‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 81 sur 101 · LETTRE CXCIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXCIX

AU MÊME

l^rogrès de la Foi chez les Iroquois, Outaoaak et autres nations. — Industrie des Pères Jésuites pour attirer les sauvages. — Zèle d'un jeune laïque qui s'était dévoué au service des Missions.

Mon très-cher fils,

J'si cru devoir vous faire un petit abrégé des nou-

^aJles de cette Eglise en attendant que la Relation vous

^^ cionne de plus amples. Vous saurez donc que les

^Qv^ers de l'Evangile sont répandus dans toutes les

^^tions Iroquoises, où ils ont été reçus comme des

P^^^onnes très-considérables en toutes manières. Le

^^^"^rend Père Pierron, qui seul gouverne les villages

^^ l^s bourgs des Âgneronons, a tellement gagné ces

P^^^ples, qu'ils le regardent comme un des plus grands

géc^ies du monde. Il a eu de très-grandes peines à les

ré^viire à la raison, à cause des boissons que les Anglais

et les Flamands leur donnent. Il a pris la liberté d'en

écrire amplement au général des Anglais, qui a aussi

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ponyoir ror les Hollandais, pour lui faire comprendre llmportance de cette mauvaise pratique, tant du cMé de Dien qui est offensé, que de celai des sauvages qui en perdent le corps et Tesprit. Il a marne interpoii rautorité du roi, lui représentant que Sa Majesté ne souffrirait jamais que Ton perdît un peuple qui êsi soumis à son obéissance. Le gouverneur a reçu bénignement ses avis avec une requête des anciens Iroquois qui se plaignent qu*on tue leur jeunesse et ruine leuxv familles par ces boissons. Vous pouvez juger de là Â le Père n*a pas gagné le cœur de ces anciens, puisqu'il les a réduits (soumis) dans une matière si délicaa^ie et si préjudiciable à la foi, qu*on ne pouvait aborA^^r les bommes à cause de leur ivresse qui était pres(i^^«e continuelle. Si ce général tient sa parole, comm^ il a fait depuis ce temps-là, ce sera un grand ob8t&.<sle levé pour rinstmction de ces peuples.

Comme le Père a divers vices à combattre, il a aca^ssi besoin de différentes armes pour les surmonter. Il sen trouvait plusieurs qui ne voulaient pas écouter la parole de Dieu, et qui se bouchaient les oreilles lorsqu'il v^oolait les instruire. Pour vaincre cet obstacle, il s*est Br^sé d'une invention admirable, qui est de faire des figures pour leur faire voir des yeux ce qu'il leur prêche dcî parole. Il instruit le jour, et la nuit il fait des tableauc-^ car il est assez bon peintre. Il en a fait un où l'enfer e^^ représenté tout rempli de démons si terribles, tant pa:::- ^ leurs figures que par les châtiments qu'ils font soufiri^ ^ aux sauvages damnés, qu'on ne peut les voir sans^^ frémir. Il y a dépeint une vieille iroquoise qui bouche les oreilles pour ne point écouter un jésuite qui la veut instruire. Elle est environnée de diables ^ qui lui jettent du feu dans les oreilles et qui la tour- ^

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mentent dans les autres parties de son corps. Il représente les autres vices par d'autres figures convenables, avec les diables qui président à ces vices-là» et qui tourmentent ceux qui s*y laissent aller durant leur vie. Il a aussi fait le tableau du paradis, où les Anges sont représentés, qui emportent dans le ciel les âmes de ceux qui meurent après avoir reçu le saint baptême. Enfin il fait ce qu'il veut par le moyen de ses peintures. Tous les Iroquois de cette mission eh sont si touchés qu'ils ne parlent dans leurs conseils que de ces matières, et ils se donnent bien de garde de se boucher les oreilles quand on les instruit. Ils écoutent le Père avec une avidité admirable, et le tiennent pour un homme extraordinaire. On parle de ces peintures dans les autres nations voisines, et les autres missionnaires en voudraient avoir de semblables, mais tous ne sont pas peintres comme lui. Il a baptisé un grand nombre de personnes. Les Iroquois désirent avec ardeur qu'une colonie française aille s'établir avec eux ; le temps fera voir ce qui sera à faire. ,

Outre les villages d'Âgné, les quatre autres nations Iroquoises sont gouvernées par les révérends Pères Jésuites. Il y a pourtant un petit bourg séparé, où deux ecclésiastiques de Montréal ont hiverné. La parole de Dieu est prêchée partout et la mission est si ample qu'il n'y a pas des ouvriers à demi (pas moitié de ce qu'il fiaudrait). On en a demandé en France et on en attend par les vaisseaux qui sont à venir. Tous ces bons Pèrei; souffrent de grands travaux, mais ils sont encouragés par le fruit qu'ils voient de leur travail, et de ce que la connaissance de Dieu et de Jâsus-CHRisT se répand par tout le monde.

