LETTRE CLXXVIII
A SON FILS
Les Français s'emparent des villages des Iroquois, les pillent
et y mettent le feu.
Mon très-cher fils,
Je vous ai ci-devant écrit les dispositions de la guerre cwntre les ennemis de Dieu et du repos public, me
réservant à vona en dire Fiaoe qnand f en annûs appris des aoavelles certaines. Cest ce que je Tais foire par celle-ci. !\f . de Tracy, M. notre GoaTemear et M. dd Chanmont partirent d'ici en personne poor aller an pays des Iroqaois agneronons, qoi tonche la NoaTelle-Hollande, possédée à présent par les Anglais. L'année était composée de treize cents hommes d*élite, qni tons allaient an combat comme an triomphe. Us ont marché par des chemins des plos difficiles qn'on se pnisse imaginer : parce qnll v fant passer à gaé plosieurs rivières et faire de longs chemins par des sentiers qui n'ont pas pins d'nne planche de la^e, pleins de souches, de racines et de concavités très-dangereoses. Il y a cent-cinqnante lieues de Québec aux forts qu'on a faits sur la rivière des Iroquois. Ce chemin est assez facile, parce que l'on y peut aller en canot et en chaloupe, y ayant peu de portages ; mais passer au-delà, c'est une merveille que l'on en puisse venir à bout, parce qall faut porter les vivres, les armes, le bagage et toutes les autres nécessités sur le dos. M. le chevalier de Chanmont m'a assuré que pour avoir porté son sac où il y avait un peu de biscuit, il lui vint une grosse tumeur sur le dos ; car il faut que les chefs se chargent aussi bien que les autres, aucune bête de charge ne pouvant aller par des lieux si étroits et si dangereux. Ils se sont vus en des périls extrêmes dans des rivières et rapides d'eaux, où à cause de la profondeur et de l'incertitude du fond ils ont été obligés de se faire porter par les sauvages. Un suisse voulut porter dans un mauvais pas M. de Tracy, qui est un des plus grands hommes que j*aie vus; quand il fut au milieu, où heureusement ■^ h se trouva une roche, il le jeta dessus, étant sur te ^ point de tomber en défaillance. Un Huron, fort et coa-
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rageux, se jeta aussitôt dans l'eaa pour le retirer du danger et le porter à l'autre bord.
Dieu les favorisa beaucoup dans une autre rivière, où il y avait de l'eau jusqu'à la ceinture; toute l'armée passa en deux heures de temps. Dès qu'elle fut passée, la rivière haussa de neuf pieds. Si cette crue était arrivée deux heures plus tôt tous les (lesseins eussent été renversés, et l'armée eût été contrainte de revenir sans rien faire. Cet accident étant évité, il fallut faire beaucoup de chemin par des montagnes et par des vallées, et ensuite passer un grand lac à la faveur de plusieurs caïcs (esquifs) que l'on fit. L'on fut ensuite en terre ferme jusqu'aux Iroquois, mais l'on se trouva dans une peine bien fâcheuse : le pain manqua, et Ton fut réduit à la famine. Mais Notre-Seigneur, pour les intérêts duquel on s'était exposé, y pourvut abondamment par la ren-^ contre d'un grand nombre de châtaigniers si chargés de fruits, que toute l'armée fut repue de cette manne. . Ces châtaignes, quoique petites, sont meilleures que les marrons de France.
L'armée arriva proche des Iroquois le jour de sainte Thérèse. Il faisait un temps si fâcheux de pluies, d'orages et de tempêtes, qu'on désespérait quasi de pouvoir rien faire. M. de Tracy néanmoins ne perdit pas cœur, mais il fit marcher ses troupes toute la nuit. Cependant les Iroquois ignoraient qu'une armée. française allât les attaquer, et on les eût surpris sans doute, ^i quelques-uns des leurs, qui dans la marche avaient ^^ rencontrés et battus par les Algonquins, n'eussent ^^ donner avis dans les bourgs, qu'ils avaient rencontré ^^19 Français et des Algonquins, qui apparemment ^^naient les attaquer. L'alarme se mit aussitôt parmi ^Ua; et afin de se mettre en état de se défendre, ils
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firent t'oir les iemmes et les eaîiants. Nos gens avançaieni: tamboar Partant voulant les attaqa^ de force sans chercher d'aatres roses oa adresses que lear coarage et la protectioa de Dieu. Les antres, qnelqae réaolation qu'ils enasent de se défendre, les Toyant approcher en ordre et sans crainte, forent tellement salais de peur. qne. aana attendre l'attaqd'e, ils abandonnèrent lenr village et se retirèrent dans on antre. Nos gens y entrèrent sans résistance. le pillèreot, et, après y avoir mis le fen. ponrauivirent rennenû dans le village ou il s'était retiré. Les [rcqaois qni avaient monté snr la montagne, voyant {'armée qni leur paraissait de pins de qcatre mille hommes, s'écrièrent à an aanvage des cotres : Akaroe. ta noas Ms pitié et toua lea Français aosai: voilà hnit cents de nos gens an prochain boaig, très-bien mimis et r^olos de h bien battre, crois qa'ils vont tailler en pièces tout ce monde qaé ta vois. L'antre loi répondît : Les Françaïi iront et moi aassi.
