, et s*étant convertis, mourarent chrétiennement et dans l'espérance de leur salut. Ils ont confirmé à la mort ce que l'autre avait dit, qu'ils s'étonfiaient que l'armée tardait tant, et qu*il fallait que les TroÎB-Rivières fussent assiégées. Cela semblait d'autant plus probable que Ton n'entendait point de nouvelles if une chaloupe pleine de soldats que M. le Gouverneur avait envoyée pour faire quelque découverte, non plus que de deux autres qui étaient montées il y avait quelque temps.
Le huitième du même mois, on nous vint dire que
l'année était proche et qu'on l'avait vue. En moins d'une f
demi-heure, chacun fut rangé en son poste et en état
le se défendre. Toutes nos portes furent de nouveau
tuurricadées, et je munis tous nos soldats de ce qui leur
Stait nécessaire. En ces moments un de nos gens arriva
de la pêche, et nous assura avoir vu un canot où il y
HTait huit hommes debout, et que ce canot était du
8aut-de*la-Chaudiôre, qui est une retraite des Iroquois.
Cda fit croire que l'alarme était vraie, qui néanmoins
le trouva fausse. Les Français étaient si encouragés
<|u'i]8 souhaitaient que Tafiaire fût véritable : car M. le
GooTemeur avait mis si bon ordre à toutes choses,
^ nirtout à son fort, qu'il l'avait rendu comme impre-
luible, et chacun à son exemple avait quitté toute
fnjear. Je dis pour les hommes, car les femmes étaient
ioQt i fiait efErayéea. Pour moi, je vous avoue que je
né eu aucune crainte, ni dans l'esprit ni à Textérieur.
/a n'ai pourtant guère dormi durant toutes ces alar*
mes. Mon oreille faisait le guet toute la nuit, afin de
l'être pas surprise, et d*être toujours en état de fournir
i wm soldats les choses dont ils eussent eu besoin en
iTattoque.
Le lendemain on vit arriver les chaloupes, dontoa était en peine. Elles apportèrent les tristes nouvelles de la mort de nos Français de Montréal, qui étant allés au nombre de dix-sept, accompagnés de quarante tant Hurons qu'Algonquins, pour surprendre quelques Iroquois, furent pris eux-mêmes et mis en pièces par ces barbares. L'action est généreuse, quoique Fissue n'en ait pas été favorable. Voici comme le révérend Père Ghaumonnot en parle dans une lettre qu'il écrit sur la déposition d'un Huron qui s'est sauvé, et qui a va toat ce' qui s'est passé.
f Dès le mois d'avril 1660, dix-sept braves Français volontaires de Montréal, prirent le dessein de se ha8a^ der pour aller faire quelque embuscade aux Iroquois, ce qu'ils firent avec l'approbation et l'agrément de ceux qui commandaient. Ils partirent accompagnés de qoa* rante sauvages, tant Hurons qu'Algonquins, bien manifl de tout ce quj leur était nécessaire. Ils arrivèrent Ifl premier jour de mai suivant en un fort qui avait été fait l'automne passé par les Algonquins au pied du Long' Saut au-dessus de Montréal. Le lendemain, jour de dimanche, deux Hurons qui étaient allés à la découverte rapportèrent qu'ils avaient vu cinq Iroquois qui venaient vers eux, aussi pour découvrir. L'on consulta là-de88Q9 ce qui était à faire. Un Huron opina qu'il fallait descen'* dre à Montréal, parce que ces Iroquois pouvaient êtr9 les avant-coureurs de l'armée qu'on nous avait annonce devoir venir fondre sur nous, ou que s'ils n'étaient pa* des espions de l'armée, ils étaient au moins pour avertie le? chasseurs de cette embuscade, et par cet avis 1» rendre inutile. Annotacha, fameux capitaine huroa* résista fortement à cette proposition, accusant d^ couardise et de lâcheté celui qui l'avait faite. On suivit
