‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 75 sur 101 · LETTRE CXCIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXCIII

A SON FILS

Quoiqu'il faille craindre rélévation dans les charges, il faut néanmoins s'afatandonner à Dieu. — Elle parle de son oraison de respir, et de la crainte qu'elle avait de déchoir de la grâce, quelque élevée qu'elle fût dans les voies de Dieu. — Protejïtton de la sainte Vierge sur son monastère et sur elle en particulier.

Mon très-cher et bien aimé fils,

J'ai reçu vos deux dernières lettres par les deux derniers vaisseaux; et de vos nouvelles particulières par mesdames N. et N., qui n'avaient pas assez de bouches pour m'en dire et à nos amis, tant elles étaient ravies de vous avoir vu. Dieu soit béni des dispositions qu'il fait de votre personne; elles sont extraordinaires, mais ce n'est pas vous qui faites le choix de vos emplois. Je ne m'étonne pas si vous avez été surpris de ce dernier que vous exercez, puisqu'en eflfet nous devons toujours sentir de nous-mêmes ce que nous sommes en vérité.^ Laissez-vous néanmoins aller au gré de la conduite de Dieu sans aucun regard sur vous-même; vous ne vous tireriez pas de cet abîme, puisque nous n'arriverons jamais jusqu'au fond de notre néant. Tout ce que je souhaite à votre égard n'est point pour vousmême, ni à cause de ce que vous m'êtes selon le sang; je vous le souhaite pour Dieu, et afin que vous soyez

(1) Dom Cl. Martin venait d'être nommé ÀMistaot du Père Qéùéral.

an digne instnunent de sa gloire : je conjure la divine bonté de toos rendre tel. Pour mon particalier, je tooi ayone qné mes véritables sentiments pour tous et pour moi» sont de craindre l'élévation. Sor la noavellQ que vons m'apprenez de llionnenr que Totre très-rëvérend Père Général et mes aufares révérends Pères vùua faisaient de vous élever à la charge qae tous aves i présent, je commençai à craindre; mais ayant fiât réflexion devant Diea sur cette matière, mon espit s'arrâta par une autre pensée qui me consola, que les serviteurs de Dieu se laissent conduire à son esprit» et que si vous n'eussiez eu la crainte de Dieu, ils n*aa« raient pas jeté les yeux sur vous pour un si haut emploi. Voilà ce qui s'est passé en moi à votre ^:ard» en suite de quoi je me suis laissée aller à traiter avee notre divin Sauveur sur la fidélité de ses promesses. Sa bonté m'avait fait l'honneur et la miséricorde de om promettre qu'elle aurait soin de vous, quand je voua quittai pour son amour, et pour obéir à ce qu'elle demandait de moi. Voyez, mon très-cher fils, si vous n'expérimentez pas la vérité et Teffet de ses divines promesses. Après une fidélité si manifeste, pourquoi vous et moi aurioDS-DOus soin de nous-mêmes pour désirer ceci ou cela? Tenons-nous toujours dans le dernier lieu et cachés dans notre poussière ^. notre divin Midtre nous trouvera là et nous en tirera si c'est pour, sa gloire et pour notre bien. Il est si bon qu'en établissant sa gloire il moyenne (procure) notre sanctification. Je l'ai toujours éprouvé et si vous voulez vous étudier à considérer ses saintes démarches en la conduite de votre vie ek des états où il vous a fait passer, vous y remarquerez cette vérité, capable de faire fondre des cœurs d'amoar pour un Dieu si libéral et si magnifique.

Pour moi, mon très-cher fils, je n'ai plus de paroles aux pieds de sa divine Majesté. Mes oraisons ne sont antres que ces mots : Mon Diea ! mon Dieu! soyez béni, d mon Dieu ! Mes jours et mes nuits se passent ainsi, et j'espère que sa bonté me fera expirer en ces mots, et qu'elle me fera mourir comme elle me fait vivre. J'ai dit en ces mots : je dirais mieux en ces respirs, qui ne me permettent pas de faire aucun acte; et je ne sais comme il faut dire quand il faut parler de choses aussi nues et aussi simples que celles-ci, qui consomment mon âme dans son souverain et unique bien, dans son simple et unique tout. Me voyant sujette à tant d'inflrmitéii, je croyais selon le cours des choses naturelles qu'elles me consumeraient, et qu'elles ne se termineraient que par la mort L'amour qui est plus fort qu elle y a mis fin, et par la miséricorde de Dieu, me voilà à peu près dans la santé que j'avais avant une si longue iiialadie, sans savoir combien elle pourra, durer. . Il ne ^importe, pourvu que la sainte voloaté de Dieu soit ^ite ; mais je ne crois pas que ma fin soit bien éloignée, ^^at parvenue à la soixante et dixième année de mon %d. Mes moments et mes jours sont entre les mains ^® c^clui qui me fait vivre, et tout m'est égal, pourvu Qu'ils se passent tous selon son bon plaisir, et ses ^oi^^ables desseins sur moi. Dieu ne m'a jamais conduit;^ par un esprit de crainte, mais par celui de l'amour et (i^ la confiance.

^ijand je pense néanmoins que je suis pécheresse,

et c^^e, par le malheur de cette condition, je puis tomber

eB "t^i état que je serais privée de l'amitié de mon Dieu,

îe^viis humiliée au delà de tout ce qui se peut imaginer,

^We me sens saisie de crainte que ce malheur ne

m'arrive. Si cette crainte était de durée je ne pourrais

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ni vivre ni Bubsister, parce qu'elle regarde la aéparatioD d*an Dieu d'amour et de bonté, dont j'ai reça plus de grâces et de miséricordes qu'il n'y a de grains de sable dans la mer. Mais la confiance d'un seul regard dissipe cette crainte, et me détournant la vue d'un objet si fianeste, fait que je m'abandonne entre les bras de mon céleste Epoux pour y prendre mon repos.

Je me sens encore puissamment fortifiée de la protection de la très-sainte Vierge, qui est notre divine Supérieure, par le choix spécial et par le vœa solenndi que notre Communauté en a fait depuis plusieurs années. Cette divine Mère nous assiste sensiblement; elle nous donne un secours continuel dans nos besoins, et elle nous conserve comme la prunelle de son œil. C'est elle qui soutient notre famille d'une manière secrète, mais efficace; c'est elle qui fait toutes nos affaires ; c'est elle qui nous a relevées de notre incendie et d'une infinité d'autres accidents, sous le poids des* quels nous devions naturellement être accablées. Comme nous n'avons pu avoir des religieuses de France, elle nous a donné six novices qui sont toutes de très-boni sujets, capables de nous aider à soutenir le poids de nos fonctions, qui croissent de jour en jour. Que puis-je craindre sous les ailes d'une si puissante et si aimable protectrice? Remerciez la divine bonté et cette saiote^^ Mère de leur assistance sur notre petite Communaaté..^ et sur moi en particulier, qui suis la plus infirme et plus imparfaite de toutes.

De Québec, le 12 doctobre 1668.

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