LETTRE CLXXXI
A SON FILS
Sa patience héroïque dans ses inârmités. — Sa profonde humilité, s'estimant
inférieure en vertu à celui à qui elle écrit.
Mon très- cher fils,
Un navire qui doit partir demain me porte à vous écrire ce mot, quoique je n'aie ei\core reçu aucune de iros lettres. J'ai pourtant appris de vos nouvelles par un autre moyen, et je sais que vous êtes à présent au monastère de Bonne-Nouvelle de Rouen. Il faut servir Dieu où il vous appelle, et il me suffit de savoir que e*68t la voix de Dieu et non votre propre choix qui vous a appelé en ce lieu-là, pour être satisfaite. Cette non- ▼elle qui m'est venue par hasard, m'a ôtée de la peine nù j'étais à votre égard. N'en est-ce pas une bien * grande de voir quatre vaisseaux arrivés il y a assez [ loogtemps, et deux autres qui viennent d'arriver, sans ' lien apprendre de la personne qui m'est la plus chère 4mûB le monde? cela me donnait sans doute de l'inquiétiide, quoique je vous voie continuellement en Dieu. ^ Ce ne sera donc ici qu'un petit mot pour vous visiter éè bonne heure, et pour vous dire ma disposition qui
est bonne, poisqne les croix sont les déttœs de itsoL \ Je ne me remets point de ma grande maladie; elle t des suites très*donIoareares à la nature, quoiqu'elle se les soit apprivoisées, et qu'elle se smt aooontaméeà la souffrance. Du côté de mon esprit, fy ai de rattache, et j*ai peur que mes lâchetés nobligent la divine Bonté de me les ôter ou de les adoucir. Ces croix me sont â aimables et ces douleurs si précieuses, que de mon o6té je les aimerais mieux que tous les trésors et toutes les délices de la terre, même les plus innocentes. Notre bon Dieu m'y fait tant de grâces, que tous ces accidents ne m'empêchent point de garder mes règles. Le fond de mon mal est toujours un flux hépatique qui me Uesà depuis trois ans, quoique auparavant je n'eusse jamais été attaquée de ces sortes de maux. Je sois si faible que je ne puis me tenir à genoux le quart d*une messe, et encore faut-il que je sois appuyée. Cette faiblesse vient de ce que je ne prends pas assez de nourriture pour soutenir l'effort de ce mal, parce que celle que je prends en un jour n'est pas le quart d'un repas ordinaire, et ne serait pas suf9sante pour nourrir un enfant.
Depuis Pâques mon mal a augmenté, en sorte qu'aujourd'hui on ne sait comment je puis vivre. Le peu d'aliments que je prends est accompagné d'un dégoût étrange , à cause que tout me paraît comme de Tabsinthe, ce qui me donne une mémoire continuelle du fiel de la Passion de Notre-Seigneur ; et c'est ce qui me rend mon état aimable, et me le fait chérir conuoe^ une chose émanée de la Passion de Notre-Seigneur, (fA m'a voulu avantager de cette grâce. Cette amertuno néanmoins ne me cause point de vomissements, mais seulement des soulèvements de cœur qui causent le , dégoût et le rebut de quelque nourriture que ce mt, i
irce qu'elles prennent tontes le même goût dans ma ^iiche. L'amertume est si grande qu'elle me coupe
langue par son âcreté. Enfin c'est que mon foie Invertit tout en cette humeur. Je n'eusse jamais cru L*il y eût tant de délices dans les soufifrances si je ne ^v^ais expérimenté depuis plus de trois ans. J'en ai eu c^ore une nouvelle expérience dans l'abcès qui s'était riné dans la tête il y a trois mois, et qui m'avait ndue sourde d'une oreille. Il me causait des douleurs t^Têmes, sans parler de l'incommodité que j'en rece< im, tant dans les parloirs, où les affaires m'appelaient, e dans la communication avec mes Sœurs ; et cette c^cmmodité me peinait plus que la douleur môme, iroe que les autres en souffraient. Enfin l'abcès a crevé
s'est vidé par la même oreille avec un surcroît de xileurs; ma surdité s'en est allée avec lui, et mainaant je suis à mon ordinaire.
J'ai appris que l'on propose à Rome les Religieux t Totre Congrégation pour peupler un célèbre menasre qu'un Seigneur a fait bâtir en Pologne : si ce dssein réussit Dieu en tirera beaucoup de gloire, et ertes cela appartient à votre ordre, puisque vous êtes B8 premiers Pères de la Religion chrétienne dans ce prand royaume. Je serais ravie s'il plaisait à la divine lif&jesté se servir de vous dans cette grande expédition ; nais, mon très-cher fils, j'apprends que vous êtes infirme yt que vous portez une grande faiblesse. Je voudrais Moir quelle est cette infirmité et si elle est habituelle ^ passagère. Pour les passagères, il n'en faut pas faire Mat quand il faut faire ce que Dieu demande de nous ; ^8 les habituelles sont à craindre. Si néanmoins sa ^^ne Majesté demandait cela de vous, allez à la bonne ^ure, vous serez tout-puissant. Dans i!incommodité
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de mon mal habituel je deyrais toujours garder le lit et être dans lluactioD. Cependant je ne m'arrête pas un moment. Je suis la première levée et la dernière couchée, et il est rare que je prenne du repos. J'assiste à toutes les observances. Il 7 a quatre mois que j'écris continuellement des lettres et des mémoires pour dos affaires de France; enfin je fais ma charge par la miséricorde de Dieu, quoique les affaires soient épineuses en ce pays. Remerciez-le des assistances qu'il me donne et des miséricordes qu'il me fait. Demandez-lni encore qu'il agrée tous les moments de ma vie comme une victime soumise à sa conduite et dévouée à son amour. Je lui demande la même, chose pour vous, et je m'en vais communier à cette intention, afin qu'il loi plaise disposer de vous comme d'une victime que je lai ai offerte il y a longtemps.
Quand j'ai appris que vous étiez malade et si affaibli, j'ai pensé que nous pourrions bien nous rencontrer dans le chemin de l'éternité. Mais une autre pensée a suivi cette première, que si nous nous rencontrons dans ce chemin, vous arriverez le premier au terme, puisque je n'ai point de vertu et que déjà vous me devances dans l'état où Dieu nous a appelles. Je n'ai que dix-neof ans de naissance plus que vous, et ces années-là me donnent de la confusion. Vous étiez religieux que voos n'aviez guère plus de vingt ans, et moi j'en avais trente un. Enfin vous avez plus travaillé que moi, mon trèscher fils : achevez, ou plutôt, que Dieu par sa bonté achève son œuvre en vous. Priez- le qu'il me fasse miséricorde et qu'il oublie tous mes défauts. Cependant je jouis d'une grande paix, parce que j'ai affaire à on bon Père qui m'a toujours fait de grandes grâods* ¥^(mèg§j^ les continuera, et qu'à la mort il me
recevra dans son sein sous la faveur de sa très-sainte Mère. Quand vous en apprendez la nouvelle, mendiezmoi le plus de messes que vous pourrez, je vous en supplie; j'ai cette confiance en vous.
De Québec, le 1667,