LETTRE CXCVI
A SON FILS
Retour de M. Talon en France. — Personnes ramassées et envoyées en Canada. — De la nature et qualité des fruits de ce pays-là. ^ Eloge d'un honnête bourgeois de Québec.
Mon très^cher fils,
Enfin voilà M. Talon qui nous quitte et qui retourne en France, au regret de toijt le monde et à la perte de tout le Canada. Car depuis qu*il est ici en qualité d'intendant, le pays s'est plus fait et les affaires ont plus avancé qu'elles n'avaient fait depuis que les Français y habitent. Le roi envoie en sa place un nommé M. de Bouteroue, dont je ne sais pas encore la qualité ni le mérite.
Les navires n'ont point apporté de malades cette année. Le vaisseau arrivé était chargé comme d'une marchandise mêlée. Il y avait des Portugais, des Allemands, des Hollandais, et d'autres de je ne sais quelles nations. Il y avait aussi des femmes maures, portugaises, françaises et d'autres pays. Il est venu un grand nombre de filles, et l'on en attend encore. La première mariée est la mauresque, qui a épousé un Français. Quant aux hommes, ce sont des gens qui ont été cassés du service du Roi, et que Sa Majesté a voulu être envoyés en ce pays. On les a tous mis au Bourg-Talon
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à deux lieues d'ici, pour y habiter et le peupler. Qaand ils auront mangé la barrique de farine et le lard que le Roi leur donne, ils souffriront étrangement jusqu'à ce qu'ils aient défriché. L'on ne veut plus demander que des filles de village, propres au travail comme les hommes; l'expérience fait voir que celles qui n'y ont pas été élevées ne sont pas propres pour ici, étant dans une misère d*oti elles ne se peuvent tirer.
L'estime que je vous fis les années dernières des citrouilles des Iroquois vous en a donné de l'appétit Je vous en envoie de la graine, que les Hurons nous apportent de ce pays-là, mais je ne sais si votre terroir n'en changera pas le goût. On les apprête en diverses manières : en potage avec du lait et en friture; on les fait encore cuire au four comme des pommes, ou sous la braise comme des poires ; et de la sorte il est vrai qu'elles ont le goût de pommes de rainettes cuites. Il vient à Montréal des melons aussi bons que les meilleurs de France; il n'en vient que rarement ici, parce que nous ne sommes pas tant au sud. Il y a aussi une certaine engeance qu'on appelle des melons d'eau, qui sont faits comme des citrouilles, et se mangent comme les melons ; les uns les salent, les autres les sucrent; on les trouve excellents, et ils ne sont point malfaisants. Les autres plantes potagères et les légu* mages sont comme en France. L'on en fait la récolte comme du blé, pour en user tout l'hiver jusqu'4 la fin de mai, que les jardins sont couverts de neige.
Quant aux arbres, nous avons tles pruniers, lesquels étant bien fumés et cultivés nous donnent du fruit en abondance durant trois semaines. On ne fait point cuire les prunes au four, car il n'en reste qu'un noyau couvert d une peau ; mais on en fait de la marmelade
avec du sucre, qui est excellente. Nous faisons la nôtre avec du miel, et cet assaisonnement suffit pour nous et pour nos enfants. On fait encore confire des groseilles vertes, comme aussi du piminan, qui est un fruit sauvage, que le sucre rend agréable. L'on commence à avoir des pommes de rainette et de calville, qui viennent ici très-belles et très-bonnes, mais Tengeance en est venue de France. Voilà nos ménages et nos délices, qui seraient comptées pour rien en France, mais qui sont ici beaucoup estimées.
