A LA SUPÉRIEURE DES URSULINES DE MONS
Bile la remercie de lui avoir appris qu'il y a un grand nombre de monastères d'Ursulines de la Congrégation de Bordeaux en Flandre et en Allemagne. — Nouvelles du Canada et du couvent de Québec. — Elle remercie les Ursultnes de Mons de ce qu'elles font faire une nouvelle vie d'Anne de Beauvais. — Eloge de la défunte Mère Marie de Saint-Joseph. — Conversions parmi les sauvages.
Ma révérende et plus que très-chère Mère,
Jâsus soit notre vie et notre amour pour le temps et pour l'éternité.
J'ai reçu la lettre que vous avez eu la bonté de ixi*ëcrire, avec tout l'amour et le respect que je dois à la bonté de votre cœur, si charitable et si cordial, de vouloir bien se souvenir de ses pauvres sœurs qui sont en ce bout du mopde. Jje. chéris la rencontre que ▼DUS avez faite du révérend Père Pierron, le frère duquel demeure proche de notre monastère, dans la maison principale de leur compagnie en ces contrées, lequel m'a rendu votre chère lettre, laquelle me comble de joie et notre Communauté, y apprenant que notre ordre est étendu dans les lieux que vous me désignez.
Je savais bien que les révérendes Mères Ursalioes de la Congrégation de Paris étaient établies en Allemagne et même dans la ville impériale, mais j'ignorais que notre Congrégation de Bordeaux possédât ce que votre bonté me décrit; j*en rends de très-humbles grâces A Notre- Seigneur et je m*en conjouis avec vous, mon aimable Mère, et avec nos bonnes Mères de Bordeaux, en répondant à la lettre qu'elles me font Thonneor de m'écrire.
Permettez-moi, s*il vous plaît, de vous demanderai vous êtes sorties de notre maison de Bordeaux, on si quelques religieuses de Bordeaux sont allées fonder che2 vous un monastère où ensuite vous seriez entrées de manière que vous auriez embrassé notre institut en votre pays comme les filles Canadiennes issues des Français habitants de ce lieu, se sont faites religieuses avec nous.
Donc pour répondre à votre juste inclination d*apprendre quelques particularités de notre Communauté, nia très-chère Mère : premièrement je vous dirai qu'il y a plus de trente ans que nous sommes établies à Québec, qui est le port où abordent les navires de France. Lorsque nous y sommes venues, il n'y avait que cinq ou six petites maisons tout au plus; tout le pays était de grandes forêts pleines de halliers. Maintenant Québec est une ville, au delà et aux environs de laquelle se trouvent quantité de bourgs et villages, dans une étendue de plus de cent lieues. Dans ces commencements noas étions entourés de sauvages, les hommes et les femmes nus jusqu'à la ceinture , excepté l'hiver qu'ils étaient couverts de peaux de bêtes. La hantise (fréquentation) des Français les a fait se couvrir, tant les uns que les autres, modestement. Nous confmençâmes par leurs
flllea et leurs femmes, en leur donnant à entendre qulls avaient chacun un ange que Dieu leur donnait pour les garder des démons, et qu'il s'enfuirait si elles ne se couvraient pas modestement. Les révérends Pères Jésuites leur faisaient de longs sermons à ce sujet. Nous avons appris leur langue par précepte et par étude dôs le commencement. Toutes ces nations-là que nous trouvâmes habiter en ces lieux sont bons chrétiens à présent, et ils élèvent leurs enfants et familles comme les Français ; mais ils n'ont point de maisons de charpente, seulement des cabanes d'écorce soutenues de grosses perches de cèdre, qulls démontent lorsqu'ils veulent aller à la chasse dans les grands bois, où généralement tous vont hiverner ; au printemps ils reviennent en leur lieu. Cest la façon des Algonquins, car les autres nations sont sédentaires. Tous ne vivent que de leur chasse et de blé d'Inde, duquel ils font de la bouillie; ils se vêtissent de leurs peaux de bêtes et ils en font aussi des couvertures dont ils se couvrent comme de manteaux dans l'hiver.
