AU RÉVÉRKND PERE PONCET, JESUITE
Elle lui fait le récit de la vocation de madame de la Peltrie au Canada, et des principales vertus et actions de sa vie. — Explication relativement à ce qu'elle avait dit dans la Lettre CCIX au sujet de la Mère de Saint- Augustin, Hospitalière.
Mon révérend Père,
Vous avez prié madame de la Peltrie de vous mander de certaines choses que j ai bien vu que sa vertu ne lui permettait pas d'écrire. Je n'ai pas voulu faire de violence à sa pudeur, mais comme je sais l'histoire, j'ai mieux aimé dérober quelque peu de temps à mes occupations pour vous en faire moi-même le récit.
Je vous dirai donc que cette dame, après la mort de M. de la Peltrie, son mari, se porta d'une façon toute particulière à, la pratique de la vertu. Elle sortit de sa maison contre le gré de messieurs ses parents, qui avaient tant d amitié et de tendresse pour elle, qu'à peine la pouvaient- ils perdre de vue. Elle fut demeurer à Alençon, où eile ne voulut pas demeurer, chez M. de Vaubougon son père, pour éviter les sollicitations qu'il eût pu lui faire de se remarier. Etant ainsi établie à sa
liberté, elle faisait beaucoup d'actions de charité, logeant et servant les pauvres, et retirant en sa maison des filles perdues, pour les retirer des occasions de péché. Quelque aversion qu'elle eût du mariage, son père ne laissa pas de lui en parler et de la presser d'y entendre une seconde fois. Comme elle donnait autant de refus qu'il faisait d'instances, il lui défendit l'entrée de sa maison et lui dit qu'il ne la voulait jamais voir. Ce traitement l'obligea de se retirer quelque temps dans une ihaison religieuse, où elle ne fut pas exempte d'importunité à cause de la proximité de ses parents.
En ce temps- là le révérend Père Le Jeune fit imprimer une relation par laquelle il exhortait ses lecteurs à donner du secours aux sauvages, et où, entre les motifs qu'il donnait, il disait ces paroles touchantes : Ah! ne se trouvera-t-il point quelque bonne et vertueuse dame qui veuille venir en ce pays pour ramasser le sang de Jésus-Christ en instruisant les petites filles sauvages? Ces paroles lui pénétrèrent le cœur, en sorte que depuis ce temps-là son esprit fut plus en Canada qu'on elle-même. Avec ces sentiments qu'elle conservait en son âme, elle fut obligée de retourner à ÂlcAçon, ou le décès de Madame sa mère la rappella. Elle y tomba elle-même malade à la mort, en sorte que les médecins l'ayant abandonnée, ils ne la visitaient plus que par honneur et par cérémonie. Comme on l'attendait à expirer, il lui vint un mouvement de faire vœu à saint Joseph, patron du Canada, que s'il lui plaisait d'obtenir de Dieu sa santé, elle irait en ce pays et y porterait tout son bien, qu'elle y ferait une maison sous son nom et qu'dle se consacrerait elle-même au service des filles sauvages. Pendant que tout cela se passait en son esprit, il y avait là des personnes qui, de la part de Monsieur
800 père, lai voulaient faire rompre le testament qu'elle avait fait, et lui-même la pressait fort de le faire. Pour toute réponse elle le supplia de la laisser mourir en paix, ce qui l'offensa étrangement. Dans ce combat elle n'était soutenue que des Pères Capucins qu'elle avait fait ig[)pe- 1er pour l'aider à bien mourir. Et il est à remarquer qu'elle était si près de la mort, qu'on avait passé la nuit à lui faire un habit de Saint- François, avec lequel elle voulait être inhumée. Elle s'endormit parmi ces contradictions, et lorsqu'on l'attendait à expirer. Mais à son réveil, contre l'attente de tout le monde, elle se trouva sans fièvre et dans une forte résolution de conserver son bien pour l'exécution de son dessein du Canada.
