À LA SUPERIEURE DES URSULINES DE DIJON
Les Iroqnois feignent de chercher la paix : cependant ils assiègent les Trois- Rifières, et prennent le révérend Père Poncet prisonnier. — Nouvelles propositions de paix.
Ma révérende et très-chère Mère,
La paix et Tamoui* de notre divin Jésus pour mon très-humble et très- affection né salut.
J'ai reçu les lettres qu'il vous a plu de nous écrire. Il faut avouer que votre charité est des plus cordiales et des plus obligeantes; aussi est-ce notre bon Jésus qui en est l'auteur, et rien ne peut sortir de cette source sainte qui ne la fasse connaître. Si votre charité est grande, nous avons de nouveaux besoins pour vous la faire exercer : car les Âgnerognons, qui sont une nation Iroquoise, sont venus en si grand nombre, que nous eussions tous été enveloppés dans un même carnage, si la bonté divine ne nou^ eût préservés par une voie toute miraculeuse. L*on avait fait courir ici une fausse nouvelle , qu'ils avaient guerre avec d'autres nations de cette Amérique. Au même temps une compagnie des Onontagerognons , qui sont une autre nation des Iroquois, se présenta pour demander la paix, disant qu'ils ne voulaient plus faire qu'un peuple avec les Français, les Algonquins et les Hurons. Cette rencontre
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nous fit facilement croire que la première nouvelle était véritable, et que le bruit qui courait que six cents hommes des Âgnerognons avaient dessein d'assiéger les Trois-Rivières était faux. Le commun s'étant ainsi laissé aveugler aux apparences, ne se défiait de rien. Mais le révérend Père supérieur des missions, homme très-zélé pour le bien public, estimant qu'il fallait toujours se tenir en défiance, travailla puissamment à faire fortifier cette habitation des Trois-Rivières, contre le sentiment même des habitants du lieu, qui attachés à leurs affaires particulières, n'avaient point d'envie de les quitter pour travailler à la forteresse. Cependant quelques contradictions que le Père trouvât à son entreprise, les fortifications furent achevées et tous les habitants mis à couvert des surprises de l'ennemi. A peine trois semaines furent écoulées, que six cents Iroquois dont on nous avait menacés, parurent à dessein de mettre tout à feu et à sang, sans exception d'âge ni de sexe, ce qu'ils eussent fait assurément, si le lieu eût été dans l'état où ils croyaient le trouver. Tous les habitants du village des Hurons ayant eu avis de leur approche, se retirèrent aussitôt dans le fort, et de la sorte ils ont évité le carnage aussi bien que les Français. Il est si vrai qu'ils voulaient tout exterminer et se rendre les maîtres de la place, qu'ils avaient amené leurs femmes, leurs enfants et tout leur bagage afin de s'y établir.
Au même temps, le révérend Père Poncet, très-digne missionnaire, et qui demeurait à Québec, c'est-à-dire, à trente cinq lieues des Trois-Rivières, étant sorti pour aller rendre quelque devoir de charité à une pauvre veuve, fut pris par un parti de cette troupe. La nouvelle en étant venue à Québec, les habitants, qui l'aiment
eomme lear Père, prirent aussitôt les armes et coururent après ces barbares pour renlover de leurs mains. Ils les poursuivirent de si près qu*il ne s'en fallut pas trois heures de temps qu ils ne les attrapassent, car ils trouvèrent encore le feu allumé dans un lieu d*oii ils venaient de sortir. Ayant visité ce poste, ils virent écrit avec du charbon sur un arbre que le Père avait pelé : Père Poncet ; et sur un autre : Francheteau. Ils trouvèrent encore le livre du Père, qu*il avait laissé à dessein, et rayant ouvert, ils y lurent ces paroles : « Nous sommes pris par les Âgnerognons ; ils nous ont traités jusqu'à cette heure avec toute civilité. » Nos gens ayant lu ces paroles, prirent de nouvelles forces et ramèrent avec courage jusqu'à un fort habité par les Français, où ils furent contraints de rester pour passer la nuit. On leur dit là qu'ils étaient morts s'ils passaient ofttre, et qu'assurément il y avait du malheur, parce que les canons et les fusils des Trois-Rivières avaient tiré sans cesse toute la journée. Trois de la bande, nonobstant le danger, se détachèrent pour aller porter la nouvelle de la prise du