‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 41 sur 101 · LETTRE CLV · texte numérisé non relu

LETTRE CLV

AU MÊME

L«e8 Iroqoois Agneronons continuent leurs hostilités, et les Onnontageronons nous demandent la paix. — Conduite de M. d'Argenson dans son gouvernement de la Nouvelle-France.

Mon très-cher fils,

Je vous ai écrit une grande lettre, par laquelle vous

avez pu apprendre une partie de ce qui s*est passé

cette année dans notre Canada. Depuis les événements

que je vous ai écrits, quelques Français et sauvages

«e sont sauvés du côté des Onnodtageronons où les

Pères s'étaient établis avant la rupture de ces peuples.

Us nous ont rapporté qu'il y a dans cette nation plus

de vingt Français, à qui elle a donné la vie. Ils ajoutent

que les Iroquois supérieurs n'ont pas entièrement perdu

68 sentiments de religion que les Pères leur ont inspi-

es ; ils ont emporté la cloche chez eux, et l'ont suspen-

ae dans une cabane qu'ils ont convertie en chapelle.

] j font souvent les prières comme les Pères faisaient.

obligent les Français de s'y trouver, et s'ils y man-

]t, ils les battent et les contraignent de faire leur

• jjs disent encore que quand les Pères quittèrent

j0S femmes, qui ont voix délibérative dans les

^u moins celles qui sont choisies pour cela,

V ;sept jours entiers la perte qu'elles faisaient;

les enfants firent de même. Il était temps nëanmoim que les missionnaires et les Français quittassent, parce que la conspiration était formée, et sur le point de sexécuter. Voilà ce que les captifs qui se sont sauvés nous ont rapporté.

Peu de temps après, les ambassadeurs de ces nations supérieures sont venus ici prier qu*on leur donnât des Pères ; et pour marque de la sincérité de leur demande, ils ont encore rendu quelques Français, qui nous ont confirmé ce que les premiers nous avaient dit. L'on fait des recherches pour savoir si ces sauvages ne te mêlent point avec les Agneronons, mais Ton n'apa encore rien découvrir. L'on a souvent tenu conseil | sur ces affaires, de crainte de surprise. Enfin il a été résolu que le Père Le Moine irait avec eux en leur ; pays, pour tâcher de découvrir si la paix qu'ils demaadent, n'est point un piège pour nous surprendre. Il est donc parti avec eux, avec ordre de se rendre ici en leur compagnie à un jour destiné, afin de faire son ! rapport. S'il y a de la sincérité dans la recherche qu'ils font de la paix, on la conclura avec eux, et avec trois autres nations qui leur sont alliées, et où il y a plus de quatre cents captifs chrétiens. Cependant l'expérience que l'on a des trahisons de ces peuples, nous a fait craindre qu'ils no tuassent le Père, et quils ne se joignissent ensuite aux Agneronons pour venir détruire nos habitations, lorsqu'ils se reposeraient dans l'attente de la paix; ce qui a fait que l'on s'est toujours tenu sur ses gardes, comme si l'on eût été dans uiiô pleine guerre. Et en effet, nous avons appris que les Agneronons ont fait des présents à celui qui conduisait le Père, afin de le tuer en chemin, ce que lui ni aucun de sa suite n'a voulu faire, mais ils lui ont fait un

DE LA MÈRE MARIE DE l'iNCARNATION. 213

brt bon traitement, et Tont mené en assurance en Bur pays, où il a été reçu avec tout l'appareil et outes les acclamations possibles.

Le Père est de retour avec ses conducteurs, qui, K>ur marque de leur sincérité, nous ont encore amené le nos Français captifs, avec promesse de nous en endre encore dix au printemps. Tous ces captifs n*ont K>int été mutilés, mais plutôt ils nous assurent que 168 peuples les ont traités comme leurs enfants, et [qIIs ont mên^e racheté de nos gens des mains de nos tniiemis, afin de nous les rendre. Ils demandent tous Qstamment qu'on leur envoie des Pères pour les instruire, je crois qu'on ne leur manquera pas; mais, iprôs tout, Dieu est le maître des cœurs des hommes, et lui seul sait les moments de leur conversion. Si l'on avait la paix avec ceux-ci, qui ont plus de seize cents bommes de guerre sur pied, l'on pourrait humilier les Agneronons, qui n'en ont pas plus de quatre cents. C'est ce que l'on a dessein de faire l'an prochain, si te roi envoie le régiment qu'il a fait espérer ; car ils ont fait des assemblées publiques, où ils ont conclu rt protesté de ne faire jamais de paix avec les Français.

