LETTRE CLXXVI
AU MÊME
Cérémonie remarquable faite & Québec en la translation' des corps de laio^ Flavien et de sainte Félicité. — Arrivée de Tarmée française am psyi Iroquois.
Mon trôs-cher fils,
Je vous suis extrêmement obligée du riche présem^ des saintes reliques que vous m'avez envoyées. Noui^ les garderons précieusement et avec vénération dans ut^ lieu destiné à cet effet, où nous avons quatre châsse^ que nous exposons sur l'autel aux fêtes solennelles^ Dans la translation des saints corps de saint FlavieiB^ martyr et de sainte Félicité, que notre Saint-Père » donnés à Mgr notre Evêque pour ce pays, nous avoB9 eu notre part aussi bien que les deux autres maisons religieuses. Il ne s'était point encore vu dans ces con^ trées une si belle cérémonie. Il y avait à la procession quarante-sept ecclésiastiques en surplis, chappes, chasubles et dalmatiques. Gomme il fallait porter les reliques dans les quatre églises de Québec, nous eûmdf la consolation de voir cette magnifique cérémonk h^ M. de Tracy, vice-roi, M. de Courcelles, gouveroeafr fi^
vec les denx plus considérables de la noblesse, perdent le dais. Les plus élevés en dignité d'entre les cclésiastiques portaient les quatre grandes châsses sur es brancards magnifiquement ornés. La procession ortant d*une église y laissait une châsse. La musique te cessa point, tant* dans les chemins que dans les ttations. Monseigneur suivait les saintes reliques et a procession en ses habits pontificaux. Peu de jours auparavant, il avait consacré et dédié l'église cathédrale avec une pompe magnifique, et il espère conacrer la nôtre l'année prochaine. Je n'aurais jamais se espérer de voir une si grande magnificence' dans ^lise du Canada, où, quand j'y suis venue, je n'avais en vu que d'inculte et de barbare. C'est une chose laissante de voir M. de Tracy dans une exactitude erveilleuse à se rendre le premier à toutes ces saintes rémonies, car il n'en perdrait pas un moment. On
^vu plus de six heures entières dans l'église sans en ^tir. Son exemple a tant de force que le monde le it; comme des enfants suivent leur père. Il favorise
Soutient l'Eglise par sa piété et par le crédit qu'il a i^versellement sur tous les esprits. Ce qui nous fait sandre que le roi ne le rappelle l'année prochaine, ^t qu'en effet on nous a donné avis que Sa Majesté i fait équiper un vaisseau magnifique, pour le faire tourner en France avec l'honneur qu'il s'est mérité &Q8 ses grandes commissions.
U est parti pour se trouver en personne à la guerre MQtre les Iroquois de la Nouvelle-Hollande, qui sont Moc qui empêchent les autres nations de croire. Il a lit son possible pour les gagner par douceur, mais *iont des brutaux qui n'ont pu se laisser vaincre par ^ oharme qui gagne tous ceux qui ont quelque reste
de raison. Selon la supputation de la marche de l'armée, le combat a dû être livré ces trois derniers jours passés dans le premier bourg. Si Dieu bénit ce premier effort les deux autres seront attaqués ensuite. Ils ont de boDS forts, ils ont du canon, ils sont vaillants, et sans doute ils donneront de la peine. Mais' nos soldats Français sont si fervents qulls ne craignent rien, et il n*y a rien qu'ils ne fassent et qu'ils n'entreprennent. Ils ont entrepris de porter des canons sur leur dos dans des sauts et portages fort difficiles. Ils ont porté même des chaloupes, ce qui est une chose inouïe. Il semble à toute cette milice qu'elle va assiéger le paradis, et qu'elle espère le prendre et y entrer, parce que c'est pour le bien de la foi et de la religion qu'elle va- combattre.
