LETTRE CLXI
AU MÊME
Elle est remicê contré ton gré dans la charge dé sopérieure. — DitpoiHkni admirables de son intérieur dans les tremblements de terre. — DiSkmot de l'union avec Dieu dans les affaires extérieures et dans le temps de ronÛMs. ,
Mon très-cher fils,
Le retardement de votre lettre, qui ne vient que de m*être rendue, ne me permet pas de m'entretenir longtemps avec vous. Je vous dirai seulement, afin que vom ayez compassion de moi , que nos élections ont ëé faites, et que la charge de la Communauté est tombée sur mes épaules. Le fardeau est lourd et difficile à porter dans un pays comme celui-ci ; mais enfin il fant se consumer jusqu'à la fin. J'aurai soixante et quatre ans le vingt-huitième de ce mois ; n'avais-je donc pas raison de résister à mon élection, afin de demeurer eo repos et de me disposer à la mort? Mais il ne faut plus rien dire, le plus parfait est de se taire et de se soumettre aux ordres de Dieu, et de ceux qui nous tiennent sa place.
Je vous ai envoyé le récit des tremblements épouvantabl^s qui sont arrivés dans tout le Canada, et qui n*ont pas moins fait trembler les hommes que la terre. Tour mon particulier, je n*en ai pas été plus émue, Notre -Seigneur mayaut donné des sentiments bien
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différents de ceux de la crainte. Car je vous dirai en passant que j'ai été plus de deux mois qu'il ne se passait jour que je ne me misse en disposition d'être engloutie toute vive dans quelque abîme, parce qu'on ne savait pas où ni quand un tremblement si violent ferait rupture. Il l'a faite en divers endroits, comme vous le ▼errez dans la relation que je vous en fais. Il n'a néanmoins blessé personne, notre bon Dieu ayant voulu faire miséricorde à son peuple et lui donner le temps de faire pénitence.
Puisque j'ai commencé à vous dire mes dispositions intérieures dans ces rencontres, je vous avouerai ingénuement que je n'ai jamais expérimenté d'état qui m'ait mise dans qn si grand dépouillement de la vie et de tout ce qui est au monde. J'avais dans mon esprit une impression de ces paroles du Fils de Dieu : La Sagesse est justifiée par ses enfants. (Luc. vu, 35.) Je ressentais en même temps dans mon âme une émotion qui me faisait approuver le procédé de Dieu , et qui me pressait de chanter dans ce même fond (sur ce sujet) quelque chose de grand pour le louer et bénir d'un accident qui menaçait tout le monde de sa ruine. Je sentais encore une pente de tout moi-même qui me portait à m'offrir à la divine Majesté pour être la victime de tous les péchés des hommes, qui l'avaient obligé de faire 1^ châtiment que nous avions devant les yeux. Pour cet effet, je désirais d'être chargée de tous ces péchés, comme s'ils m'eussent été propres, afin d'en recevoir seule le châtiment. J'eusse voulu même que toutes ces abominations eussent paru aux yeux des hommes comme mes propres crimes. Tout moi-même était dans cette pente et en ce désir, sans pouvoir prendre d'autre disposition que de bénir sans cesse le souverain pouvoir de sa divine Majesté
àur toote .a lamre. ^ sur *oaa hes cœurs quand il les veut ébraniêr. Lcs zrosBes Tiontagnw et toat ce grand fond <ie manire :onr ces contrées sont toutes composées, ne loi sont .ne les pailles a mouvoir, et tant de personnes \\ie a avaient pu iéeûir les foudres de TEgliae, se sont amoiiies et ohan^ees eu un moment. Au même temps qu'il noos a epouvaniés par la secousse des choeei qui nous portent et qui nous enyironnent, nous avoiii eu ia consolation de voir des cœurs inflexibles et enda^ cis s'amollir et ievenir aussi souples que ces marbres dans le temps <Ie leurs mouvements. ACais de mes dispositions venons aux vôtres.
Je bénis Dieu de la santé et des forces qull vous donne, puisque vous les employez à son service. Pour vos dispositions intérieures, elles me paraissent con* formes à Tétat où il vous appelle. Prenez garde néanmoins de vouloir trop avancer avant le temps. Qoand il voudra que, nonobstant vos occupations extérietares, vous ne le perdiez point de vue, il fera cela lui-même. Et de plus, quand son esprit se sera rendu le mmtre du vôtre, et qu'il se sera emparé de votre fond poar voQs tenir dans l'union intime et actuelle avec sa divine Majesté par une vue d'amour, toutes vos occapations ne vous pourronc distraire de ce divin conmierce. Je dis dans ce fond, parce qu'il n*est pas possible de traiter en ce monde des affaires temporelles sans s j appliquer avec l'attention convenable du jugement et de la raison. En cet état d'union et de commerce avec Dieu dans la suprême partie de lame, on ne perd point sa sainte présence ni ce divin entretien avec lui; mais il (mi faire cette distinction, qu*il y a deux manières de s'entretenir et de jouir : lune est que quand.on est dans ^JMI' ^llf^''''''^^'' actuelle est plus libre ; non quelle
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ne le soit toujours; parce que c'est le Saint-Esprit, principe de la vraie liberté, qui en est Tauteur et le moteur : au lieu que dans les affaires extérieures une partie de Tâme est occupée au dehors, le jugement et les autres facultés nécessaires à ces affaires étant obligés d*y mettre leur application, et en quelque façon de se distraire. C'est néanmoins dans ces rencontres qne servent les vertus cardinales^ et toujours, nonobstant la distraction, avec quelque sorte d'union. La différence de ces deux sortes d'union et d'entretien avec Dieu, est, que quand on est actuellement occupé au dehors, l'union est d'un simple regard vers son divin objet, et on ne lui parle que par de petits moments, quand il le permet et qu'il y donne de l'attrait. Mais quand l'âme est dans un plein repos et qu'elle est entièrement dégagée de l'embarras des affaires, elle est plus épurée du sens, et alors elle traite et converse avec Dieu comme un ami fait avec son ami.
