LETTRE CLXVII
A UNE RELIGIEUSE URSULINE DE TOURS. (La Mère Angélique de la VaUière,)
Elle l'assure que son dessein est de mourir en Canada, et la console au sujet d'une de ses parentes engagée dans une occasion dangereuse pour son salut.
Ma révérende et très- chère Mère,
«Tai reçu votre très-chère lettre, dans laquelle votre cœur parle plus que votre plume. Il me semblait en la \ lisant que j'étais avec vous, et que nous nous communiquions cœur à cœur. J'ai bien compati aux afflictions âe votre Communauté, et encore plus particulièrement ftu travaux que vous avez soufferts pour en secourir 1m membres malades. Je ne puis que je n'admire comme vous en êtes revenue, eu égard à votre faiblesse ût à la délicatesse de votre tempérament ; mais Dieu V^\ veut encore augmenter vos mérites, vous laissant ^vre dans de si grandes infirmités, vous a donné de OOQvelles forces pour soulager les infirmes mêmes.
Je savais déjà la mort de ma chère Mère de Saint- Alexis, mais je vous avoue quen lisant le récit que vous
m'en faîtes, j'en ai été paissamment attendrie. Votre Commanaaté a beaucoup perdu en perdant an si digne sujet ; mais notre bon Diea qai ne regarde qae sa gloire et le bien de ses élas, a voulu attirer à lui cette âme candide, innocente et si aimable, afin de la faire participer aux délices de sa gloire aux dépens des doulean qu'en doivent ressentir nos chères Mères et ses amies. Je n'ai eu garde de l'oublier après sa mort, elle me touchait de trop près durant sa vie, aussi bien que nos bonnes Mères vos chères défuntes, à qui notre Commanauté a rendu ses devoirs.
Vous avez raison de croire que j'ai, envie de mourir en cette nouvelle Eglise; car je vous assure que mon cœur y est tellement attaché, qu'à moins que Dieu ne l'en retire, il ne s'en départira ni à la vie ni à la morL Vous croyez peut-être que ce sont les filles et les femmes sauvages qui nous retiennent; mais je vous dirai ingénument mes sentiments à ce sujet. II est vrai qu'encore que notre clôture ne me permette pas de suivre les ouvriers de l'Evangile parmi les nations qui se découvrent tous les jours, étant néanmoins incorporée comme je suis à cette nouvelle Eglise, Notre- Seigneur m'ayant fait l'honneur de m'y appeler, il me lie n fortement d'esprit avec eux, qu'il me semble que je les suis partout et que je travaille avec eux en de si riches et si nobles conquêtes. Lorsque nous sommes arrivés en ce pays, tout était- si rempli, qu'il semblait aller croître en un peuple innombrable; mais après qu'ils ont été baptisés. Dieu les a appelés à lui, ou par des maladies, ou par la main des Iroquois. C'est peutêtre son dessein de permettre leur mort de peur que la malice ne changeât leur cœur. Il y en a pourtant encore un grand nombre, mais c'est peu en comparaison de ce
qui était, car de vingt à peine en est-il resté un. Ce n'est donc pas à leur endroit que nous sommes le plus occupées, quoique nous fassions notre devoir à leur égard tant au dedans qu'à la grille et aux autres occasions, notre monastère étant le refuge de celles qui sont en danger de faire, naufrage dans la Foi avec leurs maris ou leurs parents infidèles ; mais c'est à Tendroit des filles françaises ; car il est certain que si Dieu n*eût amené des Ursulines en ce pays, elles seraient aussi sauvages, et peut-être plus que les sauvages mêmes. Il n'y en a pas une qui ne passe par nos mains, et cela réforme toute la colonie et fait régner la religion et la piété dans toutes les familles. Outre que Ton a institué en ce pays une Congrégation de la Sainte-famille pour la réformation des ménages, dans laquelle les hommes sont conduits par les révérends Pères, les femmes associées par des Dames de piété, et les filles jusqu'à ce qu'elles soient mariées, par les Ursulines. Elles se rangent les dimanches chez nous, où une de nous a le soin de leur faire Tinstruction, dans laquelle on ne fait que conserver en elles les sentiments et les pratiques qu'on leur avait déjà enseignés dans le séminaire. Yoilà,^ outre nos sauvages, les liens qui me lient à la sainte volonté de Dieu ; outre que le pays, qui se peuple beaucoup, nous donnera encore bien de la pratique en peu de temps, soit à Québec, soit ailleurs.
Mais je reviens à vous, ma très-chère Mère, et à ce qui vous regarde. Tous vos proches me touchent de prôs, et le sujet qui vous afflige m'afflige. J'en ai eu la eonnaissance dans ce bout du monde, où je vous dirai que nous avons entrepris de faire l'espace de dix semaines de grandes dévotions et de grandes pénitences en Ihonneur de la passion de Notre-Seigneur, afin qu'il
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plaise à sa bonté d'y mettre ordre, et d'opérer le salât de qui vous pouvez juger : et indépendamment de tout cela, j*ai encore en mon particulier cette affaire fort à cœur.^ Consolez- vous donc, mon intime Mère, sous cette pesante croix. Continuez - moi votre charitable affection, je vous en supplie, et.de me regarder proche de vous quand vous êtes devant Notre-Seignear, car quelque éloignée que je sois de vous, je serai votre....
De Québec, le 19 août 1664.