Nous avons appris ces nouvelles depuis quelques jours, et l'on nous assure de plus que toute l'armée est en bonne santé; que M. le Gouverneur conduit l'avant-garde, et M. de Chamblay tient l'arrière-garde. M. de Salières est le colonel du régiment, et M. de Tracy, comme généralissime, commande à tout le corps. Nos nouveaux chrétiens-sauvages suivent l'armée française avec tous nos jeunes Français- Canadiens qui sont très-vaillants, et qui courent dans les bois conuna des sauvages. Nous ne saurions avoir de nouvelles da combat de plus de quinze jours. Cependant toute cette nouvelle église est en prières, et l'on fait l'oraison ^^ quarante heures, qui continue dans les quatre égi\g^ tour à tour, parce que du bon ou du mauvais sf;^n^ de cette guerre dépend le bien et le mal de tout I9 q^ ^
Voici la troisième fois que nos Français son^ all^ v^' leur pays depuis le mois de février, au g^^^^^* nement des Anglais et des Iroquois même, c^ ^^^^J^ vent oomprea^ Q9ii»ii6 ils ont seuletueiit ^"^ v^
DB LA MÉRB MARIR DR L'INOAH NATION HdH
prendre ce voyage. M. de Traoy n'eat parti irioi avt)o
le gros de Tarmée que le jour de reialtatioi» da dninta
Croix, et Ton tient qu'ils sont arrivés là apràs un nuns ilu
diemin. Je vous dirai plus au long des nouvallas da uatta
expédition après leur retour, ou aussiU^l qua mnu an
anroxn appris par des voies certaines, i^our lo prtisant
je voub prie de trouver Uon que je finisse pour livundvi^
TO pen de repos, étant fort fatiguée du grand n4>inl>ra
ic lettres que j'ai écrites. Il ne m'en reste j>tts plus
de quancnte à écrire, que j'espère envoyer par la
dernier vaisseau. Tse cessez point de prier poui* nous.
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fréquentes cotiques, lesquelles, qiioiq[iie seosibleB, ne m'empêchent pas de faire ma charge ni de garder mei Règles. Ce m*est un grand plaisir ée naaSrir quelques petites douleurs en ce monde, où notre bon Jésus en a souffert de si atroces pour notre amour. Remerdes-Ie, je vous prie» de la grâce et de rhonneor qall me fûti de me faire part de sa croix.
J'avais dessein de vous mander des nouvelles de Tarmée qui est allée aux Iroquois, mais nous n'ea avons encore rien appris. J*espère que j*aurai quelques moments, soit de nuit, soit de jour, pour en écrire quelques particularités à quelqu'un qui vous en fera part. L'on a ici au château de Québec plusieurs de ces barbares captifs, qui pleurent comme des enfante, voyant qu'on est allé détruire leur nation. Ce qui lear fait encore plus de dépit, est qu'on leur fait faire on grand nombre de raquettes pour aller contre leurs gens : c'est-à-dire qu'ils font des armes pour se faire battre. Quoiqu'ils travaillent contre leur gré et qu'on les fasse obéir, on ne les moleste pas néanmoins, et en cela ils admirent la bonté des Français. Le bâtard Flamant, qui est un fameux Iroquois, est traité à la table de M. l'intendant comme un grand seigneur; M. de Tracy lui a donné un bel habit à son usage, afin de rhonorer, et lui a promis la vie avant que de partir pour l'armée. Il n'est point aux fers comme les autres, et il a la liberté de se promener, mais il est gardé de plusieurs soldats (]ui ne le quittent point. On le traite avec cette honnêteté, parce qu'ayant pris un proche parent de M. de Tracy avec quelques autres gentilshommes, il ne lear a fait aucun mauvais traitement, mais il les a ramenés dans une entière bonne volonté. Lorsque l'armée fat rangée pour partir, M. de Tracy la fit passer devant
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loi, et lui dit: Voilà que nous allons chez toi, qu'en âi«htu? Les larmes lui tombaient des yeux, voyant de si belles troupes et en un si bel ordre. Il repartit néanmoins : Ononthio,, c'est-à-dire grand capitaine, je vois bien que nous sommes perdus, mais notre perte te coûtera cher : notre nation ne sera plus, mais je t'avertis qu'il y demeurera beaucoup de ta belle jeunesse, parce que la nôtre se défendra jusqu'à l'extrémité. Je te prie seulement de sauver ma femme et mes enfants qui sont en un tel endroit. On lui promit de le faire si on pouvait la reconnaître, et de la lui amener avec toute sa famille. Nous ne savons pas encore le succès de cette entreprise ; Dieu, qui est le Dieu des armées, le sait. S'il a combattu pour nous nous avons la victoire. Que sa très-sainte ▼olonté soit faite, parce que dans l'ordre de cette volonté il est glorifié par nos pertes aussi bien que par nos prospérités.
De Québec, le 2 de novembre 1666.