lentiment de C6 dernier, et Ton demeura dans ce lieu, 18 le dessein de faire le jour suivant une contrepalisle pour fortifier celle qu'ils avaient trouvée, et qui tait pas de défense. Mais les Iroquois, qui étaient les Dontageronons, ne leur en donnèrent pas le loisir, * peu de temps après, on les vit descendre sur la ière au nombre de deux cents. Nos gens, qui faient alors leurs prières, étant surpris, n'eurent le dr que de se retirer dans cette faible retraite, laissant lors leurs chaudières qu'ils avaient mises sur le feu ir préparer leur repas. Après les huées et les salves fusils de part et d'autre, un capitaine onnontàgeronon inça sans armes jusqu'à la portée de la voix pour nander quelles gens étaient dans ce fort, et ce qu'ils ciaient faire. On lui répond que ce sont des Français, irons et Algonquins au nombre de cent hommes, qui Daient au-devant des Nez-Percés. Attendez, réplique atre, que nous tenions conseil entre nous, puis je dodrai vous revoir; cependant ne faites aucun acte lostilité, de crainte que vous ne troubliez les bonnes iroles que nous portons aux Français à Montréal. 9tirez-vou8 donc, dirent les nôtres, à l'autre bord de
rivière, tandis que nous parlementerons de notre irt. lis désiraient cet éloignement de l'ennemi, pour roir la liberté dé couper des pieux, afin de fortifier Qr palissade. Mais tant s'en faut que les ennemis lassent camper de l'autre côté, qu'au contraire ils comoncèrent à dresser une palissade vis-à-vis de celle ) nos gens, qui, à la vue de leurs ouvriers, ne lais- *rent pas de se fortifier le plus qu'ils purent, entrent les pieux de branches d'arbres et remplissant
tout de terre et de pierres à hauteur d'homme, en vie néanmoins qu'il y avait des meurtrières à chaque
pieu gardées par trois fusiliers. L*ouYrage n'était pas encore achevé que l'ennemi vint à l'assaut. Les assiégés se défendirent vaillamment, tuèrent et blessèrent on grand nombre d*Iroquois sans avoir perdu un seol homme. La frayeur qui se mit dans le camp de Tennemi leur fit prendre la fuite à tous, et les nôtres s'estimaiestdéjà heureux de se voir quittes à si bon marché. Quel* ques jeunes gens sautèrent la palissade pour couper la tête au capitaine Sonnontatonan, qui venait d'être tué, et Térigèrent en trophée au bout d'un pieu sur la palissade. Les ennemis étant revenus de la frayeur extraordinaire dont ils avaient été saisis, se rallièrent, et durant sept jours et sept nuits entières grêlèrent dm gens de coups de fusils. Durant ce temps-là ils brisèrent les canots des nôtres, et en firent des flambeaux poor brûler les palissades, mais les décharges étaient n fréquentes qu'il ne leur fut jamais possible d'en appro* cher. Ils donnèrent encore une seconde attaque plna opiniâtre que la première; mais les nôtres la soutinrent si courageusement, qu'ils prirent la fuite pour la second» fois. Vingt d'entre eux se retirèrent si loin, qu'on ne les revit plus depuis. Quelques Onnontageronons dirent depuis à Joseph, qu'ils tenaient captif, que si les nôtres les eussent suivis les battant en queue, ils les eussent tous perdus. Hors le temps des deux attaques, les ooops que tirait lennemi sur la palissade n'étaient que ponr empêcher les assiégés de fuir, et pour les arrêter en attendant le secours des Onnieronons qu'ils avaient envoyé quérir aux îles de Richelieu.
