M. II
que la main toute- puissante de Dieu qui les en puisse tirer. Elles s'imaginent être plus sages que ceux qui ont droit de les diriger. Celle dont je parie n*aura jamais de repos; Dieu la fera souffrir par sa façon même d'agir, jusqu'à ce qu'elle se rende et se soumette à sa divine volonté. Ces beaux talents et ces grands avantages de nature ne lui serviront que de croix si elle ne se tourne du côté de Dieu par une humble soumission d'esprit. Vous dites bien qu'elle ne laisse pas d'être bonne religieuse, mais elle serait tout autre si elle prenait l'esprit que Dieu demande d'elle, et ce serait un grand trésor dans une maison.
Nous avons enfin reçu les saintes reliques qu'on vous a envoyées de Rome. Mgr notre Prélat, accompagné du révérend Père Lallemant, a fait l'ouverture de la caisse le jour do saint Augustin. Il s'y est trouvé trois ossements; le premier large de deux doigts, et long d'environ six pouces, et les deux autres larges de deux pouces et longs de quatre. Ce ne sont point des reliques baptisées, comme l'on dit, mais elles portent les véritables noms de saints martyrs qui ont souffert. Nous les avons mises dans des châsses, et en avons fait une grande fête. Nous vous sommes infiniment obligées d'un si riche présent, et vous supplions de nous en procurer de semblables le plus que vous pourrez par le moyen de vos amis.
De Québec, 1070,
DE LA MËRB MARIB DB l'INGARNATION. 483
LETTRE CCXVI.
A SON FILS
Bll« répond à quelques demaDdes qu'il lui avait faites touchant la religion,
les mœurs et la police des sauvages.
Mon très-cher fils,
Par cette Lettre je réponds distinctement aux questions que vous me faites touchant nos sauvages. Ce que j'y avais oublié, un bon Père y a suppléé, et vous pouvez vous assurer que tout y est véritable. Vous y verrez les absurdités des hommes qui n'ont ni la foi, ni même les lumières naturelles, à cause de la nature corrompue, qui est toute vivante en eux avant le baptême. Vous demandez :
1. Si les sauvages, avant que d'avoir vu des Européens, avaient la connaissance du vrai Dieu ; et quelle connaissance ils en avaient.
Je réponds qu'ils n'en avaient point. Il s'en trouvait seulement quelques-uns qui, faisant réflexion sur les mouvements des cieux, sur la disposition des astres, et sur l'ordre constant des saisons, ont connu par la raison naturelle qu'il y avait quelque puissant génie, qui ayant créé toutes ces choses, les gouvernait avec tant de sagesse. J'en ai connus, qui admirant l'harmonie des choses qui sont dans la nature, méditaient là-dessus.
et disaient : Assurément il y a un auteur de tout ce que nous voyons dans le monde, car tout cela n'a pu se faire de soi-même. Dans cette vue, ils priaient celui qui a tout fait; et ceux qui sont chrétiens ont conservé cette façon de parler, en sorte que voulant prier Dieu, ils lai disent : Toi qui as tout fait, etc. Ceux-là, convaincus de leur raisonnement, l'apostrophaient comme je viens de dire et lui offraient des présents, comme de la farioe de blé d'Inde et du petun, qui sont les choses les plus exquises qu'ils aient. Deux capitaines algonquins, qui étaient de ce nombre, ayant entendu le révérend Père Le Jeune, crurent aussitôt et embrassèrent la Foi. Ils ont été les deux premiers chrétiens, et tous deux nous donnèrent leurs filles dès le lendemain de notre arrivée en ce pays. Il y a plusieurs exemples de cela, qui font voir et admirer la bonté de Dieu.