Père aux Trois-Rivières, qui était à deux lieues de là. Ils passèrent au travers de l'ennemi à la faveur de la nuit, et entrèrent heureusement dans le fort. La nouvelle qu'ils portaient obligea à parlementer avec l'ennemi dès le lendemain, afin d'échanger quelques prisonniers pour le Père. Ils acquiescèrent à cette proposition. Mais comme il n'y a nulle foi dans les infidèles, ils trouvèi;ent moyen de gagner un sauvage de l'habitation, qui leur promit de leur donner entrée et les faire maîtres de la place. L'espérance qu'ils avaient que ce dessein leur réussirait, fit qu'ils ne se pressaient pas de rien conclure sur les propositions qui leur avaient été faites, et qu'ils avaient acceptées. Mais la trahison
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ayant été découverte, et les Français qui étaient allés après le Père étant venus au secours, ils perdirent cœur et demandèrent la paix. Quoiquon ne se fiât pas tout à fait à eux, on les prit au mot, à condition qu'ils rendraient le Père incessamment. Mais il se trouva par malheur que ceux qui Tavaient enlevé l'avaient déjà fait embarquer pour le mener en leur pays. Ils ont envoyé, à ce qu'ils ont dit, deux canots avec un capitaine pour l'amener, et ensuite ils se sont retirés à la faveur des propositions de paix, après avoir ravagé les moissons et tué les bœufs et les vaches des habitants qu'ils ont trouvés dans la campagne. Avant que de venir aux Trois-Rivières , ils avaient attaqué Montréal, d'où ils avaient été repoussés, et oti ils n'avaient eu d'autre avantage que de prendre quelques sauvages et Français qui étainnt à l'écart.
A présent deux ou trois de leurs nations nous recherchent de paix et ont fait des présents pour cela. Le rendez- vous est donné aux Trois-Rivières, où les Français, Algonquins, Hurons, et autres alliés se devaient aussi trouver. Si nos ennemis disent vrai et que la paix qu'ils témoignent désirer soit constante, la porte sera ouverte à l'Evangile dans toutes les nations de cette Amérique. Mais, dans toutes les règles de la prudence, on ne peut s y fier, car jusqu'ici on n'a remarqué que trahison et perfidie dans leur conduite. Mais enfin nous voyons sur nous des protections de Dieu à leur égard qui sont toutes miraculeuses. Il les aveugle pour ne pas voir leur force et notre faiblesse, car s'ils voyaient les choses comme elles sont, ils nous auraient bientôt égorgés, mais cette bonté infinie les retient par sa main toute-puissante, afin qu'ils ne nous nuisent point. L'affaire de la paix ou de la guerre sera
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conclue dans un mois, qu'ils ont demandé de terme pour aller consulter les anciens de leur pays. Dieu par sa Providence nous donne ce temps-là pour faire les moissons, car s'ils eussent continué à les brûler comme ils avaient commencé, nous eussions été réduits à une famine mortelle.
On remarque trois ou quatre miracles de Dieu sur nous en tout ce qui s'est passé en ces dernières attaques ; je dis des miracles évidents, qui nous fortifient beaucoup, nous faisant voir que ce ne sera point l'industrie humaine qui nous tirera de la persécution des Iroquois; mais la seule bonté divine, qui pouvant changer les cœurs de pierre en des cœurs de chair, peut faire de ces barbares des enfants d'Abraham. Ceux qui ont des présents pour la paix ont invité nos révérends Pères d'aller en leur pays. Mais la prudence ne permet pas de se presser. Si la paix se fait, la foi s'y introduira infailliblement. C'est une chose digne de votre piété, ma très-bonne et très-chère Mère, de tâcher, avec votre sainte Communauté, de gagner le Cœur de Dieu, afin qu'il plaise à sa bonté de gagner ceux de ces barbares. , Il est temps qu'il soit loué et béni de ceux qui l'ont méprisé jusqu'ici, et qui ont mis tant d'obstacles à sa gloire. Je vous rends mes très-humbles remercîments pour la grande charité qu'il vous a plu de. nous faire. Nous tâchons de reconnaître auprès de Notre -Seigneur vos continuels bienfaits que vous avez, d'un si grand cœur, augmentés encore cette année. Permettez- moi s'il vous plaît, de saluer votre sainte Communauté; et de la prier d'agréer le très-humble salut de la nôtre.
De Québec, le 6 septembre 1653.