Que d'incommodités souffraient cependant nos Francis! le froid, la puanteur, Tinsomnie, la faim et latoif les fatiguaient plus que lennemi. La disette d'eau était si grande, qu'ils ne pouvaient plus avaler la farina
DE LA MÈRB MAftIB DE L*INGARNATION. 157
886 dont les gens de guerre ont coutume de se rrir en ces extrémités. Ils trouvèrent un peu d*eau I on trou de la palissade, mais étant partagée à e en eurent-ils pour se rafraîchir la bouche. La lesse faisait de temps en temps quelques sorties parus les pieux, car il n'y avait point de portes, pour ? quérir de l'eau à la rivière à la faveur de quantité usiliers qui repoussaient l'ennemi; mais comme ils ent perdu leurs grands vaisseaux, ils n'en portaient de petits qui ne pouvaient fournir à la nécessité loixante personnes, tant pour le boire que pour la imité. Outre cette disette d'eau, le plomb commença anquer ; car les Hurons et les Algonquins voulant indre à chaque décharge des ennemis, tant de jour de nuit, eurent bientôt consumé leurs munitions. Français leur en donnèrent autant qu'ils purent, B enfin ila furent épuisés comme les autres. Que nt-ils donc à l'arrivée de cinq cents Agnieronnons )nnieronons qu'on est allé quérir? Ils sont résolus combattre en généreux Français et de mourir en s chrétiens. Ils s'étaient déjà exercés à l'un et à tre l'espace de sept jours, durant lesquels ils n'avaient que combattre et prier Dieu ; car dès que l'ennemi ût trêve, ils étaient à genoux, et sitôt qu'il faisait e d'attaquer, ils étaient debout, les armes à la main, près les sept jours de siège, on vit paraître les )ts des Agnieronnons et des Onneioutronnons, qui i devant le petit fort de nos Français, firent une 3 étrange, accompagnée d'une décharge de cinq 8 coups de fusils, auxquels les deux cents Onnonronnons répondirent avec des cris de joie et avec
B leur décharge, ce qui fit un tel bruit que le ciel, erre et les eaux en résonnèrent fort longtemps.
Ce fut alors que le capitaine Annotacha dit : Nooi sommes perdus, mes camarades. Et le moyen de résister à sept cents honmies frais avec le peu ds monde que nous sommes, fatigués et abattus! Je ne regrette pas ma vie, car je ne saurais la perdre dans une meilleure occasion que pour la conserTation du pays; mais j*ai compassion de tant de jeunes enfante qui m*ont suivi. Dans l'extrémité où nous sonuDSi je voudrais tenter un expédient qui me vient en l'esprit pour leur faire donner la vie. Nous avons ici m Oneiouteronnon, je serais d'avis de renvoyer à sei parents avec de beaux présents, afin de les adoudr, et d'obtenir d'eux quelque bonne composition. Son soitiment fut suivi, et deux Hurons des plus considéraUei s'ofirirent à le remener. On les charge de beaux présents, et après les avoir instruits de oe qulls avaient à dire, on les aide à monter sur la palissade pour ta laisser glisser ensuite le long des pieux. Cela fait, on te met en prières pour recommander à Dieu l'issue de cette ambassade. Un capitaine huron, nommé Eustacbe Thaouonhohoui, commença au nom de tous à apostropher tous les saints et les bienheureux du paradis d'oa ton de prédicateur, à ce qu'ils leur fussent propioes dans un danger de mort si évident. Vous savez, dit-ili ô bienheureux habitants du ciel, ce qui nous a condoits ici ; vous savez que c'est le désir de réprimer la foieor de riroquois, afin de lempécher d'enlever le reste de nos femmes et de nos enfants, de crainte qu'en les enlevant ils ne leur fassent perdre la Foi, et eneuite le paradis> les emmenant captifs en leur pays. Vous pouvez obtenir notre délivrance du grand Maître de nos vies, si vous len priez tout de bon. Faites mainte* naut ce que vous jugerez le plus convenable; car pour
nous, nous n'avons point d esprit pour, savoir ce qui ^ iftOQs est le plus expédient. Que si nous sommes au bout r de notre vie, présentez à notre grçnd Maître la mort i que nous allons soufifrir en satisfaction des péchés que I nous avons commis contre sa Loi, et impétrez à nos pauvres femmes et à nos enfants la grâce de mourir twns chrétiens, afin qu'ils nous viennent trouver dans le oiel.