2. S'ils adoraient quelque divinité, et quel culte ils lui rendaient.
Quelques-uns adoraient le soleil et lui offraient des sacrifices, jetant dans le feu de la graisse d'ours, d'orignal, et d'autres bêtes, et faisant brûler du petun et de la farine de blé d'Inde. Il y en avait qui reconnaissaient un certain Messou qui a réparé le monde. Cette connaissance est belle et a bien rapport à la venue du Messie, qui a été le Réparateur du monde. Mais l'aveuglement de l'infidélité a obscurci cette belle lumière par une fable des plus ridicules; parce que les Hurons, qui sont ceux qui avaient cette connaissance, disaient que ce Messou avait réparé le monde par le moyen d'un rat et d'une rate musqués. Quelques autres avaient recours à certains génies, qu ils disaient présider sur les eaux,
dans les bois, sur les montagnes, dans les vallées et en d'autres lieux . Mais tous obéissaient aux songes comme à une Divinité, observant exactement ce qui leur avait été représenté dans le sommeil. Si un homme avait songé qu'il tuait un autre homme, dès qu'il était levé il Fallait trouver, et le surprenant il le tuait. Ceux qui n'ont pas la Foi le font encore, parce qu'ils se croient obligés d'obéir à leurs songes; et ce mal est un des plus grands obstacles à la Foi. Je viens tout présentement d'apprendre deux nouvelles qui confirment ce que je viens de dire, et qui sont capables d'émouvoir les cœurs de ceux qui sont nés dans le christianisme à rendre grâces à la divine bonté d'une vocation si précieuse, si pure et si éloignée de l'erreur. Un sauvage, qui était bien avant dans les Iroquois, ayant songé qu'il fallait qu'il tuât sa femme, qui était pour lors à Montréal dans une bourgade de sauvages où il y a un grand nombre d'Iroquois, se leva promptement et vint en ce village, qui est à plus de cent lieues de son pays, pour tuer cette femme qui est chrétienne. Les Pères ayant appris la furie de cet homme, la font cacher dans une cabane fermée. Ce furieux néanmoins y entra tout effaré avec des chiens qui suivaient la femme à la piste, car ces animaux sont dressés à cela. On la fait monter au grenier; les cMens la suivent. Enfin elle se jette à terre, elle fuit et on la met en la garde des sauvages. Voyez l'aveuglement de ces peuples infidèles, de faire plus de cent lieues de chemin pour obéir à un songe. Un autre songea qu'il fallait qu'il enlevât une fille, et fit autant de chemin que l'autre pour obéir à son songe. Elle s'enfuit chez les Pères qui la cachèrent; l'autre jetait feu et flammes, menaçant de tout tuer si on ne lui donnait cette fille. Pendant qu'un Père l'entretenait
pour l'amuser, on la met dans un canot pour la faire évader; l'autre court après. On la mène à Chambly, qui est un des forts du passage des Iroquois ; il la suit toujours; on la conduit en divers lieux; il n'abandonne point ses poursuites. Enfin il l'attrape et Tenlôve. N'est-ce pas là une étrange barbarie ? Ce qui la rend plus effroyable, ce sont les boissons que les Français donnent aux sauvages : car quand ceux-ci ont bu une fois de l'eau-de-vie, outre le songe, ils idolâtrent encore l'ivresse, et ces deux choses étant jointes ensemble, on ne peut rien voir de plus féroce : car ils se tuent les uns les autres, ils se coupent le nez et les oreilles, et l'on en voit un grand nombre de mutilés; mais revenons à nos questions.
3. Croyaient-ils à rimmorialité de l'Ame, et supposé qu'ils y cmssent,
ce que l'Ame devenait après la mort?
Ils croyaient à l'immortalité de lame, et l'honneur qu'ils rendaient aux corps en est une preuve. Ils estimaient que les âmes étant séparées des corps s'en allaient au-delà de la mer, où elles demeuraient en repos. Pour faire ce voyage, ils leur donnaient un Viatique, faisant brûler quelques graisses près du tombeau du défunt. Ils leur fournissaient même quelques armes et autres choses nécessaires pour le voyage. Généralement parlant, tous les peuples de l'Amérique croient que l'âme est immortelle, et qu'elle s'en va après la mort au lieu où ïe soleil se couche, .et d'où il ne se lève jamais. Ils étaient si fort en cette pensée avant qu'ils eussent vu des Européens, que quand on les catéchisait et qu'on leur parlait du paradis, ils disaient
qu'ils n'y voulaient pas aller, mais au pays des âmes où allaient leurs parents. Ils croyaient que là elles vivaient, des âmes des castors, des orignaux et des autres animaux dont ils avaient mangé les corps durant leur vie. Cette créance de l'immortalité des âmes leur sert beaucoup pour leur conversion.
4. S'ils avaient quelque police pour la paix, pour la guerre,
pour le gouvernement.
Oui, ils en avaient. Ils envoient des ambassadeurs les uns chez les autres pour traiter de paix, mais souvent ils tuent les ambassadeurs contre le droit des gens, ris font la guerre en se surprenant les uns les autres. Ils assiègent quelquefois les bourgs, et les prennent; quelquefois aussi ils lèvent le siège. Ils se battent peu en bataille rangée. Leur gouvernement n*est pas absolu; les chefs disposent de la jeunesse par humbles remontrances, mais ils sont éloquents et persuasifs pour les gagner.
