‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 39 sur 101 · LETTRE CLIII · texte numérisé non relu

LETTRE CLIII

A SON FILS

Toyaat dégagé de Tembarras de ses affaires, elle Texhorte à profiter da repos que Dieu lui donne pour faire un amas de vertus. — Elle parle de sa dévotion au Cœur du Verbe incarné, à la sainte Vierge et à saint François de Paule.

Mon très-cher fils,

J'ai reçu avec une consolation toute particulière vos trois lettres, qui toutes m'ont appris que Notre-Seigneur vous a rendu la santé. Je vous avoue que je craignais que ce mal ne vous emportât, et j'avais déjà fait mon sacrifice en dénuant mon cœur de ce qu'il aime le plus sur la terre, pour obéir à sa divine Majesté. Mais enfin vous voilà encore; soyez donc un digne ouvrier de sa gloire, et consumez-vous à son service. Pour cet efiet je suis très-aise que vous soyez hors de Compiègne, où les soins des affaires temporelles partageaient votre esprit. Servez-vous de ce repos comme d'un rafraîchissement que le Ciel vous présent^ pour faire de nouveaux amas de vertus et de bonnes œuvres, et pour employer toutes vos forces à la gloire de Celui pour qui nous vivons. Vous avez bien commencé, et j'ai pris plaisir à l'adresse avec laquelle vous avez saintement te>mpé Mgr d'Angers au sujet de la réforme de saint Aubin. Il faut quelquefois faire de semblables coups pour avancer les affaires de Dieu, qui a soin après cela

d^essayer les disgrâces qui en peuvent naître de la part des créatures. Vous en avez une preuTe, puisque ce grand Prélat vous aime, et que son esprit n'en est pas plus altéré contre tous.

J'apprends encore que vous servez Dieu et le prochain par vos prédications. Vous m*avez beaucoup obligée de m'envoyer celle que vous avez faite des grandeurs de Jfisus, et vous avez raison de dire qu'elle traite d'an sujet que j aime. Je Faime en eËTet, car tout ce qui parle des grandeurs de notre très-adorable Jfisus me plait plus que je ne puis vous Texprimer. Je vous laisse à penser si mon esprit n'est pas content quand je reçois quelque chose de semblable de mon fils, que j'ai toujours souhaité dans la vie de TEvangile pour en pratiquer les maximes, et pour y annoncer les louanges et les grandeurs du sacré Verbe incarné. Vous n'aviez pas encore vu le jour que mon ambition pour vous était que vous fussiez serviteur de Jêsts-Chbist, et tout dévoué à ses divins conseils, aux dépezis de votre vie et de la mienne. La pièce est belle et bien conçue en toutes ses droonstances, mais je crains que ces grandes pièces d'appareil ne vous peinent trop, et que ce ne soit en partie la cause de vos épuisements. 3 y remarque un grand travail, mais la douceur d'esprit s*y trouve jointe. Si j'étais comme ces saints qui entendaient prêcher de loin, je prendrais plaisir k vous entendre, mais je ne sois pas digne de cette grâce. Il est à croire que nous nous verrons plutôt en Tautre monde qu'en celui-ci. Dien néanmoins a des voies qui nous sont inconnues, surtout dans un pays flottant et incertain comme celui-ci, où natorellement parlant, il nV a pas plus d'assurance qu*aux feuilles des arbres quand elles sont agitées par le vent.

Vous me demandez quelques pratiques de mes dévotions particulières. Si j'avais une chose à souhaiter en ce monde, ce serait d'être auprès de vous afin de verser mon cœur dans le vôtre, mais notre bon Dieu a fait nos départements où il nous faut tenir. Vous savez bien que les dévotions extérieures me sont difficiles. Je vous dirai néanmoins avec simplicité, que j'en ai une que Dieu m'a inspirée, de laquelle il me semble que je vous ai parlé dans mes écrits. C'est aa suradorable Cœur du Verbe incarné : il y a plus de trente ans que je la pratique, et voici l'occasion qui me la fit embrasser.

Un soir que j'étais dans notre cellule, traitant avec le Père Eternel de la conversion des âmes, et souhaitant avec un ardent désir que le royaume de JTësus-Christ fût accompli, il me semblait que le Père Eternel ne m'écoutait pas, et qu'il ne me regardait pas de son œil de bénignité comme à l'ordinaire. Cela m'affligeait; mais en ce moment j'entendis une voix intérieure qui me dit : Demande-moi par le Cœur de mon Fils, c'est par lui que je t'exaucerai. Cette divine touche eut son efifet, car tout mon intérieur se trouva dans une communication très-intime avec cet adorable Cœur, en sorte que je ne pouvais plus parler au Père Eternel que par lui. Cela m'arriva sur les huit à neuf heures du soir, et depuis, vers cette heure-là, c'est par cette pratique que j'achève mes dévotions du jour ; et il ne me souvient point d*y avoir manqué, si ce n'est par impuissance de maladie, ou pour navoir pas été libre dans mon action intérieure. Voici à peu près comme je m'y comporte lorsque je suis libre en parlant au Père Eternel.