l Pendant que les assiégés priaient Dieu, les députés [ entrèrent dans le camp de lennemi. Ils y furent reçus I avec une grande huée, et au même temps un grand i- nombre de Hurons qui étaient mêlés parmi les Iroquois, ^^ vinrent à la pallissade solliciter leurs anciens compaf triotes de faire le même que leurs «députés, savoir de ^ venir se rendre avec eux, n'y ayant plus, disaient-ils, L,. d'autre moyen de conserver leur vie que celui-là. Âh ! ^ que l'amour de la vie et de la liberté est puissant! A ces trompeuses sollicitations, on vit envoler vingtquatre de ces timides poules de leur cage, y laissant seulement quatorze Hurons, quatre Algonquins et nos dix-sept Français. Cela fit redoubler les cris de joie daiig le camp de l'ennemi, qui pensait déjà que le reste allait faire de même. C'est pourquoi ils ne se mirent plus en peine d'écouter, mais il s'approchèrent du fort à dessein de se saisir de ceux qui voudraient prendre la fuite. Mais nos Français, bien loin de se rendre, commencèrent à faire feu de tous côtés, et tuèrent un boa nombre de ceux qui étaient plus avancés. Alors Auuotacha crie aux Français : Ah ! camarades vous avez tout gâté, encore deviez-vous attendre le résultat du ^oseil de nos ennemis. Que savons-nous s'ils ne deman- <ioront point à composer, et s'ils ne nous accorderont poiut de nous séparer les uns des autres sans acte
dliMtilitë, comme il est 80Q?ent arrivé en de semblables rencontres? Mais à présent qoe tous les avei aigris, ils vont se mer sur nous d'une telle rage qna sans doute nous sommes perdus. Ce capitaine ne rsi« sonna pas mal, car les Iroquois voyant leurs gens tak lonqulls sV attendaient le moins, furent transportéi d un si grand désir de se venger, que sans se soucier des coups de fusils qu*on tirait incessamment, se jetatènent à corps perdu à la palissade, et s'y attachèrent au-dessous des canonnières où on ne leur pouvait phu nuire^ parce qull nV avait point d*avance d*où Ton pftt les battre. Par ce moyen nos Français ne pouvaivit plus empêcher ceux qui coupaient les pieux. Ils démon^ tert deux canons de pistolets qulls remplissent jusqu'au gou.et^ et les jettent sur ces mineurs après y avoir mis le feu. Mais le fracas ne les ayant point fait écarter, ib s aTisère£t de jeter sur eux im baril de poudre avec usa mèche allumée. Mais par malheur le baril n'ayant pai été poussé assex. rudement parniessus la pallisaade as lieu de tcmber du ciMe ds ennemis tomba dans le fort cil prenant feu. il br^la aux uns le visage, aux antres les mains, et à tous il ota la rue im assez long tempi, et les s^it hors à ér&t de combattre. Les Iroquois qm étaiexit à la sape s aperçaren; de Favantage que cet acc^idoDt leur dorr ait. Ils s en prévalurent et se saisirent de toctes les meunnères que ces pauvres aveuglei veraiexit de cuitter. On vit bientôt tomber de côté et d'autre, tari'^Sî un Huror, TJLn:ô; un Algonquin, tantôt un Franç.^i^ en Sk'^rte qnen peu de temps une partie iîo$ as^iô^rt^ jte tron^èreni mc^ns, et le reste blesaA. In Fnsrs^^Aîs. or& cr.^nt que ceux qui étaient blessAi nu^^t Trou$>ont < :;oore a^s^rx de Tîe pour expérimenter U oruHiito (lu feu des Iro;;i2o;$, acheva des tuerlaploe
grande partie à coups de hache par un zèle de charité qu'il estimait bien réglé. Mais enfin les Iroquois, grimpant de tous côtés, entrèrent dans la palissade et prirent huit prisonniers qui étaient restés en vie, de trente qui étaient demeurés dans le fort, savoir, quatre Français et quatre Hurons. Ils en trouvèrent deux parmi les morts, qui n'avaient pas encore expiré; ils les firent brûler inhumainement.
Ayant fait le pillage, ils dressèrent un grand échafaud
sur lequel ils firent monter les prisonniers, et pour
marque de leur perfidie, ils y joignirent ceux qui
s'étaient rendus volontairement. Ils tourmentèrent
cruellement les uns et les autres. Aux uns ils faisaient
manger du feu; ils coupaient les doigts aux autres,
ils en brûlaient quelques-uns ; ils coupaient à d'autres
les bras et les jambes. Dans cet horrible carnage, un
Oneiouteronnon tenant un gros bâton, s'écrie à haute
voix : Qui est le Français assez courageux pour porter
ceci? A ce cri, un de nos compatriotes, qu'on estime être
René, quitte généreusement ses habits pour recevoir à
nu les coups que l'autre lui voudrait donner. Mais un
Huron nommé Annieouton, prenant la [parole, dit à l'Iro-
quois : Pourquoi veux-tu maltraiter ce Français qui n'a
jamais eu que de la bonté pour toi?, — Il m'a mis les fers
aux pieds, dit le barbare. — C'est pour l'amour de moi,
réplique Annieouton, qu'il te les a mis, ainsi décharge '
sur moi ta colère et non sur lui. Cette charité adoucit le
barbare, qui jeta son bâton sans frapper ni l'un ni l'autre.