Ils disaient cela pour faire les braves, mais dam le fond lis forent si eiïrayés, qa'étant allés donner avii  lear chef de ce qo'ils avaient vn, il n'en demeara pu moins épouvante. Il entendait vingt tamboors qni faisaient on brait étrange, et voyait en même temps lea Français venir droit à loi tète baissée. II ne les attendit pas, mais il ftit le premier à prendre la faits; toat le monde le snivit en sorte qae leur quatre boargs demenrèmit vides Sommes, mais si remplis de vivres, dTnstensiles et de tontes sortes de commodités et de meables, que rien ne leur manquait. L'on croyait d^ tmnver qne des chanmines et des hottes de bergen
; de bâtes, maïs tout fut troavé si beau et si agréable, i tous CËOZ de sa juite en éiaieDt
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snrpris. L'on voyait des cabanes de menuiserie de six vingts pieds de long» et larges à proportion, dans chacune desquelles il y avait huit ou neuf familles.
La première chose que l'on fit fut de chanter le Te Deum, pour louer Dieu d*avoir surmonte lui-même ses ennemis par la frayeur. Les quatre ecclésiastiques qui accompagnaient l'armée dirent la sainte Messe; après qnoi l'on planta partout la sainte Croix avec les armes de France, pour prendre possession de toutes ces contrées pour Sa Majesté: Pour feu de joie, l'on mit le feu aux quatre bourgs, dans toutes les cabanes, dans tous les forts, et dans tous les grains, tant ceux qui étaient amassés que ceux qui étaient encore sur pied dans les campagnes. Les cabanes et réservoirs étaient si remplis de vivres, qu'on tient qu'il y en avait pour nourrir tont le Canada deux années entières. L'on brûla tout après que l'on eût retenu le nécessaire pour la subsistance de l'armée. Les bourgs n'étaient distants les uns des autres que de trois ou quatre lieues, et l'on avait fiedt entendre à M. de Tracy qu'il n'y en avait que deux. Mais il se trouva heureusement une femme Âlgonquine dans la troupe de nos Algonquins qui, en sa jeunesse, avait été captive aux Iroquois, et qui dans une autre lenoontre avait été reprise par ceux de sa nation. Elle dit à M. de Courcelles notre Gouverneur qu'il y en avait qoatre, ce qui le fit passer outre avec M. le chevalier de Cfaanmont. Il était presque nuit quand le troisième Alt pris, en sorte qu'il semblait impossible d'aller au foatrième, particulièrement à des personnes qui ne lavaient pas les chemins ni les avenues. Cette femme aéanmoins prit un pistolet d'une main et M. de Cour- «riles de l'autre, lui disant : Viens, je m'en ^ais t'y imdiiire tout droit. Elle les y mena en effet sans péril;
et afin de ne point trop s engager témérairement, l'on envoya des gens poar épier ce qni était dedans. II se trouva qae tons venaient de prendre la faite, à la nouvelle qu'ils avaient entendue que Tannée allait fondre sur eux.
