LETTRE CCXII
A MONSEIGNEUR L*ARCHBV£QtJE DE TOURS
Elle loi fait connaître les diipoiitions particulièrea, l'état de ton monaatAfe
et celai de toat le paya.
Monseigneur,
Votre trôs-»ainte bénédiction.
J ai appris de nos Mères de Tours que Votre Grandeur nous honore encore de son souvenir, et qu'apràs un éioignement de tant d'années elle a encore la bonté de s'informer de nos dispositions. Cette nouvelle nous a toutes comblées de joie, surtout la Mère Anne de Notre-Dame et moi, qui avons l'honneur de vous appartenir par un droit plus particulier, puisque nous sommes vos véritables filles, et que les autres ne le sont que par leurs obéissances et leurs respects. C'est, Monseigneur, ce qui m'oblige de vous en rendre mes trèshumbles et très - respectueux remerciements, et me donne une occasion favorable de renouveler à vos pieds mes vœux et mes soumissions.
Votre Grandeur désire que je lui rende compte de mes emploisi de la disposition de notre séminaire et de l'état de tout le pays. Il est juste que j'obéisse aux désirs d'un si bon Père, qui témoigne tant d'amour et tant de soin pour fcs très-humbles filles. Pour ce qui me regarde en particuliQrtjeBois par la grâce de Notre-Seigneur
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hors de la charge de supérieure, et Ton a jugé à propos de me donner celle d'assistante, et le soin d'élever les jeunes professes et les novices de cette maison. Je m'acquitte de l'un et de l'autre autant que mon âge et mes infirmités le peuvent permettre, c'est-à-dire assez faiblement.
Pour notre Communauté, elle est composée de vingtdeux religieuses; notre séminaire est rempli de filles françaises et de sauvages ; c'est la Mère Anne de Notre- Dame qui a le soin de ces dernières, dont elle s'acquitte avec succès. Nous nous estimons heureuses, elle et moi, de nous voir si avantageusement occupées dans les emplois de notre institut ; et je puis assurer Votre Grandeur que nous ne pouvons être plus contentes. L'on a eu quelque dessein de nous établir à Montréal ; mais l'affaire a été retardée pour quelque temps; et M. l'abbé de Queylus qui en est le seigneur spirituel et temporel pour MM. de Saint-Sulpice, nous promet sa protection lorsque les choses seront en état. Nous ne sommes pas marries de ce retardement, parce que nous
ne sommes pas encore assez fortes pour entreprendre
un établissement de cette conséquence. Mgr notre digne
Prélat, qui ne fait rien qu'avec prudence, est aussi de ce sentiment.
Quant au commun du pays, je vous dirai, Monseigneur, que cette nouvelle Eglise fait tous les jours de nouveaux progrès -par le grand zèle et par les fatigues continuelles des révérends Pères Jésuites, qui sont répandus dans tous les endroits de cette Amérique Septentrionale. La colonie française s'augmente aussi tous les jours, et ces grands bois qui n'étaient habités que de bêtes sauvages commencent à se peupler de chrétiens. Cette grande multiplication dhommes et de
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fidèles augmente aussi nos charges et notre travail. Nous avons été obligées d'accroître nos classes, et Mgr notre Prélat a pris la peine d'écrire çn France qu'on nous envoie deux religieuses pour nous donner du secours. Nous ne savons encore d'oti elles seront tirées « parce que de plusieurs maisons de France, même de notre Congrégation il y en a qui prétendent. Il a un grand vicaire en France à qui il a donné la commission d'examiner les aspirantes et d'en faire le choix. Voilà, Monseigneur, l'état présent de cette aouvelle Eglise, de votre petit séminaire de Canada et de vos très*humbles filles, desquelles sans doute je suis la moindre; qui ose néanmoins me recommander à vos saints sacrifices , afin qu'il plaise à la divine bonté de me rendre un instrument digne d'accomplir ses volontés. Je supplie Votre Grandeur de conserver toujours en mon endroit les sentiments d'un charitable Père, comme je conserverai toujours à votre égard les respects d'une très-humble et très-obéissante fille et servante en Notre-Seigneur.