Cependant les autres étaient sur l'échafaud où ils
repaissaient les yeux et la rage de leurs ennemis, qui
leur faisaient souffrir mille cruautés accompagnées de
brocards. Aucun ne perdit la mémoire des bonnes
instructions que le Père qui les avait gouvernés leur
urm. M. XI. Il
avait données. Ignace Thaouenhohoui commença à haranguer tout haut ces captifs, « Mes neveux et mes amis, dit-il, nous voilà tantôt arrivés au terme que la foi nous fait espérer. Nous voilà presque rendus à la porte du paradis. Que chacun de nous prenne garde de faire naufrage au port. Âh! mes chers captifs, que les tourments nous arrachent plutôt Tâme du corps que la prière de la bouche, et Jésus du cœur! Souvenons-nous que nos douleurs finiront bientôt, et que la récompense sera éternelle. C'est pour défendre la foi de nos femmes et de nos enfants contre nos ennemis, que nous nous sommes exposés aux maux que nous souffrons, à Texemple de Jësus, qui s*oflfrit à la mort, pour délivrer les hommes de la puissance de Satan, leur ennemi ; ayons confiance en lui ; ne cessons point de rinvoquer; il nous donnera sans doute du courage pour supporter nos peines. Nous abandonnerait- il aa temps où il voit que nous lui sommes devenus plus semblables, lui qui ne refuse jamais son assistance aax plus contraires à sa doctrine, quand ils ont recours à lui avec confiance i » Cette courte exhortation eut un tel pouvoir sur Tesprit de ces pauvres patients, qu'ils promirent tous de prier jusqu'au dernier soupir. Et, de lait, le Iluron échappé huit jours après des mains des Iroquois, a assuré que jusqu'à ce temps-là, ils ont prié Pieu tous les jours, et qu'ils s'exhortaient l'un l'autre à le faire toutes les fois qu'ils se rencontraient.
Jusquici est la dêposiiion du Uuron qui s'est sauvé* sans quoi ion ne saurait rien de cette sanglante tragt\iio. Il y a sujet d'esjvrer qu'il s'en sauvera encorô v;Uv\sîuo autre vjui nous dira le reste. Ce Huron qui se i::-^:uo I.ouis, et qui est un exoeilem chrétien, était réservé pour ècr^ Vrùîê dans le pays emiemi, et pour
cela il était gardé si exactement, qu'il, était lié à un Iroquois, tant on avait peur- de le perdre, aussi bien qu'un autre Huron qui courait le même sort. Ils ont invoqué Dieu et la sainte Vierge avec tant de ferveur et de confiance, qu'ils se sont échappés comme miraculeusement, vivant en chemin de limon et d'herbe, et courant sans respirer jusqu'à Montréal. Louis m'a raconté à notre parloir sa grande confiance à la sainte Vierge, et que comme il était lié à l'Iroquois endormi, un de ses liens se rompit de lui-même, et (|u'étant ainsi demi-libre, il rompit doucement les autres et se mit entièrement eh liberté. Il traversa toute l'armée, quoique l'on y fît le guet, sans aucune mauvaise rencontre, et se sauva de la sorte. Ils ont rapporté qu'un Iroquois ayant rencontré un Français, lui dit : Je t'arrête; et que le Français, qu'on dit être celui qui par commisération acheva de tuer les moribonds, et qui avait un pistolet en son sein, dont les ennemis ne s'étaient pas aperçus, le tira, en disant du même ton : Et moi, je te tue, et le tua en effet.