Voici comme on le sut. L'on trouva là deux vieillea femmes avec on vieillard et un jeune garçon; M. de Tracv voulut leur donner la vie, mais les deux femmes aimèrent mieux se jeter dans le feu que de voir brûltf leur bourg et perdre tous leurs biens. Le jeune enfant, i|ui est fort joli, a été amené ici. L'on trouva le vieillard sous un canot, où il sétait caché quand il entendit les tambours, s imaginant que c*étaient des démons, et ne croyant pas que les Français voulussent les perdre, amis qu ils se servaient de leurs démons, c'est ainsi iiuils appelaient leurs tambours, afin de les épouvanter et de leur donner la chasse. Il raconta donc que les Iroquois des autres villages s étaient retira en ce dernier qui était le meilleur et le plus fort, qulls Tavaient muni d'armes et de vivres pour résister aux Français, et qu'ils v avaient même fait de grandes provisioDS d'eau pour éteindre le teu. en cas qu'en IV allumât; mais que quand ils eurent vu cecie grosse armée, qni psiraissait de plus de quatre mille hommes, ils furent si etËrajes, que le capitaine se leva et <ih aux autres - Mes frères» sauvons-nous, touu Le monde est contre nous. Disant cela. iL prit la fuite le premier, et tous l^s antres le suivirent.
Us ne se trompaient pas de croire Farmée si ncoabreuse; elle paraissait telle 2ième à nc^ Français, et M. de Repentigny, qui oommandai!i so« habitants Français» m*a assaré qu'étant monté s^r !â montagne poor éteaunix ail uj avait point quelques ennemis, ii jeta
la yne sur notre armée, qui lui parut si nombreuse qu'il crut que les bons anges s'y étaient joints, dont il demeura tout éperdu ; ce sont ses termes. Quoiqu'il en soit, Dieu a fait à nos gens ce qu'il fit autrefois à son peuple, qui jetait l'épouvante dans l'esprit de ses ennemis, en sorte qu'ils en demeuraient victorieux sans combattre. Il est certain qu'il y a du prodige dans toute cette affaire, parce que si les Iroquois avaient tenu ferme, ils eussent bien donné de la peine, et eussent fidt un grand déchet à notre armée, étant fortifiés et munis comme ils étaient, hardis et orgueilleux comme ils sont. Car nous avons l'expérience que les Agneronons, qui est la nation iroquoise dont nous parlons, ne cèdent à personne ; tous leurs voisins n'osaient les contredire; il fallait que tous se soumissent à leurs conseils, et ils venaient à bout de toutes leurs entreprises par malice et par cruauté. Mais cette déroute les a réduits à la dernière des humiliations où une nation peut être réduite. Que deviendront-ils? où iront-ils? Lon a brûlé leurs bourgs; l'on a saccagé leur pays; ^ saison est trop avancée pour se rebâtir; le peu de S^ain qui est resté de l'incendie des moissons ne sera Ma capable de les nourrir, étant au nombre de trois *^ile. S'ils vont chez les autres nations, on ne les rece- ^^.pas, de crainte de s'attirer une famine; et de plus *I» se rendraient méprisables, parce qu'ils les ont empê- ^^^es de faire la paix avec les Français, et qu'à leur ^jct ils ont encouru leur indignation et se sont mis ^ danger de tomber dans un semblable malheur. L'on *^ sait encore où ils se sont retirés. Si dans leur fuite ^ rencontrent la nation des Loups leurs ennemis, ils •^ïàt perdus sans ressource.
toutes ces expéditions étant faites, les Français
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chargés de butin et des vivres nécessaires pour aller jusqu'à un fort au-delà du lac où ils en avaient laissé en réserve, se mirent en chemin pour leur retour. M. de Tracy avait bien envie d'aller à Oneiou pour sd faire autant qu'à Agnié; mais la saison était trop avancée, et il y avait sujet de craindre que les rivi&res ne vinssent à se glacer. Etant arrivés au bord du lac, ils se trouvèrent dans une peine extrême, car ils le trouvèrent si enflé qu'il n'était pas possible de le tra* verser, même avec des machines. Mais Dieu, qui leur avait donné tant de marques de son assistanoe en d'autres rencontres, ne les abandonna pas en celle-d. Comme l'on allait et venait, l'on aperçut dans les hetbiers de grands arbres creusés en bateaux, que Ton crut 7 avoir été cachés par les Iroquois. On les tira, et les ayant trouvés propres pour voguer, on s'en servit pour passer toute l'armée. Je vous laisse à penser si l'on rendit grâce à la divine Bonté d'une faveur qu'elle avait faite si à propos. On fit brûler les bateaux, et Ton repassa les autres lieux effroyables dont j'ai parlé, de la m&m manière qu'on les avait passés.