Le lendemain, les médecins ayant appris qu'elle n'était pas morte, l'allèrent visiter, et l'un deux lui ayant manié le pouls et l'ayant trouvée sans fièvre, lui dit par un certain transport: Madame, vous êtes guérie; assurément votre fièvre est allée en Canada. Il ne savait pas ce qui s'était passé dans son intérieur, mais elle, qui s'en ressouvenait fort bien, le regarda, et avec un petit sourire lui repartit : Oui, Monsieur, elle est allée en Canada. Ses forces étant revenues en peu de temps, son père lui livra de nouveaux combats et lui dit que si elle ne lui donnait le contentement qu'il désirait, elle le verrait mourir de déplaisir. Plusieurs personnes de qualité et de mérite, même des religieux, entraient dans le sentiment de son père et lui conseillaient de se marier. Enfin elle communiqua son dessein à un de vos révérends Pères et lui demanda les moyens qu'elle pourrait tenir pour mettre fin à laffliction de son père. Ce révérend Père lui dit que tout cela pouvait s'accommoder, que son père serait satisfait et qu elle ne tomberait point dans l'inconvénient quelle craignait; qu'il connaissait
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QD gentilhomme nommé M. de Bernières, trésorier de France à Caen, qui menait une vie de saint, et qu*il le faudrait prier de la faire demander en mariage pour y vivre comme frère et sœur. Cela fut conclu, et sans différer davantage, elle écrivit à M. de Bernières pour le supplier de la demander en mariage à son père, avec lequel elle était alors en bonne intelligence, parce qu'elle lui avait promis de lui donner le contentement qu'il désirait.
M. de Bernières, qui était un homme pur comme un ange, ayant reçu la lettre de madame de la Peltrie, fut surpris au-delà de ce qu'on peut s'imaginer, et ne savait que répondre à une proposition si peu attendue. II consulta son directeur et quelques personnes de piété, qui lui persuadèrent d'embrasser ce dessein, rassurant qu'ils . connaissaient madame de la Peltrie, qui ne le désirait que pour en facilité l'exécution. II m'a dit depuis qu'il fut trois jours sans poùVoir se résoudre, quelque estime de vertu qu'on lui donnât de madame de la Peltrie. Il souffrait de grands combats, craignant de se hasarder dans une occasion si périlleuse; outre que tout le nionde savait la résolution qu'il avait prise, de vivre chastement et de ne se marier jamais. Enfin après avoir fait beaucoup de prières pour savoir la volonté de Dieu sur cette proposition, il résolut de passer outre, et sans différer davantage, il écrivit à un gentilhomme de ses amis nommé M. de la Bourbonnière, pour le prier d'aller trouver M. de Vaubougon et de lui demander de sa part madame de la Peltrie sa fille. .
Cet ami se fit honneur de trouver une occasion si favorable de rendre service à M. de Bernières. Après' que M. de Vaubougon l'eût entendu parler, il passa
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d'une extrémité à une autre et pensa mourir de joie; et ne pouvant quasi parler, pour le transport dont son cœur était saisi, il pric^ce gentilhomme de voir sa fille et de savoir d'elle-même sa volonté. Il la vit et ayant tiré d'elle le consentement qu'il désirait, ce qui ne lai fut pas difficile, il en alla donner avis à M. de Bemières, qui demeura l'homme du monde le plus empêché, parce qu'il fallait aller à Alençon pour l'exécution da mariage. M. de Vaubougon, qui était au lit malade des gouttes, pressait de son côté sa fille de terminer l'afEaire au plus tôt. Il faisait tapisser et parer la maison pour recevoir M. de Bernièros, et inspirait à sa fille les paroles qu'elle lui devait dire pour les avantages de ce mariage.
Cependant M. de Bernières ne se pressait pas, ce qui faisait languir ce bon vieillard, qui voyant que le temps se passait, commença d'entrer en soupçon que sa fille se moquait de lui, en sorte qu'il voulait lui faire signer uq papier qui devait lui causer une perte de plus de quarante mille livres. Elle le flattait, lui disant que M. de Bernières était un homme d'honneur qui ne manquerait pas à sa parole, mais qu'il lui avait fait savoir que ses affaires ne lui pouvaient permettre de faire le voyage de six semaines Elle le fit néanmoins venir à Alençon en secret, et le fit loger en la maison d*une de ses amies qui lui était fidèle et à qui elle avait confié tout le secret du Canada. Ils conférèrent ensemble de ce qu'ils pourraient faire pour ce mariage. Le conseil des personnes doctes était quils pouvaient se marier et vivre en chasteté : mais pour les intérêts temporels, Ion assurait que ce mariage eût porté préjudice aux affaires du Canada à cause ilu bien de madame de la Peltrie, dont les héritiers
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easseut pu avec le temps fiedre de la peine à M. de Beraières. La résolution fat qu'ils ne se marieraient pas, mais qu'ils feraient semblant de l'être, et là^dessus M. de Bemiôres rQjx)urna en sa maison.
