‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 42 sur 101 · LETTRE XLVI · texte numérisé non relu

LETTRE XLVI

AU MEME

Mortalité arrivée en France. — Trahison des Iroquoii décoaterte. — Zèle mer veilleuz de la Mère de l'Incarnation pour le saint des ftmes, et à poortoir stf moyens de les instruire.

Mon trôs-cber fils,

J*ai reçu trois de vos lettres, seulement depuis peu de jours, les deux vaisseaux qui sont à notre port depuis deux mois ne nous ayant apporté ni lettres, ni nouvelles de votre part, ni de nos chères Mères de Tours. Nous avons seulement appris que les calamités de la famine, et des maladies mortelles qui ont couru par toute la France, ont particulièrement fait leurs ravages sur la rivière de Loire. Ces bruits que les passagers ont fait courir, m*ont fait penser que vous et nos Mères pouviez être enveloppés dans une mortalité si unive^ selle. Mais enfin, vos lettres m*ont ôtée de peine et m*ont appris que vous vivez encore et elles aussi. Il ny a que ma chère Mère Françoise de Saint-Bernard et mon très-bon Père doœ Raymond, qui ont payé le tribut, et qui sont dans la patrie qu'ils ont tant désirée. Quoique leur mort m'ait été très -sensible, la première mayant élevée et conduite fort longtemps dans la vie spirituelle, je ne laisse pas d envier leur bonheur, étant' persuadée qu il n'y a rien de plus agréable ni de plus

souhaitable que de quitter le corps pour aller jouir de Dieu.

Les Iroquois ont recommencé leurs meurtres aux environs de Montréal dès le commencement de l'automne, nonobstant leurs beaux pourparlers de paix. CeiUL néanmoins qui tuent sont les Âgneronons, et ceux qui demandent la paix sont les Onnontageronons et les Oiogneronons ; mais il n'y a pas lieu de se 6er aux uns ni aux autres. Le révérend Père Le Moine est avec ces derniers, qui avaient promis de le ramener rantomne dernier. Ils n'en ont rien fait, et nous avons appris qu'il est aussi captif parmi eux que les captifs même ; et à présent l'on ne sait s'il est mort ou vif. Au commencement de l'été, un de leurs capitaines ramena un captif et dit que quatre cents de leurs gens voulaient le ramener. L'on envoya ici ce capitaine pour voir M. le Gouverneur, qui reconnut à sa contenance et à celle de ses gens qu'il y avait quelque fourberie cachée. Gela fit qu'on se défia d'eux et qu'on les traita avec réserve, ce qu'ils remarquèrent bien et s'en retournèrent assez mécontents. Quelques-uns de la compagnie s'étant arrêtés à Montréal, et étant un peu gaillards, déclarèrent aux Français le dessein de leurs compatriotes, qui était qu'en effet quatre cents des leurs doivent ramener le Père et le reste des captifs Français, pois faire bonne mine comme amis, se familiarisant et allant de maison en maison afin de s'insinuer, et tout d'un coup faire main basse partout. Les ambassadeurs eorent le vent que leur dessein était découvert et firent lear possible pour faire passer les autres pour mentears. Cet avis néanmoins a obligé M. le Gouverneur de grossir sa garnison et celle des Trois-Rivières, afin de 86 tenir toujours sur ses gardes.

GependaDt les Âgneronons continuent leur carnage. M. Vignal qui avait été notre confessear et à qni nout avions des obligations incroyables, est tombé entre leurs mains, et a été mis à mort par ces barbares avec trois hommes de sa compagnie. M. Lambert, migor, un des vaillants hommes qui aient été en ce pays, a été tué dans un combat, et douze Français avec lui. Ils ont encore massacré quatre vingts sauvages Algonquins et Montagnais qui s'étaient cachés dans les montagnes; mais ces barbares les y ont bien su trouver. Nous ne savons encore ce qui est arrivé au révérend Pore Le Moine ni à nos captifs Français, non plus qu'an révérend Père Mesnard, qui est chez les Outaouak, avec lesquels il devait faire un tour cette année en ces quartiers, où ils devraient déjà être rendus. Les Iroquois, qui en ont eu vent, se sont cantonnés par toutes les avenues, afin de les enlever avec toutes leurs pelleteries. On dit qu'ils devaient venir trois ou quatre cents de compagnie. S'ils viennent heureusement (échappant aux Iroquois,) les marchands de France qui sont venus dans cette attente gagneront beaucoup; comme au contraire, s ils sont détruite, nos marchands perdront leur voyage. Lun deux m*a dit, aujourd'hui, qu'il y perdra pour sa part plus de vingt-mille livres.

Mais, hélas ! tout considéré, ce qui est à déplorer, ce sont les âmes de ces peuples, dont la plupart ne sont pas encore chrétiens. S*ils étaient venus ici, ils y eussent hiverné, et Ion eût eu le loisir et la commodité de les instruire pour les baptiser. Chacun tend à ce qull aime ; les marchands à gagner de l'argent, et les révérends Pères et nous à gagner des âmes. Ce dernier motif est un puissant aiguillon pour piquer et animer un cœur. J'avais, Thiver dernier, trois ou quatre jeunes

DB LA MÈRE MARIB DE l'iNCARNATION. 219

sœars continuellement aaprès de moi pour assouvir le désir qu'elles avaient d'apprendre ce que je sais des langues du pays. Leur gri^Bd|f avidité me donnait de la ferveur et des forces pour les instruire de bouche et par écrit de tout ce qui est nécessaire à ce dessein. Depuis TA vent de Noël, jusqu'à la fin de février, je leur ai écrit un catéchisme huron, trois catéchismes algonquins , toutes les prières chrétiennes en cette langue, et un gros dictionnaire algonquin. Je vouis assure que j'en étais fatiguée au dernier point, mais il fallait satisfaire des cœurs que je voyais dans le . désir de servir Dieu dans les fonctions où notre Institut nous engage. Priez la divine bonté que tout cela soit pour sa plus grande gloire.

Nous attendons de jour à autre deux vaisseaux du roi, oh il n'y a que deux cents hommes d'armes, le reste étant des familles et des gens de travail que Sa Majesté fait passer gratis, afin que le pays en soit soulagé. Mais elle nous fait espérer un puissant secours l'an prochain pour détruire entièrement l'Iroquois. La très-sainte volonté de Dieu soit faite. Nous n'avons pas été trop inquiétés dans ces quartiers de Québec par ces barbares, toute leur attention étant à Montréal et à guetter les Outaouak. Priez pour nous, je vous en conjure, car nous avons encore une autre croix bien plus pesante que celle des Iroquois, parce qu'elle tend à perdre le christianisme. Je vous en parlerai dans une autre lettre, l'empressement de ce vaisseau qui part m'obligeant de finir et de me dire....

De Québec, le 10 août 1662.

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