C'est une chose merveilleuse d'entendre parler de la» beauté et de la boDté de ce pays-là. Il y a une trèagrande étendue toute défrichée ; on y voit de très-bell prairies, où l'herbe croît haute comme des hommes ; 1 cannes, ou tuyaux de blé dinde sont de dix, de dous0 et de treize pieds de hauteur ; les épis ont une grande coudée, et il y a à chaque épi plus de quatre centii grains. Les citrouilles, qui valent les pommes de rai* nette de France, et qui en ont le goût, et les faisoies y croissent à foison. Les Iroquois étaient pourvus de tout cela, et comme j'ai déjà dit, ils en avaient pour nourrir deux ans tout le Canada. Nous sommes ici dans un bon
terroir, mais celui-là vaut mieux incomparablement. L'on saura si le roi désire que Ton y établisse des colonies françaises.
Les cabanes qu'on a saccagées et brûlées étaient bien bâties et magnifiquement ornées ; jamais on ne l'eût cru. Elles étaient garnies d'outils de menuiserie et d'autres , dont ils se servaient pour la décoration de leurs cabanes et de leurs meubles. On leur a enlevé tout cela avec bien quatre cents chaudières et le reste de leurs richesses.
Notre-Seigneur a exaucé par sa bonté les prières que nous faisions ici pour le succès de cette guerre. L'oraison de quarante heures a été continuelle depuis le premier d'octobre jusqu'au second de novembre, que nous avons appris des nouvelles de M. de Tracy et de Vannée. Lea prières n'étaient pas moins continuelles dans les familles en particulier que dans les églises pour le public; mais ayant appris la nouvelle de la déroute des ennemis, nous avons changé nos prières ®ii actions de grâces, et le Te Deum a été chanté avec ^ucoup de pompe et de solennité. Il y avait ici pinceurs captifs des nations iroquoises : M. de Tracy, au Wtour de l'armée, en a fait pendre un, faisant comprendre aux autres que c'est parce qu'il a été infracteur ^^ la paix et qu'il était cause du malheur qui est arrivé &^X Agneronons par les mauvais conseils qu'il; leur ^▼a.it donnés. Cela étonna étrangement ces barbares VA tremblaient comme des enfants, dans la crainte 4^*ils avaient qu'on ne leur en fit autant. Le bâtard i'iainant craignait plus que les autres, parce qu'il était ^® plus fameux d'entre les Iroquois. M. de Tracy néanmoins lui a donné la vie et l'a renvoyé chercher ses S^Hs fugitifs, avec ordre de leur dire, que s'ils remuent
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davantage il les ira voir de rechef, mais qu'ils n'en seront plus quittes à si bon marché. Il en a encore envoyé trois ou quatre de chaque nation, pour leur porter la nouvelle de ce qui est arrivé aux Agneronoos, et leur dire qu'ils aient à faire savoir leurs intentions, faute de quoi il fera pendre tous ceux qui restent ici de leurs gens. Ils ont. fait de belles promesses ea pa^ tant, je ne sais s'ils les garderont.
Je vous écris ce petit abrégé pour vous faire bénir Dieu de ses grandes assistances sur nos Français, qui sont tous de retour en bonne disposition, et sans aucune perte de leur bagage, sinon que deux canots ont tourné dans les bouillons d'eau.
Au même temps que nos Français faisaient brûler les bourgs des Iroquois, il semblait que Dieu voulût nous en donner lui-même des nouvelles par plusieurs feux qui ont paru dans les forts, et même en celui de Québec En l'un de ceux qu'on avait faits sur le chemin des Iroquois, les soldats qui le gardaient pensèrent mourir de frayeur. Ils virent en l'air une grande ouverture, et dans cette ouverture des feux d'où sortaient aussi des voix plaintives avec des hurlements efiProyables. C'étaient peut-être les démons qui étaient si enragés de ce que Ion avait dépeuplé un pays dont ils avaient été si grands maîtres depuis un si long temps, et de ce que l'on avait dit la Messe et chanté les lonanges de Diea dans un lieu où il n'y avait jamais eu que des impuretés et de l'abomination. Je recotnmande à vos prières la conversion de cette barbarie. Dieu les a détruits, sao{ qu'il y en ait eu un seul de perdu, peut-être ne les a-t-il humiliés que pour leur salut.
De Québec, le 12 de novembre 1666.
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