‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 80 sur 101 · LETTRE CXCVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXCVIII

A SON FILS

Description- touchante de sa vocation à l'état religieux, et de la conduite de Dieu

sur elle et sur son fils.

Mon très-cher fils,

Un navire de France est arrivé à notre port vers la fin de juin, et depuis il n'en a paru aucun. Celui-ci

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nous a apporté de vos nouvelles, qui m*ont donné sujet de louer Dieu de ses bontés sur vous et sur moi. La plus grande joie que j'aie en ce monde est dy faire réflexion, et je vois que celle que vous y faites sur Texpérience que vous en avez vous touche vivement, et qu'elle vous est utile. N'êtes- vous pas bien aise, mon très-cher fils, de ce que je vous aie abandonné à sa sainte conduite en vous quittant pour son amour? n*y ave^ vous pas trouvé un bien qui ne se peut estimer? Sachez donc encore une fois qu'en me séparant actuellement de vous, je me suis fait mourir toute vive, et que l'Esprit de Dieu, qui était inexorable aux tendresses que j'avais pour vous, ne me donnait aucun repos que je n'eusse exécuté le coup : il en fallut passer par là, et lui obéir sans raison (sans raisonnement), parce qu'il n'en vent' point dans l'exécution de ses volontés absolues. La natare qui ne se rend pas sitôt quand ses intérêts y sont engagés, surtout quand il s'agit de l'obligation, d'nne mère envers un fils, ne pouvait se résoudre. Il me semblait qu'en vous quittant si jeune, vous ne seriei pas élevé dans la crainte de Dieu ; et que vous pourriez tomber en quelque mauvaise main, ou bien sous quelque conduite où vous seriez en danger de vous perdre; et ainsi, que je serais privée d'un fils que je ne voulais élever que pour le service de Dieu, demeurant avec lai dans le monde jusqu à ce qu'il fût capable d'entrer en quelque religion, qui était la fin à laquelle je l'avais^ destiné.

Ce divin Esprit qui voyait mes combats, était impitoyable à mes sentiments, me disant au fond du cœur : - Vite, vite, il est temps, il n'y a plus à tarder, il ne faits^ plus bon dans le monde pour toi. Alors il m'ouvrait^ la porte de la religion, sa voix me pressant toujours

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par une saute impétuosité, qui ne me donnait point de repos ni de jour ni de nuit. Il faisait mes affaires, et mettait les dispositions du oôté de la religion d*une manière si engageante, que tout me tendait les bras, en sorte que si j'eusse été la première personne du monde avec tous ses avantages, je n'y eusse pas trouvé plus d'agrément (bienveillance). Dom Raymond faisait tout ce qu'il fallait auprès de ma' sœur, et lui-même me lÀena où Dieu me voulait. Vous vîntes avec moi, et en vous quittant, il me semblait qu'on me séparât l'âme du corps avec des douleurs extrêmes. Et remarquez que dès l'âge de quatorze ans j'avais une très-forte vocation à la religion, laquelle ne fut pas exécutée parce qu'on ne correspondait pas à mon désir; mais depuis l'âge de dix-neuf à vingt ans mon esprit y demeurait, et je n'avais que le corps dans le monde, pour vous élever jusqu'au moment de l'exécution de la volonté de Dieu sur vous et sur moi.

Après que je fus entrée, et que je vous voyais venir • pleurer à notre parloir et à la grille de notre chœur; * que vous passiez une partie de votre corps par le guichet de la communion; que par surprise voyant la grande porte conventuelle ouverte pour les ouvriers, vous entriez dans notre cour; que vous avisant qu'il ne fallait pas faire ainsi, vous vous en alliez à reculons, afin de pouvoir découvrir si vous ne me pourriez voir : quelques-unes des Sœurs novices pleuraient, et me disaient que j'étais bien cruelle de ne pas pleurer, et que je ne vous regardais pas seulement. Mais hélas! les bonnes Sœurs ne voyaient pas les angoisses de mon cœur pour vous, non plus que la fidélité que je voulais rendre à la sainte volonté de Dieu. La batterie recommençait lorsque pleurant vous veniez dire à la grille

qu'on vous rendit votre mère, ou qu'on vous fit entrer pour êti^e religieux avec elle. Mais le grand coup fat lorsqu'une troupe de jeunes enfants de votre âge vinrent avec vous vis-à*vis des fenêtres de notre réfectoire, disant avec des cris étranges qu'on me rendît à vous : et votre voix plus distincte que les autres disait là qu'on vous rendît votre mère, et que vous la vouliez avoir. La Communauté qui voyait tout cela était vivement touchée de douleur et de compassion, et quoiqn'aucune ne me témoignât être importunée de vos cris, je crus que c'était une chose qu'on ne pourrait pas, supporter longteqips, et qu'on me renverrait dans le monde pour avoir soin de vous. A la sortie des grâces, lorsque je remontais au noviciat, l'Esprit de Dieu me dit au cœur que je ne m'affligeasse point de tout cela, et qu'il prendrait soin de vous. Ces divines promesses mirent le calme en tout moi-même, et me firent expérlmeoter que les paroles de Notre-Seigneur sont esprit et vie, et qu'il était si fidèle en ses promesses, que le ciel et la terre passeraient plutôt quune seule de ses paroles demeurât mm son effet : en sorte que si tout le monde m'eût dit la contraire de ce que m'avait dit cette parole intérieure^ je ne l'eusse pas cru.

Depuis ce temps-là je n'eus plus de peine ; mon espri et mon cœur jouissaient d'une paix si douce dans l certitude que je ressentais que les promesses de Dieu, s'accompliraient en vous, que je voyais toutes choses faites à votre avantage et des suites (ressources suivies), pour vous faire avancer dans les voies que j'avais désirées pour votre éducation. Incontinent après vous ffttesenvoyé à Rennes pour faire vos études, puis à Orléaus, la Bonté divine me donnant accès auprès des révérende Pères Jésuites qui eurent soin de vous; vous savez lea

secours d e Dieu à ce sujet. Enfin, mon très-cher fils, vous voilà aussi bien que moi, dans Texpérience des infinies miséricordes d*un si bon Père : laissons-le faire, nous verrons bien des choses si nous lui sommes fidèles ; continuez de le prier pour moi.

De Québec, le 30 de juillet 1669.

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