« C'est par le Cœur de mon Jésus, ma voie» ma vérité et ma vie, que je m'approche de vous, ô Père Eternel.

Par ce divin Cœur je vous adore pour tous ceux qui ne vous adorent pas ; je vous aime pour .tous ceux qui ne vous aiment pas ; je vous reconnais pour tons les aveugles volontaires qui par mépris ne vous reconnaissent pas. Je veux par ce divin Cœur satisfaire au devoir de tous les mortels. Je fais le tour du monde pour y chercher toutes les âmes rachetées du sang tràsprécieux de mon divin Epoux. Je veux vous satisfaire pour toutes par ce divin Cœur. Je les embrasse pour vous les présenter par lui, et par lui je vous demande leur conversion; voulez-vous souârir qu'elles ne connaissent pas mon Jésus et qu'elles ne vivent pas pour lui qui est mort pour tous? Vous voyez, ô divin Père, qu'elles ne vivent pas encore. Ah ! faites qu'elles vivent par ce divin Cœur. y>

C'est ici que je parle de cette nouvelle Eglise, et que j'en représente à Dieu toutes les nécessités, puis j'ajoute : « Sur cet adorable Cœur je vous présente tous les ouvriers de l'Evangile ; remplissez-les de votre Esprit- Saint par les mérites de ce divin Cœur. » Des ouvriers de TEvangile mon esprit passe aux Iroquois, nos ennemis, dont je demande la conversion avec toute l'instance qui m'est possible. Puis je parle de deux âmes que vous connaissez, et je dis : « Sur ce sacré Cœur comme sur un autel divin, je vous présente N. votre petit serviteur et N. votre petite servante; je vous demande, au nom do mon divin Epoux, que vous les remplissiez de son esprit, et qu'ils soient éternellement à vous sous les auspices de cet adorable Cœur. » Je fais encore mémoire (le quelques personnes uvec qui j'ai des liaisons spirituelle», et des bienfaiteurs de notre maison et de ceto nouvelle Eglise. Je m'adresse ensuite au sacré Verte tnoamé, tt je loi dis : • Vous savez» mou hiea-mi f ^

DE LA MËRB BfARIE DE L*INCARNATION. 199

totat ce que je veux dire à votre Père par votre divin Cœur et par votre sainte âme; en le lui disant, je TOUS le dis, parce que vous êtes en votre Père et que Totre Père est en vous. Faites-donc que tout cela s'accomplisse, et joignez-vous à moi pour fléchir par ▼otre Cœur celui de votre Père. Faites, selon votre parole, que comme vous êtes une même chose avec lui, toutes les âmes que je vous présente soient aussi une même chose avec lui et avec vous. » Voilà Texercice du sacré Cœur de Jésus.

J'envisage ensuite ce que je dois au Verbe incarné, et pour lui en rendre mes actions de grâces, je lui dis : « Que vous rendrai-je , ô mon divin Epoux, pour les excès de vos grâces en mon endroit? C'est par votre divine Mère que je veux vous en rendre mes reconnaissances. Je vous offre donc son sacré Cœur, ce Ciœur, dis-je, qui vous a tant aimé. Souffrez que je vous aime par ce même Cœur, que je vous offre les sacrées mamelles qui vous ont allaité, et ce sein virginal que vous avez voulu sanctifier par votre demeure avant que de paraître dans le monde. Je vous l'offre en action de grâces de tous vos bienfaits sur moi, tant de grâce que de nature. Je vous Toffre pour l'amendement de ma vie, et pour la sanctification de mon âme, et afin qu'il vous plaise me donner la persévérance finale dans votre grâce et dans votre saint amour. Je vous rends grâces, ô mon divin Epoux, de ce qu'il vous ait plu choisir cette très-sainte Vierge pour votre Mère, de ce que vous lui ayez donné les grâces convenables à cette haute dignité, et enfin de ce qu'il vous ait plu oous la donner pour Mère. J'adore l'instant sacré de votre Incarnation dans son sein très-pur, et tous les divins moments de votre vie passagère sur la terre.