Sans les connaissances que ces Hurons fugitifs nous ont données, on ne saurait point ce que nos Français et nos sauvages seraient devenus, ni ôii aurait été l'armée des ennemis, qui après la défaite dont je viens de parler, s'en sont retournés en leurs pays, enfiés de leur victoire, quoiqu'elle ne soit pas grande en ellemême. Car sept cents hommes ont-ils sujet de s'enorgueillir pour avoir surmonté une si petite troupe de gens} Mais c'est le génie de ces sauvages, quand ils n'auraient pris ou tué que vingt hommes , de s'en ^urner sur leurs pas pour en faire montre en leurs pays. L'on avait conjecturé ici que Tissue de cette Affaire serait telle qu'elle 'est arrivée, savoir que nos
dix- sept Français et nos bons sauvages seraient les victimes qui sauveraient tout le pays; car il est certain que sans cette rencontre, nous étions perdus sans ressource, parce que personne n'était sur ses gardes, ni même en soupçon que les ennemis dussent venir. lis devaient néanmoins être ici à la Pentecôte, auquel temps les hommes étant à la campagne, ils nous eussent trouvés sans forces et sans défense ; ils eussent tué, pillé et enlevé hommes, femmes, enfants; et quoiqu'ils n'eussent pu rien faire à nos maisons de pierre, venant fondre néanmoins avec impétuosité, ils eussent jeté la crainte et la frayeur partout. On tient pouf certain qu'ils reviendront à l'automne ou au printemps de Tannée prochaine; c'est pourquoi on se fortifie dans Québec. Et pour le dehors, M. le Gouverneur a puissanHnent travaillé à faire des réduits ou villages fermés, où il oblige chacun de bâtir une maison pour sa famille, et contribuer à faire des granges communes pour assurer les moissons, faute de quoi il fera mettre le feu dans les maisons de ceux qui ne voudront pas obéir. C'est une sage police, et nécessaire pour le temps, autremeot. les particuliers se mettent en danger de périr avec loa familles. De la sorte, il se trouvera neuf ou dix rédoi bien peuplés, et capables de se défendre. Ce qui est craindre, c e^t la famine, car si 1 ennemi vient à Tau — tonme, il ravagera les moissons ; s*il vient au printemps • il empêchera les semences.
Cette crainte de la famine fait faire un efibrt aix vaisseau qui nest ici que du 13 de ce mois pour ^Ues* en Fra:*oe quê/ir des farines, afin den avoir en réserva pour .e temps de la nécessité, car elles se gardent ic*^ i •a^iieuis année^i quand elles sont bien préparées; e't vîuh:;.: le pa\s en sera fourni» on ne craindra pas taa*
DE LA MÈRE MARIE DE l'iNG ARNATION . 165
ce fléau. Ce vaisseau fera deux voyages cette année, ce qui est une chose bien extraordinaire, car quelque diligence qu'il fasse, il ne peut être ici de retour qu'en octobre, et il sera obligé de s'en retourner quasi sans s'arrêter.
L'hiver a été extraordinaire cette année, en sorte que personne n'en avait encore jamais vu un semblable, tant en sa rigueur qu'en sa longueur. Nous ne pouvions échauffer ; nos habits nous semblaient légers comme des plumes, quelques-unes de nous étaient abandonnées (résignées) à mourir de froid; à présent il n'y paraît point, nulle de nous n'étant incommodée.
L'armée des Iroquois est venue ensuite, mais nous
n'en avons eu que la peur, si peur se peut appeler,
car je n'ai pas vu qu'aucune de nous ait été hors de
sa tranquillité. Le bruit même de la garde ne nous
donnait nulle distraction. Nos gens n'entraient dans
^otre clôture que le soir : ils en sortaient le matin
pour aller* à leur travail, notre dortoir étant toujours
bien fermé. La nuit on leur laissait les passages d'en
bas et Jes offices ouverts, pour faire la ronde et la visite.
Tomates les avenues des cours étaient barricadées, outre
environ une douzaine de grands chiens qui gardaient
les portes de dehors, et dont la garde valait mieux, sans
comparaison, que celle des hommes pour écarter les
gaavages; car ils craignent autant les chiens français
que les hommes, parce qu'ils se jettent sur eux, et les
déchirent quand ils les peuvent attraper.
Voilà un abrégé de ce qui s'est passé en cette Nouvelle-France depuis la fin d'avril; s'il arrive quelque chose de nouveau, nous vous le ferons savoir par les derniers vaisseaux. J'ajouterai à tout ce que dessus, que ^* Dailleboust est mort de sa mort naturelle; c'est une
grande perte pour Montréal, dont il était gouYemenr. Je le recommande à vos prières.
De Québec, le 25 juin 1660.