De Québec, le 25 de septembre 1670.
LETTRE CCXIII.
A SON FILS
Quand Dieu dous engage dans les emplois, il faut les aimer, non parce qu'ils sont âclatanls, mais parce qu'ils sont dans Tordre de sa Tolonté. -— Son humilité profoùde, son union intime, son commerce familier et continuel avec Dieu. — Qualités de cette union et de ce commerce. — La simplicité de son oraison. — Perte de son Ame en Dieu. — Explication de son vœu de plus grande perfection.
Mon très-clfier et bien-aimë fils,
Voici la réponse à votre lettre du 25 avril 1670, que j*ai lue avec une joie toute particulière, y voyant les aimables conduites de Dieu sur vous et sur moi, pour lesquelles je le louerai éternellement. Vous m'avez obligée de me dire (fait plaisir en me disant) les progrès de votre saint Ordre, que j*aime et honore à un point que je ne puis dire. Je ne le regarde et n'y pense qu'avec respect et vénération ; et les louanges que je rends à la divine Bonté sont continuelles de ce qu'elle vous y ait appelé. J'y vois toutes vos coutumes et vos conduites, et je n'y trouve rien que de saint.
Ne me dites donc plus que vous aimeriez mieux la solitude et la vie retirée que les charges et les emplois. Ne les aimez pas parce qu'ils sont éclatants, mais parce qu'ils sont dans l'ordre de la volonté de Dieu. 11 est pourtant bon que vous ayez la vue de vos imperfections, de vos incapacités, de votre insufSsance : c'est Dieu
qui opère en vous ces sentiments et qui vous tient dans un état d'humiliation à vos yeux, pour vous sanôtifier dans des emplois où se perdent ceux qui présument de leurs propres forces.
Je vous dirai avec simplicité, mon très cher fils, que Dieu tient sur moi la même conduite quil tient sur vous. Je me vois remplie de tant d'infidélités et de misères, et j'en suis si souvent anéantie devant Dieu et si petite à mes yeux (pour ce dernier il m'est continuel), que je ne sais comment y apporter remède, parce que je vois mes impecfections dans une obscurité qui n'a point d'entrée ni d'issue. Me voilà à la fin de ma vie, et je ne fais rien qui soit digne d'une âme qui doit bientôt comparaître devant son Juge. Cependant, toute imparfaite que je suis, et pour anéantie que je sois en sa présence, je me vois perdue par état (manière d'être habituelle) dans sa divine Majesté, qui depuis plusieurs années me tient avec elle dans un commerce, dans une liaison, dans une union et dans une privauté que je ne puis expliquer. C'est une espèce de pauvreté d'esprit qui ne me permet pas même de m'entretenir avec les anges, ni des délices des bienheureux, ni des mystères de la foi. Je veux quelquefois me distraire moi-même de mon fond pour nl'y arrêter et m'égayer dans leurs beautés comme dans des choses que j'aime beaucoup ; mais aussitôt je les oublie, et l'esprit qui me conduit me remet plus intimement dans Celui où je me perds, et qui me plaît plus que toutes choses. J'y vois ses amabilités, sa majesté, ses grandeurs, ses pouvoirs, sans néanmoins aucun acte de raisonnement ou de recherche, mais en un moment qui dure toujours.
Je veux dire ce que je ne puis exprimer, et ne le pouvant exprimer, je ne sais si je le dis comme il faut.