Vous avez raison de dire que votre perfection consiste à faire la volonté de Dieu. Vous serez toujours dans rembarras des affaires conformes à votre état ; et dans cet embarras il vous donnera la grâce de cette union actuelle, si vous lui êtes fidèle. Son Esprit-Saint vous donnera le don de conseil pour tout ce qu'il voudra conmiettre à vos soins, de sorte que vous ne pourrez rien vouloir que ce qu'il vous fera vouloir, ni faire que ce qu'il vous fera faire. Voilà où son esprit vous appelle. et où vous arriverez selon le degré de votre fidélité.
Et ne vous étonnez point si vous voyez des défauts dans vos actions; c'est cet état d'union où l'esprit de Dieu vous appelle qui vous ouvre les yeux. Plus cet esprit vous donnera de lumière, plus vous y verrez d'impuretés. Vous tâcherez de corriger celles-là; puis
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d'autres, et encore, d'autres; mais vous remarquerez qu'elles seront de plus en plus subtiles et de différente qualité. Car il n'en est pas de ces sortes d'impuretés ou défauts comme de celles du vice ou de l'imperfectioii que l'on a commise par le passé, par attachement» oo par surprise, ou par coutume. Elles sont bien plus intérieures et plus subtiles, et l'esprit de Dieu, qui ne peut rien souffrir d'impur, ne donne nulle trêve i l'âme qu'elle ne travaille pour passer de ce qui est plos pur à ce qui l'est davantage. Dans cet état de plus grande pureté l'on découvre de nouveaux défauts encore plus imperceptibles que les précédents, et le même Esprit aiguillonne toujours l'âme à les chasser et à s^ purifier sans cesse. Elle se voit néanmoins impuissante à s'en garantir, mais l'Esprit de Dieu le fait par d( certaines purgations ou privations intérieures, et pai des croix conformes, ou plutôt contraires à l'état dont il la purifie. Ma croix en ce point est souvent l'embarn des affaires oîi je me trouve presque continuellement — Prenez-y garde, vous trouverez cela en vous.
Je prendrais un singulier plaisir de m'entretenir avecHJ vous de ces matières spirituelles, selon les question: que vous m'en faites; mais quand je le pense, ou qa< je veux le faire, l'occupation m'en dérobe le temp* - J'écris bien vite, mais il y a plus de deux heures que je suis à ce bout de lettre. Sans cesse on m^ distrait, et autant de fois je reprends la plume sans pouvoir finir.
Pourquoi avez -vous tant de répugnance d'aller demeurer en votre pays? C'est là une imperfection. H y faut voler si Dieu le veut ainsi. Ce n'est pas que je ne vous excuse sur les grands embarras que vous dites qu'il y faut essuyer; mais le don de force vous y attend
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>ieu vous y veut. Le temps me presse, il me faut r malgré moi. Adieu, mon très-cher fils. e vous ai envoyé par une autre voie le récit des tablements de terré arrivés en Canada. Ils ont agité n quatre cents lieues de pays. Je l'ai écrit en forme journal; ainsi ne trouvez pas étrange si vous ne ^ez pas de suite en quelques endroits ; c'est que j'ai urdé l'ordre du temps plutôt que celui des matières, n'y a rien qui ne soit véritable.
. De Québec, le 18 d'octobre 1663.
LETTRE CLXIL
A UNE SUPÉRIEURE d'uRSULINES.
lui parle d'une réponse à des questions qu'on lui avait faites, réponse dont ^«a chargé une de ses jeunes religieuses. — Difficulté de soumettre les filles ^uvages à la vie cloîtrée. — Elle lui envoie une description en vers du trem- ^ment de terre. — Promesse d'envoyer un pied d'élan quand la saison le ^rmettra.
Ma révérende et très-honorée Mère,
Votre sainte bénédiction.
Nous avons reçu votre lettre si tard, que les navires mt près de s'en retourner en France, il m'a fallu iprunter la main d'une de nos jeunes professes, fille ne des principales familles de ce pays, pour pouvoir isfaire aux questions qu'il vous a plu me proposer, us verrez bien que ce n'est pas une sauvage, quoi-
qu'elle soit native de ce pays, où lee esprits sont fort bons, doux et dociles. Nous en ^ avons quatre, et lei autres sont venues de France, t^ unes séculières, lei autres, comme nous qui avons fondé , religieuses professes.