Le porteur de la présente est M. de Dombour, qui va en France pour accompagner madame Bourdon, sa mère. Je vous prie de les recevoir avec des démonstrations d'amitié, parce que c'est une famille que jaime et chéris plus qu'aucune de ce pays. Ils n'ont pas voulu partir sans vous porter un mot de ma part, afin d'avoir la consolation de vous voir et de vous parler. M. Bourdon était procureur du roi, charge qui lui fut donnée à cause de sa probité et de son mérite. Il avait avec moi une liaison de biens spirituels très-particulière. Car sous son habit séculier, il menait une vie des plus régulières. Il avait une continuelle présence de Dieu et union avec sa divine Majesté. Il a une fois risqué sa vie pour faire un accommodement avec les Hollandais, à l'occasion de nos captifs Français : car cet homme charitable se donnait entièrement au bien public. C'était le père des pauvres, le consolateur des veuves et des orphelins, l'exemple de tout le monde; enfin depuis qu'il s'est établi en ce pays, il s'est consumé en toute sorte de bien et de bonnes œuvres. Il avait quatre filles qu'il a toutes données au service de Dieu, et sa générosité a fait ce coup avec beaucoup de plaisir et de suavité. Deux ont été Hospitalières, il y en a
une de morte; les deux aînées sont Ursulines en notre monastère et sont très-bonnes religieuses. Il loi restait deux fils, le plus jeune fait ses études à Québec, et Taîné est celui qui vous présente cette lettre. Je les considère comme mes neveux , et c'est ce qui fait que je vous recommande celui-ci avec tant d'empressement.
Quant à madame Bourdon, elle a une grande inclination de vous voir. Cette dame est un exemple de piété et de charité dans tout le pays. Elle et madame d*AilIeboust sont liées ensemble pour visiter les prisonniers, assister les criminels, et les porter même en terre sur un brancard.^ Celle dont je vous parle,' comme la plus agissante et portative (prompte à faire des démarches de zèle), est continuellement occupée à ces bonnes œuvres et à quêter pour les pauvres, ce qu'elle fait avec succès. Enfin elle est la mère des misérables, et rexemple de toutes sortes de bonnes œuvres. Avant que de passer en Canada, où elle n'est venue que par un principe de piété et de dévotion, elle était veuve de M. de Monceaux, gentilhomme de qualité. Quelque temps après son arrivée, M. Bourdon demeura veuf
(1) Le femme duD gouverneur de province et celle d'un procureur du roi assittant les criminels au supplice et portant elles-mêmes leur corps au cimetièro sur un brancard, ne seront probablement jamais imitées par des personnes de Jeu* sexe et de leur condition ; mais de pareils traits donnent lieu d'admirer l'héroïsme dont la nature humaine est capable quand elle est inspirée par la foi et souteoiM par la piété chrétienne. La folie de la croix, qui est la sagesse divine humanisée, se montre 1& dans toute sa splendeur.
De nos jours on a vu une pauvre ouvrière de campagne, Agée de quinze oo fsiz^ ans seulement, porter seule au cimetière dans une brouette des cadavres deci^ lériquet dont personne n'osait approcher. Les hommes y firent peu d'stteoti^ mais Diea a troavé cela si beau, qu'il a récompensé Louise Lateau coom^ ' , ;4lU| il lui a donné la décoration divine des stigmates. ^
DB LA MÈRE MARIE DE l'iNCARNATION. 405
avec sept enfants, dont aucun n'était capable d'avoir soin de son père ni de soi-même. Elle eut un puissant mouvement d'assister cette famille, et pour cet effet elle se résolut d'épouser M. Bourdon, dont la vertu lui était assez connue, mais à condition qu'ils vivraient ensemble comme frère et sœur. Cela s'est fait, et la condition a été exactement observée. Elle se. ravala de condition, pour faire ce coup de charité, qui fut jugé en France, où elle était fort connue, tant à Paris qu'à la campagne, comme une action de légèreté, eu égard à la vie qu'on lui avait vu mener, bien éloignée de celle du mariage. Mais l'on a bien changé de pensée, quand on a appris tout le bien qui a réussi de cette généreuse action. Car elle a élevé tous les enfants de M. Bourdon avec une débonnaireté nonpareille, et les a mis dans l'état ot il sont à présent. Je vous ai fait ce grand discours pour honorer la vertu de cette dame et de sa pieuse famille, et pour faire voir qu'il y a des personnes d'honneur et de mérite en ce pays. Témoignez de l'amitié à celles-ci ; elles le méritent.
De Québec, le 1668.