5. Avaieat-ile quelque connaissance de la création du monde et du déluge, et quelque écriture qui approchftt de l'Evangile?
Non pas du premier, sinon que par le raisonnement ils inféraient de l'harmonie du monde qu'il y avait quelque grand génie qui l'avait fait et qui le conservait dans un ordre si constant et si réglé, ainsi que j'ai déjà reniarqué. Pour le second, ils ont leurs fables, qui
ont quelque rapport à ce que l'Ecriture dit du déluge.
Les Âbnakiouois, qui sont des peuples du côté du
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sud, parlent d'une fille vierge qui enfanta un grand homme. Ces peuples n'ont pas plus tôt connu les européens que les autres nations de l'Amérique, et jpartant la connaissance de cette Vierge Mère est extraordinaire et surprenante. Il en est de même de ce grand homme dont elle est Mère, parce que c'est ce Messie, dont j'ai parlé, que les Hurons disent avoir réparé le monde par un rat et une rate musqués.
6. De quelle manière conservaient-ils la tradition de leurs histoiree, et de ce qui était arrivé le temps passé, et s'ils n'avaient point de lettres pour le faire f
Ils conservaient la tradition de leurs histoires par le récit que les pères en faisaient à leurs enfants et les anciens aux jeunes gens, car ils n*ont point l'usage de l'écriture ni d'aucun caractère. Ce défaut d'écriture est cause que leurs traditions sont mêlées de beaucoup de fables et d'impertinences, qui grossissent toujours avec le temps. Ils ne peuvent comprendre comment par les lettres nous pouvons savoir ce qui se passe en France et ailleurs. Ils s'affermissent dans la Foi quand on leur dit que l'écriture nous enseigne nos mystères. S'ils sont à trois ou quatre cents lieues d'ici, et que leurs gens qui sont venus ici en traite s'en retournent, portent des lettres aux Pères qui les gouvernent, ils sont tout extasiés quand ces Pères leur disent tout ce qu'ils ont fait et dit à Québec. Ils ne peuvent concevoir comme la lettre qu'ils ont portée peut dire de si grandes vérités, sans jamais se tromper. Cela fait qu'ils tiennent les Pères pour des manitoux à qui rien n'est caché ou impossible, et cela sert beaucoup à la foi.
DB LA MBRB MARIB DB L'INCARN ATION . 489
7. De quelles armes ils se servaient en guerre, et avec quels instruments
ils les faisaient.
Ils se servaient de massues de bois, d*arcs et de flèches, dont la pointe était d*os d'orignal et de caribou, ou de pierres qu'ils affilaient. Ils en portaient un vaisseau derrière le dos quand ils allaient en guerre.
8. De quelle manière ils vivaient, n'ayant point d'ustensiles de cuisine, ni l'usage du feu ; ou s'ils avaient du feu, comment ils le conservaient.
Ils se servaient de plats d'écorce très-bien faits. Avant qu'ils eussent commerce avec les européens ils avaient l'usage du feu par le moyen -des pierres, dont ils ne manquaient pas. Et pour faire cuire leur viande, on ils la rôtissaient au feu, ou ils la faisaient bouillir dans de grands plats d'écorce qu'ils remplissaient d'eau, puis faisant chauffer jusqu'à rougir un grand nombre de pierres, ils les mettaient dedans pour échauffer l'eau et la faire bouillir jusqu'à ce que la viande fut cuite. Pour faire rôtir les chairs, ils font des cordes d'écorce de bois tendre; ils y attachent la viande et la suspendent, puis ils la tournent et virent devant le feu jusqu'à ce qu'elle soit rôtie. Ils font aussi du fil d'ortie, qu'ils filent
sans fuseau, le tordant sur le genou avec la paume de la main. Ils en font leurs petits ouvrages, qu'ils ornent avec du poil de porc-épic blanc et noir, le mêlant avec d'autre bouilli en des racines, qii! le font aussi beau que la cochenille fait en France l'écarlate. J'ai fait voir ce que je viens d'écrire à uq de nos
révérends Pères fort savant en ces matières, afin de ne vous rien mander qui ne soit bien assuré : Je vous l'envoie avec son approbation.
De Québec, le 1670.
LETTRE CCXVIL