Les révérends Pères Allouez et Nicolas ont amené

cette année six cents Oataoaak, qui ont apporté à nO^ marchands une prodigieuse quantité de pelleteries, &^ qui, par même moyen, recherchent les occasions de fair*^ la paix avec les Iroquois, contre lesquels ils avaietB-i exercé un grand acte d'hostilité. Pour faire cette cha^rité à cette nation, ces révérends Pères ont fait . ci a. ^ cents lieues de chemin, mais la charité fait tout entreprendre et tout souffrir. Ils sont aussi venus pocair quérir du secours et des ouvriers du saint Evangil^^ : Car ils ont trouvé de grandes nations très-peu plée^s, entre lesquelles il y en a particulièrement une qui famit publiquement professsion de croire et d'embrasser not. re sainte Foi. Un des plus grands biens pour Tavancem»^ ut de ces peuples est qu'ils ne sont point attachés à la polygamie. Cette nation est bien au-delà des Outaoua^k, et il y en a d'autres encore plus éloignées. Le révérend Père Claude Dablon est déjà parti pour aller joinc3re ceux qui sont au pays et pour gouverner ces mission^-là qui vont être les plus glorieuses de cette Amérîqi^ iie, tant pour le nombre dames qui y habitent que pour les grands travaux qu'il y faut supporter. Le révérend Père Allouez m'a rendu visite, et je l'ai trouva si changé par fies grandes fatigues, qu'à peine peut-ofl le reconnaître. Avec cela il est dans une ferveur ravissante et dans un désir qui le brûle de retourner à son église, qui ne lui sort point de l'esprit, de crainte qu'a ^^ son absence le diable ne lui ravisse quelqu'une de s^^^ brebis. Il retourne seul en cette grande mission, et les^^^. autres dans les leurs. Le révérend Père Dablon, qu:^^^ doit avoir Tinspection sur toutes, s'arrêtera à trois cent^ ^ lieues d'ici, afin de leur donner les soulagements et le^-^ secours nécessaires. Il va faire en ce lieu-là une maisoi fixe, où les missionnaires s'assembleront dans les néces-

sites pour consolter ensemble, et y trouver leurs rafraîchissements, qu'on leur enverra de Québec. Les Iroquois poursuivent puissamment Texécution de ce dessein, afin qu'on les soulage. L'on a baptisé dans ces missions -là un grand nombre de sauvages adultes, mais incomparablement plus d'enfants, de malades, de moribonds.

Au même temps que nos révérends Pères sont partis, Mgr notre évêque a envoyé deux ecclésiastiques de Montréal à quelques nations du côté des Outaouak. Ils sont dans une ferveur admirable : aussi ont-ils besoin de cette grâce, ayant à passer des lieux dangereux, pour les bouillons d'eau qui s'y rencontrent.

M.. L'abbé de Fénelon ayant hiverné aux Iroquois, nous a rendu une visite dans un voyage qu'il a fait à Québec. Je lui ai demandé comment il avait pu subsister n'ayant eu que de la sagamité pour tout vivre et de l'eau pure à boire. Il m'a reparti qu'il y était si accoutumé et qu'il s'y était tellement fait, qu'il ne faisait point de distinction de cet aliment à aucun autre; et qu*il allait partir pour y retourner et y passer encore l'hiver avec M. Trouvé, qu'il n'avait laissé que pour ▼enir quérir de quoi payer les sauvages qui les nourrissent. Le zèle de ces grands serviteurs de Dieu est admirable.

Deux ecclésiastiques du séminaire de monseigneur viennent de partir pour visiter et instruire toutes les personnes des habitations françaises. Ils ont bien deux œnts lieues à faire dans ce circuit (voyage d'aller et devenir).

Je ne fermerai pas cette matière des missions sans vous dire un mot du bon Boquet qui ne fait qualler etvenir^dans toutes les missions; aussi l'appelle-t-on par divertissement le courrier apostolique, parce que

dès son enfance il sest dévoaô an service des missions. Il s'acquitte de son office de courrier avec une générosité nonpareille. Il fait le circuit des lieux où sont les Pères, et à peine est-il de retour qu'il part pour recommencer ses courses , et faire des voyages immenses parmi des hasards continuels. Dieu lui donne des forces pour de si grandes fatigues. Il ne se soucie non plus de sa vie que de la paille. Il est sans cesse en danger de la perdre par quelque coup de hache. Il est connu de tous les sauvages, qui le craignent et l'estiment, car comme il sait les langues, il leur rend sans cesse le change quand ils font quelque insolence. Il sait parfaitement tous les chemins, c'est pourquoi il conduit nos Pères dans leurs missions, traînant à son col leurs hardes et leurs provisions. Etant arrivé il ne se repose point; il pense à pourvoir les Pères de leurs nécessités; il va à la pêche du poisson, qu'il fait sécher et boucaner pour assaisonner leur sagamité. On le nomme le coa^ rier apostolique; je le nommerais volontiers le visiteur évangélique, car il va de mission en mission visiter* les ouvriers de l'Evangile, et partout il fait ce quej^ viens de dire. Il nous apporte de leurs nouvelles et leur reporte les nôtres. Il est de retour depuis buife jours et nous a appris que tous nos Pères sont en bonna santé, qu'ils font de grands fruits chacun de leur côté» et qu'ils ont baptisé beaucoup de sauvages. Les lettres que les Pères ont écrites, confirment la même chose. Je vous écrirai par une autre voie les autres nouvelto du pays.

De Québec, le 1"^ de septembre Î669.

LETTRE ce.

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