‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) première supérieure du monastère des Ursulines de QuébecChapitre 86 sur 101 · LETTRE CCIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCIV

AU MÊME

Le roi continue de peupler le Canada. — M. Talon part de France pour j retourner. — Tempête effroyable arrivée à Québec et sur la mer. ^ Tronblet entre toutes les nations sauvages et les Français ; ils sont apaisés par U prudence du Gouverneur des Français et du Père Chaumonot, Jésuite. — Forme de justice des sauvages contre les homicides. — Découvertes dt nouvelles mines et de nouvelles carrières.

Mon très-cher fils,

J'ai reçu votre dernière lettre par les mains de madame Bourdon et de son fils, qui en même temps ont été ravis de pouvoir me. dire de vos nouvelles. Ils

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' 86 sentent comblés du bon accueil que vous leur avez fait, et comme ce sont de mes meilleurs amis, et que c*est à mon occasion que vous leur avez rendu cet honneur, je vous en remercie de tout mon cœur.

Madame Bourdon a été chargée en France de cent cinquante filles que le roi a envoyées en ce pays par le vaisseau Normand. Elles né lui ont pas peu donné d'exercice durant un si long trajet, car comme il y en a de toutes conditions, il s'en est trouvé de très-grossières et très-difiSciles à conduire. Il y en a d'autres de naissance, qui sont plus honnêtes et qui lui ont donné plus de satisfaction. Un peu auparavant il était arrivé un vaisseau Rochelais chargé d'hommes et de filles, et de familles formées. C'est une chose prodigieuse de voir l'augmentation des peuplades qui se font en ce pays. Les vaisseaux ne sont pas plutôt arrivés que' les jeunes hommes y vont chercher des femmes, et dans le grand nombre des uns et des autres on les marie par trentaines. Les plus avisés commencent à faire une habitation un an devant que de se marier, parce que ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti ; c'est la première chose dont les Qlles s'informent, et elles font sagement, parce que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant que d'être à leur aise. Outre ces mariages, ceux qui sont établis depuis longtemps dans ce pays ont tant d'enfants que cela est merveilleux, et tout en foisonne. Il y a quantité de belles bourgades, des villages et des hameaux, sans parler des habitations solitaires et écartées. Le roi a renvoyé ici des capitaines et officiers, à qui il a donné des forts, afin qu'ils s'y établissent et qu'ils s'y pourvoient. Ils le font, et plusieurs sont déjà fort avancés.

L'on attend de jour en jour M. Talon que le roi

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renvoie pour régler toutes choses en ce pays, et les former selon le dessein de Sa Majesté. Il a cinq cento hommes avec lui, et seulement deux femmes de qualité avec leurs suivantes. Uarriôre-saison où nous sommes nous fait craindre avec raison qu'il ne soit arrivé quelque malheur à son vaisseau et à un autre qui raccompagne, parce que depuis quinze jours il est survenu ond si horrible tempête qu*on craint qull ne soit perdu. Il 7 a pour cet effet trois bâtiments qui croisent rembonchure de la mer, afin de. voir si Ton ne découvrira point' les vaisseaux ou quelques débris. Les maisons de la basse-ville de Québec ont été fort endonmiagées, la marée s*étant enflée si extraordinairement, qu'elle a monté jusqu'au troisième étage. Il 7 a encore bien des maisons abattues dans la haute -ville. La tourmente a été si violente partout que notre maison tremblait conmie aux tremblements de terre. Le toit et les chevrons du logis de nos domestiques ont été emportés. Nos clôtures de charpente, et celles de Mgr Tévêque, des Hospitalières, des révérends Pères, et les autres de cette nature ont été renversées. On estime la perte que cette tempête a causée dans Québec à plus de cent mille livres. Voilà le sujet de nos inquiétudes au regard de M. Talon, dans lequel le pays ferait une perte irréparable s'il avait fait naufrage, parce que le roi lui ayant donné tout pouvoir, il fait de grandes entreprises sans craindre la dépense.