Nous avons fait épreuve des filles sauvages, elles ne peuvent durer en clôture. Leur naturel est fort mélancolique, et la liberté d'aller où elles veulent étant retenue, augmente cette mélancolie. Nous en avons élevé à la française, qui savent lire et écrire; nous les avons mariées avec des Français ; les révéreiirift Pères et nous, nous sommes cotisés pour cela. Il nooft mi coûta Tannée passée, pour le trousseau de deux, six cents livres; nous les avons nourries et entretenues fane un an« 1 autre quatre. Elles savent lire et écrire et sont fort bien pourvues» habiles en leur ménage, aussi sages et posées que des Françaises. On les prend pour Françaises^ parce qu*en leur prononciation elles ne difièrent point des Françaises.
U fiiut que je vous dise, ma très-honorée Mère, qu'il eett X1NIU des filles ^n ce pajs-cî, qui sont de vos qoartii^r^» et entre autres une qui a demeuré à la Visitation. KUi> dit v^uon leur a donn^* .aux \lsitandine8), contre Yv^r^ Yv^>ttU\ une maison qui est vis-à-vis de votre UHXuiisti^r^. par où i» allait sous terre; il me semble ^wir eâti^ttdu puier à nos M^fes de France de cette IU4U^^A <ii'^ 4Ui(» M^ w>crt^ arcbevèque vous v a con* trtixutet^.^ vVU cn^t ^le£l dT£r. ma c&ke Mdre. Est-ce
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vrai? Je m iais qui en â tant appris à cette fille; il semble qu'elle saefae tout ce qui se passe en votre maison, de laquelle néanmoins elle parle avec honneur et estime.
tTai supplié le révérend Père du Grux de vous visiter et faire part de ce que je lui écris au sujet des grands tremblements de terre arrivés en ces contrées. Je vous en envoie le récit en vers, que je vous supplie aussi de lui communiquer, et il vous l'expliquera. C'est une bonne personne de piété qui les a composés, en suite des efiets de ce grand tremble-terre. Tout y est véritable. Ayez-le donc pour agréable, et toutes mes révérendes et trèshonorées Mères, que je supplie d'agréer mes trèshumbles saints.
Je vous dirai qu'après l'arrivée de Monseigneur votre digne prélat, nous avons fait notre élection. J'ai été mise en la charge de Supérieure malgré moi; mais il m'a fallu subir cette mortification. Obtenez de Dieu qu'il me fasse la grâce de m'en bien acquitter. Pour ce que vous demandez, si nous avons un évéque diocésain, nous avons un évêque envoyé par notre Saint-Père le Pape, en qualité de son grand-vicaire apostolique
jamais demdoré dans le voisinage des Ursulines. Ces dernières furent plusieurs fois en contestation avec une communauté dite de Sainte-Marie- Magdeleine relativement à Tôcoulement des eaux par un canal qui passait sous la rue, pour traverser ensuite la propriété des Ursulines. Il est probable que l'arcbevdque sera intervenu, et que de là sera venue l'histoire d'une maison avec tunnel sous la rue.
La supérieure qui dirigeait la communauté de Mons en 1663, et à laquelle cette lettre fut écrite, était française et arrière-grand'tante de la supérieure actuelle.
Cette lettre est imprimée pour la première fois, ainsi que cinq autres qu'on trouvera plus loin, savoir, les lettres CCI, CCVIII, CCXI, CCXIX et CCXXI. Ces six lettres nous ont été communiquées par la révérende Supérieure des Ursulines de Mons, qui en ont conservé les précieux autographes.
en toute la Nouvelle-France. Il y a quelques raisoos pour lesquelles il ne se nomme pas titulaire, qui sont du droit. C'est un homme saint, le père des pauvres et du public. (Tétait un seigneur de la maison de Laval, qui s*est donné à Dieu dès sa jeunesse. Le roi Taime beaucoup pour son mérite et ses qualités. Sa Majesté voulait le retenir en France ; mais Tamour que ce bon prélat porte à cette nouvelle Eglise a fait qu'il a supplié pour y revenir.
Ma trôs-honorée Mère, je vous supplie de nous continuer l'honneur de votre affection. Vous m'avez demandé un pied d'élan ; mais ce n'est pas la saison d'en trouver. Je ne manquerai pas de vous en envoyer un, si je vis, l'an prochain.^ L'empressement dans lequel nous som* mes, ne me permet pas de voas entretenir davantage pour le moment. Je suis
Ma révérende et trôs-honorée Mèrô, Votre très-humble et très-obéissante fille
Marie de l'Incarnation.
De notre Séminaire des Vrsulines de Québec, le 20 doct, 1663.
P. S. — Il y aune jeune fille, nièce du révérend Père Rousseau, Jésuite, qui pourra vous dire des nouvelles de notre maison. M. de La Marque, son frère, la ramèo6 en France. Elle est de votre ville.
(1) Voir la note que nous avons mise à la Lettre XXXI 11, ci-dessus 1. 1, p* ^^ W
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