Je VOUS rends grâces de ce que vous vous soyez voulu faire, non-seulement notre vie exemplaire (le modèle de notre vie) par vos divines vertus» mais encore notre cause méritoire (la source des mérites pour notre salut) par tous vos travaux et par Teffusion de votre sang. Je ne veux ni vie ni moment que par votre vie. Purifiez donc ma vie impure et défectueuse par la pureté et perfection de votre vie divine, et par la vie sainte de votre divine Mère. »

Je dis ensuite ce que Tamour me fait dire à la trèssainte Vierge, toujours néanmoins dans le même sens que ce que je viens de dire, et je ferme par là ma retraite du soir. Dans les autres temps, mon cœur et mon esprit sont attachés à leur objet et suivent la pente que la grâce leur donne. Dans l'exercice même que je viens de rapporter, je suis le trait de Tesprit, et ce n*est ici qu'une expression de l'intérieur. Car je ne puis faire de prières vocales qu'à la psalmodie, mon chapelet d'obligation m'étant même assez difficile.

Je porte au cou une petite chaîne de fer depuis plos de vingt-trois ans, pour marque de mon engagement à la sainte Mère de Dieu ; je n'y ai point d'autre pratique, sinon, en la baisant, de m'ofifrir pour esclaye à cette divine Mère.

Accommodez- vous, je vous prie, mon très-cher fib, à ma simplicité et excusez ma facilité (mon ingénuité). Jo puis dire comme saint Paul, que je fais une folie, mais je dirai aussi avec lui que c'est vous qui me contraignez de la faire. J'ai encore composé une oraison, qu'un de mes amis m'a mise en latin, pour honorer la double beauté du Fils de Dieu dans ses deux natures divine et humaine; voici comme elle est conçue : Domoi Jssu^ChristBi aplendor patemœ gloriœ^ et figura subztaiùi»

DE LA MÈRE MARIE DE L'iNCARN ATION . 201

0JUS. Vota renovo illius servitutis qua me totam geminœ pulchritudini tuœ promisi redditurarh ; omnemque gloriam quœ hie haberi aut optari potest rejicio, prœter eam qtia me vere ancillam tuam in œternum profitebor. Amsn, mi Jesu/

Ce qui m'a donné le mouvement à cette dévotion de la double beauté du sacré Verbe incarné, c'est, qu'étant un jour en notre maison de Tours dans un transport extraordinaire, j'eus une vue de l'éminence et sublimité de cette double beauté des deux natures en Jësus- Cheust. Dans ce transport je pris la plume et écrivis des vœux conformes à ce que mon esprit pâtissait (éprouvait, étant passif en cela). J'ai depuis pei:du ce papier. Etant revenue à moi, je me trouvai engagée d'une nouvelle manière à Jésus-Christ, quoique quelque écrit que ce puisse être ne puisse jamais dire ce qui 86 passe dans l'âme quand elle est unie dans son fond (aussi profondément que possible) à ce divin objet. Dans ce seul mot : Figure de la substance du Père, l'esprit comprend des choses inexplicables; Tâme qui a de l'expérience dans les voies de l'esprit l'entend selon l'étendue de sa grâce; et dans ce renouvellement de vœux à cette double beauté, l'âme qui est une même chose avec son Bien-Aimé entend ce secret, comme elle entend celui de sa servitude envers lui.

Je vous ai autrefois parlé de la dévotion à saint François de Paule : car je crois que vous n'ignorez pas que ce fut notre bisaïeul qui fut envoyé par le roi Louis XI, pour le demander au Pape et pour l'amener

(1) Seigneur Jésus, splendeur de la gloire du Père, et figure de sa substance,

J« noouvelle le Tœu de dépendance absolue dont j'ai promis l'hommage à TOtre

^ble beauté; et je renonce & toute gloire qui puisse être possédée ou désirée

'^^Mt, hors celle de me proclamer votre Téritabie servante '& jamais. Ainsi •ftS* :i T.

eD France. J'en ai bien entenda parler à mon grand père ; et même ma tante, qui est morte lorsqne j'anii quinze ans, avait vu sa grand'môre, fille de œ bisaied, qui la menait souvent au Plessis pour visiter oa saint homme, qui par une pieuse affection, faisait I0 signe de la croix sur le visage de cette petite en la bénissant. C'est ce qui a toujours donné une grands dévotion à notre famille envers ce grand Saint. Hm grand'père nous racontait cela fort souvent, afin d'as perpétuer après lui la mémoire et la dévotion, comms il l'avait reçue de son aïeul.

Voilà le récit d'une partie de mes dévotions, que jt vous fais avec la même simplicité qae vous me l'avei demandé. Souvenez-vous de moi dans les vôtres, car de mon côté je ne fais rien que vous n'j ayez bonne part.

De Québec, U 16 de septembre Î661.

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