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L'âme porte dans ce fond des trésors immenses et qui n*ont point de bornes. Il n'y a rien de matériel, maïs nne foi toute pure et toute Aue qui dit des choses infinies. L'imagination, qui n'a nulle part à cet état, cherche à se repaître et voltige çà et là pour trouver sa nourriture; mais cela ne fait rien à ce fond, elle n*y peut arriver, et son opération se dissipe sans passer plus avant. Ce sont pourtant des attaques qui, pour être faibles et passagères, ne laissent pas d'âtre importunes et des sujets de patience et d^humiUation. Dans cet état, les sens, soit intérieurs, soit extérieurs, n'ont point de part, non plus que le discours de l'entendement ; toutes leurs opérations se perdent et s'anéantissent dans ce fond, où Dieu mênie agit et où son divin esprit opère. La foi fait tout voir indépendamment des puissances. L*on n'a nulle peine en cette disposition intérieure de suivre les exercices de la Communauté; les affaires temporelles ne nuisent point parce qu'on les fait avec paix et tranquillité, ce qui ne . peut se faire lorsque le sens agit encore.
Par le peu que je viens de vous dire vous pouvez voir l'état présent de la conduite de Dieu sur moi. Il me serait bien difficile de m'étendre beaucoup pour rendre compte de mon oraison et de ma disposition intérieure, parce que ce que Dieu me donne est si simple et si dégagé des sens, qu'en deux ou trois mots j'ai tout dit. Ci-devant je ne pouvais rien faire dans mon oraison, sinon de dire dans ce fond intérieur par forme de respir : Mon Dieu, mon Dieu, mon grand Dieu, ma vie, mon tout, mqn amour, ma gloire! Aujourd'hui je' dis bien la même chose, ou plutôt je respire de même; mais, de plus, mon âme proférant ces paroles trèssimples et ces respirs très-intimes, elle expérimente
la plénitude de lear signification; et ce qae je fais dans mon oraison actuelle, je le fais tout le jour, à mon coucher, à nion lever et partout ailleurs. Cela fait que je ne puis entreprendre des exercices par ûHëthode» toai 8*en allant à la conduite intérieure de Dieu sur moi. Je prends seulement un petit quart d'heure le soir pour présenter le Cœur du Fils de Dieu à son Père pour cette nouvelle Eglise, pour les ouvriers de l'Evangile, poor vous et pour mes amis. Je m'adresse ensuite à la sainte Vierge, puis à la sainte famille, et tout cela se fait par des aspirations simples et courtes. La psalmodie, qui est un exercice réglé, ne m'incommode point, mais plutôt elle mcHsoulage. Je suis et pratique encore sans peine les autres exercices de la régularité, et tant s'en faut que mon occupation intérieure m'en détourne, qn*au contraire il me semble que tout mon intérieur se porte à les garder parfaitement. Mais je m'arrête trop à moimême, mon très-cher fils, revenons à ce qui vous touche.
Prenez votre plaisir dans les emplois que Dieu vous donne, vous y trouverez votre sanctification, et Dieu aura soin de vous partout. Soyez élevé, soyez abaissé, pourvu que vous soyez humble vous serez heureux et toujours bien. Je comprends les emplois de votre charge et toutes ses dépendances; je n'y vois rien qui ne soit saint, et qui par conséquent ne soit capable de vous sanctifier.