II est vrai qu'il vient ici beaucoup de monde de France et que le pays se peuple beaucoup. Mais parmi les honnêtes gens il vient beaiacoup de canaille de l'un et de l'autre sexe, qui causent beaucoup de scandale. Il eût été bien plus avantageux à cette nouvelle Eglise d'avoir peu de bons chrétiens, que d'en avoir un

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grand nombre qui nous cause tant de trouble. Ce qui fait le plus de mal c*est le trafic des boissons de vin et d'eau-de-yie. On déclame contre ceux qui en donnent aux sauvages, on les excommunie, l'évêque et les prédicateurs publient en chaire que c*est un péché mortel ; et nonobstant tout cela plusieurs se sont formés une conscience que cela se peut; et sur cette erreur volontaire ils vont dans les bois et portent des boissons aux sauvages, afin d'avoir leur pelleterie pour rien quand ils sont enivrés. Il s'ensuit de là des impuretés, des viols, des larcins, des meurtres; et le désordre a été si loin cette année que nous avons été à la veille de voir toutes les nations sauvages en combustion entre elles, où s'unir ensemble pour venir fondre sur les Français. Voici comme les choses se sont passées.

Trois soldats français ont tué un capitaine iroquois des plus considérables de la nation, après Tavoir enivré d'eau-de-vie; et ayant caché son corps, ils ont volé sa pelleterie. Ces assassins ont été découverts et mis en prison, et de la sorte Tafiaire est demeurée quelque temps assoupie. Mais elle s'est réveillée par un accident plus funeste que le premier. Trois autres misérables Français ont massacré de la même manière et pour la même fin six personnes de la nation des Loups qui sont amis des Français. A cette nouvelle, toute la nation a pris feu, et ne pouvant s'imaginer que les Français leurs amis fussent capables d'une si grande perfidie, ils ont cru que les Iroquois en étaient les auteurs, parce qu'ils étaient alliés d'une nation contre laquelle les Iroquois étaient en guerre. Sur ce soupçon, ils ont pris les armes et déclaré la guerre aux Iroquois. Les assassins étant ici de retour avec la pelleterie des assassinés, qui monte bien à trois mille livres, ils ont voulu

faire croire qu'ils avaient fait ce gain à la chasse ; mais la justice de Dieu a permis qu'un des assassins, n'étant pas satisfait de ses associés, a découvert leur crime à quelqu'un qui l'a révélé, et le bruit commençant à s'en répandre, ils ont aussitôt pris la fuite. Les sauvages en ont eu le vent et ont été sur le point de rompre la paix qu'ils avaient faite avec nous, et qui a tant coûté au roi. Ce qui rendait l'affaire plus embarrassée, c'est que nos Pères étant dispersés en toutes ces nations-là, il y avait sujet de craindre qu'ils ne fussent égorgés avec tous les Français qui les accompagnaient. Le feu qui s'était allumé entre les Loups et les Iroquois commençait à s'échauffer contre les Français, ces deux nations se sentant également offensées et se joignant ensemble pour se venger. En voici un commencement : Quatre guerriers de la nation des Loups ont attaqué une maison française où il n'y avait que deux valets, le maître étant absent. Ils feignirent de demander de l'eau-de-vie pour observer le monde qui y était, et la voyant sans beaucoup de défense, ils la pillèrent, et enlevèrent l'eaude-vie et tout ce qui était à leur bienséance. Ils voulurent titer les valets, mais ceux-ci furent assez hardis pour se saisir des armes de quelques-uns de ces sauvages, avec lesquelles ils se défendirent quelque temps, puis s'étant saisis de l'argent de leur maître, ils l'allèrent trouver au lieu où il était pour lui donner avis de ce qui s'était passé. On va sur les lieux, où l'on trouve la maison brûlée et trois personnes mortes, savoir deux sauvages que les deux valets avaient couchés par terre en se défendant, et la maîtresse que les autres sauvages avaient tuée avant que de se retirer.

Ce qui a encore aigri les affaires du côté des Iroquois, |M les trois soldats assassins dont j'ai parlé, ayant

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S interrogés, l'un d'eux a déposé que les deux autres aient proposé d empoisonner dans les occasions autant ^roquois qu'ils pourraient. Ce bruit a éclaté et nous mis dans la dernière crainte que les Iroquois ne ssent mourir nos révérends Pères, et qu'ils ne vinssent ^traire nos habitations écartées, comme les Loups ont lit celle que je viens de dire.