Dès le lendemain de notre arrivée, l'on nous amena les filles sauvages et celles des Français qui trafiquaient en ce pays, ce que l'on a continué jusqu'à présent. Gomme ce pays a augmenté, nous avons pour l'ordinaire vingt à trente pensionnaires. Les françaises nous donnent cent et vingt livres de pension ; nous prenons les filles sauvages gratuitement : encore leurs parents, qui sont passionnés pour leurs enfants, croient nous obliger beaucoup. Dès qu'elles entrent, ils remportent leurs haillons, nous les donnant nues; nous les dégraissons, car ils se graissent tous à cause qu'ils ne portent point de linge. Il nous faut chercher de quoi les vêtir, etc., ce qui nous charge grandement : toutefois la bonté de Dieu
Doos a flidées, en aorte qoe nous na^worn pas eacore manqué (fassister ces chères néophytes et de sabsister en ce pays, où les frais sont immenses, quoique nous i^<ms un bien petit reTonu. Pour les externes, je ne puis pas dire le nombre, parce qull y en a partie que le froid très-grand et les neiges obligent de demeurer rtÛTer en leur maison. Enfin nous avons toutes celles de la haute et basse- ville; les Français nous amènent leurs filles de plus de soixante lieues d*ici, quoique Mgr notre Prélat ait établi des nudtresses d'écde à Montréal pour suppléer en ce lieu en attendant que nous y soyons établies.
Nous sommes vingt-deux religieuses, dont trois sont encore novices; en ce nombre il y a quatre sœurs converses. Nous sommes encore six professes de France; les autres ont fait profession en ce pays. Sept d*entre elles et deux novices sont filles du pays, les autres sont de France.
Madanie de la Peltrie est toujours avec nous, c'est une sainte. Nous ne pouvons pas beaucoup nous augmenter, à raison que tout est exorbitamment cher en ce pays. Il ne nous est mort que trois religieuses depuis que nous sommes établies en Canada : savoir, ma chère Mère de Saint-Joseph, une converse de France et une de chœur, aussi de France, sœur du gouverneur de ces contrées, qu'il avait amenée de France avec madame sa fenmie. Elle entra parmi nous et y fit son noviciat et sa profession. Nous en avons renvoyé deux qui ne nous convenaient pas.
Toute notre Congrégation vous sera très-obligée, ma très-chère Mère, de faire remettre en état la vie de la vénérable Mère Anne de Beauvais : car, selon que je l'ai appris de feu ma Mère de Saint- Bernard, entre
les bras de laquelle elle rendit Tesprit, cette vie n'était ims correcte ni faite régulièrement.^
Pour ce qui regarde le récit (la notice) de ma chère Mère de Saint- Joseph ma compagne, lorsque je l'envoyai en France c'était seulement pour nos chères Mères de Tours, d'où nous étions sorties, afin de leur donner sujet de louer Dieu des grâces qu'il avait faites à cette bonne fille. Elles l'avaient élevée dès son enfance et elles s'étaient imposé un grand sacrifice en la laissant sortir de leur maison. Je fus fort surprise d'apprendre qQ*un de nos amis, qui se doutait que j'envoyiais ce récit à DOS Mères, ouvrit mon paquet et le mit entre les mains du révérend Père Le Jeune, procureur des Missions, qui avait été longtemps le directeur de cette sainte âme en ce pays. Le Père inséra cette notice dans la Relation après l'avoir fait imprimer.
(1) Anne de Beaavais, née & Bordeaux vers 1586, fut associée aoz fondatrices des Ursulines de cette Ville, en 1606. Elle avait reçu des talents naturels tellement remarquables, qu'elle sut presque aussitôt lire que parler, et que sa raison fut développée bien avant l'Age ordinaire. Choisie à quatorze ans par on riche bourgeois de la ville pour être l'institutrice de ses filles, elle étonna par sa capacité et surtout par une piété incomparable. Tontes les jeupes personnes du quartier voulurent l'avoir pour directrice, et s'étant réunies sous sa conduite en une pieuse association, elles vivaient comme de petites religieuses, prenant la discipline et pratiquant toutes les austérités du cloître.