Pourquoi me demandez^vous pardon de ce que vous appelez saillies de jeunesse : il fallait que tout se passât de la sorte, et que les suites nous donnassent de véritables sujets de bénir Dieu. Pour vous parler franchement, j*ai eu des sentiments de contrition de vous avoir tant fait de mal, depuis même que je suis en Canada. Avant que Dieu vous eût appelé en Religion je me suis
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-tronTée en des détresses si extrêmes par la crainte que j'avais que mon éloignement n'aboutît à votre perte, et que mes parents et mes amis ne vous abandonnas^* sent, que j'avais peine de vivre. Une fois le diable me donna une forte tentation que c'en était fait, par de certains accidents dont il remplit mon imaginjation t je croyais que tout cela était véritable, en sorte que je fus contrainte de sortir de la maison pour me retirer à récart. Je pensais alors mourir de douleur; mon recours néanmoins fut à celui qui mavait promis ^ d'avoir soin de vous. Peu après, j'appris votre retraite du monde dans la sacrée Religion, ce qui me fit comme ressusciter de la mort à la vie. Admirez la bonté de Dieu, mon très-cher fils ; il me donne les mêmes impressions qu'à vous touchant les grâces qu'il m*a faites. Je me vois cfontinuellement comme étant par miséricorde dans la maison de Dieu. Il me semble que j'y suis inutile; que je ne sais rien et que je ne fais rien qui vaille en comparaison de mes sœurs; que je suis la plus ignorante du monde; et quoique j'enseigne les autres, qu'elles en savent plus que moi. Je n'ai, grâce à Notre- Seigneur, ni pensées de vanité ni de bonne estime de moi-même : si mon imagination s'en veut former à cause de quelque petite apparence de bien, la vue de ma ' pauvreté l'étoufie. aussitôt. Admirons donc ta bonté de Dieu de nous avoir donné des sentiments si semblables; je le remarque en tout ce que vous me dites par votre lettre.
Quand au vœu de la plus grande gloire de Dieu, vous avez les mêmes difficultés qu'avait sainte Thérèse. Celui qu'elle avait fait était général et sans restriction, ce qui la jetait dans de fréquents scrupules. Cela obligea son directeur, qui n'en avait pas moins qu'elle, de lui
en écrire une formule que je vous envoie, et à laquelle le révérend Père Lallemant a jugé à propos que je me tienne. Je l'avais aussi fait général, savoir de faire et de souffrir tout ce que je verrais être à la plus grande gloire de Dieu et de plus grande perfection : comme aussi dj9 cesser de faire et de souffrir ce que je verrais y être contraire; j'entendais le même de la pensée. J'ai continué l'usage de ce vœu ainsi conçu plusieurs années, et je m'en trouvais bien ; mais depuis que ce révérend Père eut vu cette formule dans les chroniques du Mont- Carmel, il désira que je la suivisse. Vous voyez par là, qu'il faut avoir de la direction dans la pratique de ce vœu, qui n'est pas si étendu, dans la formule que je vous envoie, que dans les sentiments que vous en avez. Voici cette formule :
Vœu de la plus grande perfection ou de la plus grande gloire de Oieu réduit en pratique, et donné à sainte Thérèse pour l'exempter de tout scrupule, elle et ses confesseurs.
Promettre à Dieu daccomplir tout ce que votre confesseur, après lavoir (que vous laurez) interrogé en confession, vous répondra et déterminera que cest le plus parfait; (de manière que) que vous soyez alors obligée de lui obéir et de le suivre (suivre sa décision) : mais cette obligation doit supposer trois conditions : La première, que votre confesseur soit informé de ce vœu, et qu'il sache que vous lavez fait. La seconde que ce soit vous-même qui lui proposiez les choses qui vous sembleront être de plus grande perfection, et que vous lui en demandiez son sentiment, lequel vous servira d'ordonnance (de règle.) La troisième, qu'en effet la chose qui vous sera spécifiée soit pour vous de plus grande
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perfection.^ Alors ce vœa, qui sera ainsi conditionné, ▼ous obligera fort raisonnablement, au lieu que celui que vous aviez fait auparavant par un excès de ferveur, supposait une trop grande délicatesse de conscience, et vous exposait aussi bien que vos confesseurs à beaucoup de troubles et de scrupules.
Voilà, mon très-cher fils, le vœu général modéré et restreint par la formule; mais de quelque manière que vous Je preniez, je vois bien qu'il vous causerait de rinquiétude, ainsi je ne vous conseillerais pas de le faire. Il y faut suivre les mouvements intérieurs avec ane grande fidélité, et vous pourriez vous jeter dans les excès et extrémités que vous dites.
De Québec, le 25 de septembre 1670.