Pour comble de division et de malheur, les Outaouak, ui sont amis des Français, ont exercé un grand acte 'hostilité sur les Iroquois, ayant pris ou tué dix-neuf 3 leurs gens. Ce sont toujours des sujets d'ombrages IX, Iroquois de se voir attaquer par nos alliés, et à »us des motifs de crainte pour une rupture général^ la paix. Mais il s'est présenté une occasion qui a une jour à rétablir toutes choses dans leur premier 3tt. Six cents Outaouak sont venus ici au mois de Ulet dernier, chargés de pelleteries pour leurs traites. I 7 ont beaucoup gagné et nos marchands encore plus, ais ce n'est pas tant le trafic qui les a amenés que lé isiT de faire leur paix avec les Iroquois par le moyeq ^8 deux Pères qui les ont accompagnés depuis leur ^ys jusqu'ici; et il y a de l'apparence que%e sont ces ^xxx Pères qui les ont apaisés en ce qui regarde leur tërêt, et qui les ont portés ensuite à faire cette ^marche.

Pour travailler plus fortement à cette affaire et limer les autres remuements dont tout le Canada était

enacé, Mgr le Gouverneur s'est transporté à Montréal, ^ était le rendez- vous de toutes les nations intéressées, ^pendant Taffaire a paru si importante à Mgr notre vêque, qu'il a fait faire des prières publiques et des faisons de quarante heures à l'alternative dans toutes ^8 églises de Québec. Tous ces peuples étant donc à

Montréal, plutôt néanmoins pour leurs chasses et pour leurs traites que par un dessein prémédité de parler de la paix, M. le Gouverneur a pris occasion de les assembler, et le révérend Père Chaumonot, qui est éminemment savant dans toutes les langues , harangua si fortement et avec tant de bonheur, selon le génie des sauvages, que moyennant des présents pour ressusciter les morts, essuyer les larmes, aplanir les chemins et les difficultés du commerce, tout fut apaisé de part et d'autre, et les traités de paix renouvelés. Les Outaooak ont rendu aux Iroquois trois de leurs captifs avec promesse de leur en rendre encore douze qu'ils avaient laissés en leur pays, dont les Iroquois ont voulu que M. le Gouverneur se soit rendu caution.

Les affaires étant ainsi terminées, M. le Gouverneur fit passer par les armes les trois soldats assassins en présence de toutes les nations assemblées, afin de leur persuader que lui ni les Français n'avaient point eu de part à leur crime. Ils furent tous surpris d'une justice qu'ils estimaient rigoureuse. Car vous remarquerez que parmi eux quand un sauvage en tue un autre, ils ne le font point mourir; mais pour ressusciter le mort, l'on donne son ncm à un autre, au choix des intéressés, lequel prend dans la famille le rang de parentage que tenait le défunt. C'est ce qui étonna les Iroquois, de voir que Ton faisait mourir trois Français pour un des leurs qui avait été tué. Ils firent même de grands présents, afin qu'on en lassât au moins vivre deux, et ne pouvaient regarder les patients sans pleurer de compassion et de douleur. On leur dit que c'était la coutume des Français d'en user ainsi, et que dans ces rencontres on en faisait mourir deux pour la justice, et un pour celui qui avait été tué. Il fit aussi rendre

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à la veuve toute la pelleterie que les soldats avaient enlevée, et les choses étant ainsi apaisées, chacun 8*en retourna en son lieu. Voyez les suites de ces misérables boissons. L'on n'avait point encore vu par le passé les Français commettre de semblables crimes, et l'on ne peut en attribuer la cause qu'à ce pernicieux trafic.

Je reviens encore à M. Talon. Si Dieu le fait arriver heureusement au port, il trouvera de nouveaux moyens d'enrichir le pays.^ L'on a découvert une belle miné de plomb ou d'étain à quarante lieues au-delà de Montréal, avec une mine d'ardoise, et une autre de charbon de terre. Mon dit sieur est pour (homme à) faire valoir tout cela avec avantage. Il a déjà fait faire une trèsample brasserie avec de très-grands frais. Il a encore fait de grands ouvrages dans Québec et ailleurs; et si Dieu lui inspire de retrancher le commerce des boissons, c'est ce qui achèvera d'immortaliser sa mémoire dans cette nouvelle Eglise. Je ne vous parle point ici de l'Eglise, ni de ses progrès, ni des travaux de ceux qui la cultivent et qui tâchent de l'étendre dans toutes les nations de notre Amérique. Je l'ai fait par une autre voie, et si j'ai omis quelque chose, vous pourrez l'apprendre dans la Relation.

De Québec, le d octobre 1669.

(1) Voyez la Lettre prôcédeDte, où il est parlé de M. Talon.

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