Devenue Ursuline, Anne fut nommée sous-prieure d'une fondation à vingt-«t-un ans. Remise au noviciat pour éprouver son humilité, elle y demeura comme dans on paradis, rapporte un de ses historiens. Nommée ensuite plusieurs fois supérieure, elle mourut à Saumnr dans l'exercice de cette charge. On lui attribua des miracles avant et après sa mort.
La Mère de l'Incarnation connaissait sa vie publiée en 1621 ; mais ayant appris qu'on venait d'en publier une nouvelle en Flandre, elle la demanda à la supérieure de Mous, et elle réitéra plusieurs fois cette demande, ainsi qu'on le verra plus loin.
Anne de Beauvais étant tombée dans un oubli immérité, nous nous proposons, arse le secours de Dieu, de publier sa vie de nouveau.
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L'année d'après, nos Mères de Tours me mandôrant qu'elles avaient eu connaissance de sa mort avant d'^ avoir reçu la nouvelle; voici comment. Une bonne sœur converse qui l'avait élevée et soignée dans le pensionnai étant encore en son lit, la semaine que la Mère mourut, elle s'entendit appeler par elle lui disant : ma sœur, tenez- vous prête, vous partirez bientôt. Incontinent elle alla à la chambre de notre Mère de Saint-Bernard, prieure, et elle lui dit : Notre Mère, la Mère de Saint- Joseph est morte, elle m*a apparu et m^a dit : que je mourrai bientôt et que je me tienne prête. En effet, cette bonne sœur, nommée Sainte-Elisabeth de Sainte* Marthe, tomba malade et mourut après quelques jours. L'arrivée des vaisseaux fit conndtre à nos Mères la vérité par nos lettres. Plusieurs personnes ont reçu de grandes grâces intérieures après l'avoir invoquée, et même la grâce de la vocation religieuse. Lorsqu'elle était au lit de la mort elle voyait que nous appréhendions une mauvaise affaire préjudiciable à notre Communauté; elle nous dit sansliésiter : Ne vous mettes pas en peine, cette affaire se terminera par une telle voie ; en effet, la chose qui était de très-grande conséquence, arriva comme elle l'avait dit. Elle avait encore ajouté : « Lorsque je serai morte, je le demanderai à Dieu et cela arrivera. » Il est arrivé plusieurs choses qui nous ont fait expérimenter l'efficacité des prières de cette sainte âme. Je la connaissais à fond, ayant été novice avec elle et toujours ensemble jusqu'à la mort.
Il arriva un grand accident à M. de la Brétaiche, son beau-firôre, qui avait grande compagnie chez lui pour une partie de chasse. Lorsqu'il se munissait de poudre, une étincelle de feu tomba sur un baril, qui à l'instaDt enleva la salle et les planchers et tout ce qui était
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dedans. Monsieur fui enseveli sous les ruines ; madame de la Brétaiche, sœur de notre chère Mère* également ; elle était enceinte de huit mois. Aussitôt tout le monde se mit en mouvement pour soulever les décombres, et découvrir les victimes que Ton estimait mortes. On avait beau les appeler, Ton ne recevait aucune réponse. Enfin Ton trouva Monsieur enseveli dans les débris et respirant un peu. On trouva Madame encore plus profondément ensevelie, et auprès d'elle le tableau de notre chère Mère de Saint- Joseph, qui n'était pas endommagé le moins du monde. On porta cette dame quasi morte sur un lit. Etant un peu revenue à elle, elle dit qu'elle avait invoqué sa bonne sœur de Saint-Joseph ; et pour ce tableau l'on ne sait comment il avait été porté là, parce qu'il était pendu en un lieu qui en était éloigné. Quoique cette bonne dame' eût été sous cette grande ruine, elle ne fut point blessée et accoucha quelque temps après d'un bel enfant. Cette protection fut attribuée aux prières de la Mère de Saint- Joseph ; il y eut Un miracle évident en cette rencontre, parce que naturellement M. et madame de la Brétaiche en devaient mourir. Je dois ajouter que quand on tira ces bonnes personnes de dessous les ruines, elles étaient tellement couvertes de pierres, graviers, poussière et bois qu'on ne pouvait juger que ce fussent des formes humaines. La mémoire de cette chère Mère nous est en bénédiction.