Vous avez raison de dire que si nous sommes atta- ^és par ces barbares lorsqu'il n'y a plus de navire à Dotre port, ils nous serait impossible de nous sauver, car il n'y a point ici de porte de derrière pour fuir. Btoù fuirait-on? dans les bois? où l'on se perdrait, et dont les sauvages savent les retraites. Les Iroquois néanmoins tous ensemble ne pourraient avoir le temps, ivec une armée sur les bras, de détruire nos maisons la pierre, pourvu qu'on eût des vivres et quelques gens loar nous garder et pour les empêcher de mettre I feu; car c'est ce que l'on appréhende le plus, les

coavertares étant de bois, et à la portée de la maio. Les nôtres sont à deux étages, et ainsi il y a moins à craindre , et Ton pourrait attendre le secours ordinaire des vaisseaux qui sont ici deux ou trois moii Tété. De plus, ces barbares viennent ordinairement an printemps, aux mois de mai et de juin, et à Tautomne, et ils veulent expédier leurs affaires en trois on quatre jours ; car comme ils ne portent que fort peu de vivres, ils souffriraient la disette et se détruiraient eux-mêmes. Enfin, j'espère que la bonté de Dieu nous fera la grâce de mourir à son service en ce pays. M. notre Gouverneur ayant interrogé un de nos Français sur toutœ qu'il avait vu dans sa captivité, a appris qu'il n'était pas bien difficile d'aller détruire les Agneronons par œ côté ici; c'est ce qui l'a obligé d'écrire au roi, aux reines, et aux seigneurs de la cour d'envoyer le secours directement à Québec, et de changer le premier dessein qui était d'aller attaquer ces barbares par le côté des Hollandais. Priez Notre-Seigneur pour l'exécution de ce dessein, et pour la conversion des autres qui demandent la paix.

Enfin, M. le vicomte d'Argenson nous a quittés, ne pouvant attendre davantage, à cause de ses infirmités, qui lui ont fait demander son retour en France. Outre cette raison, je vous dirai en confiance qu'il a eu à souffrir en ce pays, dont il a été chargé sans avoir pu avoir du secours de la France, si bien que Timpuissance où il s'est vu de résister aux Iroquois, iie voulant pas dégarnir la garnison de Québec, de crainte que par quelque surprise les ennemis ne vinssent s'emparer du fort, lui a donné du chagrin, qui a pu beaucoup contribuer à ses infirmités. Il s'est trouvé des esprits peu considérés qui ont murmuré de sa conduite, et qui en

ont fait de grosses plaintes, capables d*offeDser un homme de sa qualité et de son mérite. Il a souffert cela avec beaucoup de générosité. L'impuissance néanmoins où il s'est vu de secourir le pays, le défaut de personnes de conseil, à qui il pût communiquer en confiance de certaines affaires secrètes, le peu d'intelligence qu'il avait avec les premières puissances du pays, et enfin ses indispositions qui commençaient à devenir habituelles, l'oat porté à se procurer la paix par sa retraite. Son successeur l'a laissé commander jusqu'au

> jour de son embarquement, et cependant (en attendant) il a fait la visite de tout le pays qu'il a trouvé très-beau

V à qui aurait de la dépense à y faire; mais le peuple étant pauvre, il n'y a qu'une puissance souveraine qui paisse le mettre en valeur. Après sa visite, il est venu . rejoindre M. d'Ârgenson, à qui il a dit tout haut que si Ton ne lui envoyait l'année prochaine les troupes qu'on lui avait promises, il s'en retournerait sans attendre qu'on le rappelât, qu'il le priait d'en donner avis à Sa Majesté; et qu'à son égard il s'étonnait comme il avait pu garder le pays, et subsister dans son gouvernement avec si peu de forces. Pour notre particulier, nous perdons beaucoup en M. d'Argenson , car c'était un homme très-charitable à notre égard, et qui ne laissait passer aucune occasion de nous obliger. Il me faisait souvent l'honneur de me visiter en votre considération, ainsi lobligation étant commune à vous et à moi, je vous prie de lui témoigner vos remercîments et les miens.

De Québec, le octobre 1661.

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