LETTRE CLI
A SON FILS
les affaires da Canada depuis le mois de juin ju8qa*en novembre. — Desseins Iroqaois découverts. — Mort chrétienne de quelques Français par les as de ces barbares.
Mon très-cher et bien-aimé fils,
vous ai écrit par tous les vaisseaux. Voici le
r, que je ne puis laisser partir sans me consoler
DUS, vous disant adieu pour cette année. Plusieurs
is honnêtes gens de ce pays sont partis pour
i France, et particulièrement le révérend Père
le y va pour demander du secours au roi contre
nos ennemis, que Ion a dessein d'aller attaquer en leur pays. L*on espère qne Sa Majesté en donnera, et en cette attente Ton fait ici nn grand nombre d6 petits bateaux, qui ne sont guère plus grands que les canots des Iroquois : c'est-à-dire, propres à- porter quiiue ou vingt hommes. II est vrai que si Ton ne va humilier ces barbares ils perdront le pays, et ils nous chasseront tous par leur humeur guerrière et carnassière. Ils chasseront, dis-je, ceux qui resteront, car avant que d'en venir là, ils en tueront beaucoup, et tous si on les laisse faire. Il n*y a nulle assurance à leur paix» car ils n*en font que pour allonger le temps, et prendra Foccasion de faire leur coup et d'exécuter leur dessein^ qui est de rester seuls en toutes ces contrées, afin d'^ vivre sans crainte, et d'avoir toutes les bêtes pooa vivre et pour en donner les peaux aux Hollandais Ce n'est pas qu'ils les aiment, mais parce qu'ils on" besoin de quelques-uns par le moyen desquels ïim puissent tirer leurs nécessités de l'Europe et comme 1 Hollandais sont plus proches d'eux, ils traitent pi facilement, non sans leur faire mille indignités qn^ les Français ne pourraient jamais souffrir; mais l'amour des biens de la terre, et le désir d'avoir des castors font que les Hollandais souffrent tout.
Voilà le véritable dessein des Iroquois, comme no&c l'avons appris d'un Huron chrétien de la dernière défaite, qui s'est sauvé d'une bande de six cents As ces barbares, qui venaient ici cet automne pour nous surprendre et pour ravager nos moissons. Il ajoute qaa pour retirer quatorze Oiooueronons qui sont dans les fers à Montréal, ils allaient paraître en petit nombre devant l'habitation avec un pavillon blanc, qui est le signe de la.p{râ».£8ÎgnAiiit la vouloir demander. Car
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ils disent que les robes noires voyant ce signe, ne manqueront pas d'aller au devant avec quelques Français, qu'ils prendront les uns et les autres afin de les Changer avec leurs prisonniers, et que l'échange fait, ils ^ jetteront sur les Français afin de les détruire. Mais ^vant que de les exterminer, ils ont envie d'enlever les femmes et les filles pour les emmener en leur pays.
Le Huron fugitif ajoute à tout cela, qu'il est arrivé
^ ces six cents barbares un accident qui pourra bien
j^8 faire retourner sur leurs pas sans rien faire. Comme
^fe se divertissaient en chassant à l'eau un cerf ou vache
^aoTage, l'un d'entre eux voulant tirer sur la bête
pour l'arrêter, tira sur le chef de l'armée et le tua; et
^mme ces gens-là sont fort superstitieux, ils ont tiré
m augure de ce coup, que leur guerre n'irait pas
)ien. pour eux, et qu'assurément il leur arriverait du
nallieur. Dans cette pensée, qui passait en leur esprit
pour une conviction, ils commencèrent à défiler, et
le captif prit occasion de là de s'enfuir, ayant les
plaies, de ses doigts coupés et brûlés encore toutes
fraîches.
C^est ce même captif qui nous a appris la fin de nos Fi'^nçais et de nos sauvages chrétiens, qui avaient été pris au printemps dernier, après s'être défendus jusqu'à l'extrémité. Il dit qu'ils les ont tous fait brûler avec des tourments et des ignominies horribles. Ils ont souffe^ la mort avec une générosité qui épouvantait leurs ^ans. Le dernier mort, à qui l'on hachait les doigts P^Ti. à peu, se jetait à genoux à chaque pièce qu'on lui f ^Upait, pour remercier Dieu et le bénir. Avec tout ^la, il était demi-rôti : car on les a fait brûler à petit tea, ces barbares étant pires et plus démons en cruauté Hûe les démons même.
Toutes ces connaissances ont tellement animé lei Français, qu'ils sont résolus de détruire ces misérables par eux et par le secours qu'ils attendent de France. Us ne peuvent plus dififérer leur perte après tant d'hostilités et de ruptures de paix. Autant qu'ils en prennent, ils les mettent entre les mains des Algonquins, qui sont gens de cœur, fort bons chrétiens et très-fidôles aux Français, qui les traitent (les Algonquins. traitent les Iroquois) comme ils sont traités quand ils sont pris. Vous vous étonnez de cette résolution, et vous dites que cela répugne à l'esprit de l'Evangile et des apôtres, qui ont exposé leur vie pour sauver les infidèles, et ceux même qui les faisaient soufifrir. Mgr notre Prélat a été de votre sentiment ; il a même fait apprendre la langue à M. de Bernières pour aller les instruire; vous savez combien de fois nos révérends Pères y sont allés pour le même sujet : tout nouvellement ils ont Yovln y aller pour faire un dernier effort; mais on les a retenus comme par violence, le péril étant trop évident et inévitable. Après tant d'efforts inutiles et d'expériences de la perfidie de ces infidèles. Monseigneur a bien changé de sentiment; et il tombe d'accord avec toutes les personnes sages du pays, ou qu'il les faille exterminer, si Ton peut, ou que tous les chrétiens et le christianisme (Ju Canada périssent. Quand il n'y aura plus de christianisme ni de missionnaires, quelle espérance y aura-t-il de leur salut? Il n'y a que Dieu qui par un miracle bien extraordinaire les puisse mettre dans la voie du Ciel. Il est tout- puissant pour le faire. Priez-le de cela, si c'est pour sa gloire, et s'il y a encore parmi ces barbares quelque âme prédestinée qu'il veuille sauver, comme il en a sauvé six ou sept cents ces dernières années, que les révérends Pères
y ont prêché, et fait les fonctions d'apôtres avec des travaux incroyables.
Dans le déplorable état où sont les afifaires communes du pays , peut-être que nos Mères seront en peine de nous, et qu'elles penseront à nous rappeler auprès d'elles. Si elles sont dans cette disposition, je vous supplie, mon très-cher fils, d'en détourner le coup : car outre que nous ne sommes pas en danger pour nos personnes, nous n'avons point de peur. £t de plus, soyez assuré et assurez-les que s'il y avait quelque péril évident, Mgr notre Prélat n'en ferait pas à deux fois; il ferait mettre les Hospitalières et les Ursulines dans un même vaisseau, et nous renverrait en France. Mais, grâces à Notre-Seigneur, le mal n'est pas à cette extrémité; et quoique l'intention des Iroquois soit de nous chasser ou de nous détruire, je crois que celle de Dieu est de nous arrêter et de faire triompher cette nouvelle Eglise de ses ennemis. Adieu pour cette année.
De Québec, le 2 de novembre 1660.
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