Les sauvages hurons ont encore la mémoire fraîche de notre chère Mère, ils l'aimaient grandement à cause que sachant leur langue, elle les instruisait avec une grande charité.
Vous savez que les révérendes Mères Ursulines de Paris font les chroniques de tout l'Ordre, elles en ont donné connaissance à notre Congrégation, et on leur
envoie des mémoires de toutes parts. Notre chôre Mare de Saint-Joseph y tiendra bonne place. Nos Mères de Bordeaux m*ont mandé qu'elles en ont été averties.'
Il faut que je vous dise un mot de l'état présent de cette nouvelle Eglise. Vous avez autrefois entendu parler des Iroquois, peuples qui ont exercé de grandes cruautés à l'endroit des révérends Pères de la mission et des Français, en les massacrant partout où ils lei pouvaient rencontrer; maintenant ils se sont rendus souples à notre sainte Foi ; ils forment un grand peuple et habitent un grand pays ; ils font baptiser tous leurs enfants et tous se rendent assidus à la prière et à Finstruction. L'on a de plus découvert de grandes nations, qui sont à plus de cinq cents lieues au-dessus de nous, tous barbares qui n'avaient jamais entendu parler de Dieu ni vu des Français. Il s'est trouvé que Diea a tellement disposé leurs cœurs, que ce sont les plus afihbles du monde, tellement dociles qu'ils veulent embrasser notre sainte Foi dès qu'ils ont entendu parler de la grandeur de nos saints mystères ; ils font baptiser tous leurs enfants pendant qu'eux se font instruire. Il faut que vous sachiez que ce n'est pourtant pas une petite affaire que de convertir les sauvages; ce sont des gens très-superstitieux, qui basent leur créance sur leurs songes ; s'ils songent qu'ils veulent tuer un homme, ils le tuent, etc. Ils ont plusieurs femmes et ajoutent oréanee aux sorciers et aux devins, bien que ces prétendus sorciers ne soient que des jongleurs assez semblables aux bateleurs de l'Europe. Il ne faut rien moins qu*un miracle pour les convertir. Maintenant la diviiiô
(1) Lm Chroniques de VOrdre de Sainte-Ursule furent en effet împrioéeti Pub en 1673, on an après la mort de la Mère de rincarnatlon; maU od n>i îtik dit dft la Mère de Saint-Joeeph.
DB LA MËRE MARIB D9 L*INGARNATI0N. 427
Majesté les touche et leur donne confiance aux ouvriers du saint Evangilç. Ils craignent le feu de l'enfer, dont on leur fait des peintures, ainsi que du paradis; ils admirent cela et ils croient.
Né vous lassez point, mon aimable Mère, ni votre sainte Communauté, de prier pour cette nouvelle Eglise, et n'y oubliez pas notre petite famille, qui vous remercie avec moi de l'amour et estime que vous faites de ma chère compagne de Saint-Joseph. Lorsque vous aurez le beau livre que vous faites imprimer, vous nous ferez une grande charité de nous l'envoyer.^ Il faudra, s'il vous plaît, en faire l'adresse au révérend Père Paul Ragueneau de la Compagnie de Jésus, procureur des missions, pour remettre à Sœur Marie de llncarnation, religieuse Ursuline à Québec; c'est que je sortirai de charge en mars prochain, mes six ans étant finis.
Permettez- moi de saluer votre sainte et révérende Communauté, que je supplie avec vous d'agréer les très-humbles respects de la nôtre. Obligez-moi de plus de recommander cette mission à toutes mes révérendes Mères de notre Ordre de vos contrées, que je salue avec un profond respect; je vous remercie de vos beaux .... Vous avez trop de bonté pour nous et pour moi en particulier qui vous suis sans réserve, ma révérende et très-intime Mère,
Votre très-humble et très-obéissante servante
en Jésus-Christ,
Sœur Marie de l'Incarnation. R. U. I.
De notre Séminaire des Ursulines de Québec, le 7 d!oct. 1669.
(I) Sile parld probablement de la Vie iiou?elle d'Anne de Beaa?aia. Ceat aq ^t un bêan ?olume, petit in-4o de 360 pages, a?ec eix grandes gra?araa, doftt