Au même temps M. de Vau bougon fut saisi d'une grosse maladie dont il mourut, ce qui fit^changer les affaires de face. Madame de la Peltrie demeura libre de ce côté-là, mais il lui survint un autre embarras. Sa sœur aînée et son beau-frôre ne Toulurent pas qu'elle entrât en partage du bien de leur père, et ils voulaient la faire enlever et mettre en interdiction, disant qu'elle donnait son bien aux pauvres, et que par sa mauvaise conduite elle aurait bientôt tout dissipé. Elle fut à Caen en secret pour consulter M. de Bernières, qui l'encouragea puissamment, et par le conseil duquel elle appela au parlement de Rouen. Elle y fut avec son homme d'affaires, qui lui conseillait de faire serment d'une chose très-juste, et qu'il l'assurait qu'elle . gagnerait son procôs. Comme elle était fort craintive, elle ne le voulut pas; mais elle s'adressa à Dieu et au glorieux saint Joseph, lui réitérant le vœu qu'elle avait fait de se donner avec tout son bien au service des filles sauvages, et de fonder à cet effet une maison d'Ursulines en Canada. Dès le lendemain, un député vient lui dire qu'elle avait gagné son procès, et qu'elle était déclarée capable du maniement de son temporel.
Comme l'on avait eu quelque connaissance de la recherche de M. de Bernières, on croyait qu'elle allait se marier, et on la montrait au doigt; et même des personnes religieuses lui faisaient en face des reproches de ce qu'ayant mené une vie dévote et exemplaire, elle la quittait pour reprendre celle du grand monde. Elle répondait en souriant et avec modestie, qu'il fallait
faire la volonté de Diea. Ces réponses confirmaient la créance qa on en avait, et surtout sa sœar et ses parents.
Son cœur se sentant extraordinairement pressé d'exécuter son dessein, elle s'en alla à Paris pour en chercher les moyens, et M. de Bernières Ty fut trouver pour l'aider en cette recherche. Comme ils agissaient de concert, le démon suscita un nouveau trouble, savoir qu'on cherchait Madame de la Peltrie pour la mettre en un lieu où elle ne pût dissiper ses biens. Elle était seulement accompagnée d'une demoiselle et d'un laquais à qui elle avait confié ses secrets, et afin de n'être point surprise, dans la nécessité où elle était de consulter les personnes de piété, elle changeait d*habit avec sa demoiselle et la suivait comme une servante.
Ceux qui furent principalement consultés sur une affaire si extraordinaire furent le Père de Condren et M. Vincent (saint Vincent-de-Paule), dont le premier était général de TOratoire, et l'autre de Saint-Lazare. L'un et l'autre ayant jugé que cette vocation de madame de la Peltrie était de Dieu, M. de Bernières ne pensa plus qu'à chercher le Père qui faisait à Paris les affaires du Canada. Par une providence de Dieu toute particulière il fut adressé à Votre Révérence, qui lui donna espérance que ce dessein pourrait réussir. Sur quoi vous prîtes occasion de lui dire, parlant de moi, que vous connaissiez une religieuse Ursuline à qui Dieu donnait de semblables pensées pour le Canada, et qui n'attendait que l'occasion. Lui, tout ravi d'une rencontre si heureuse, fut trouver madame de la Peltrie et lui dit la découverte qu'il avait faite; la voilà toute pleine d'espérance. Votre Révérence prit la peine de m'écrire de sa part, à quoi je fis réponse avec action de grâces
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et d'acquiescement, moyennant l'ordre de robfissaiice. On consulte les révérends Pères Lallemant et de la Haye, et par leur conseil M. le Commandeur de Sillenr^ et M. Fouquet, conseiller d'Etat, afin d ayoir leur cousentement pour le passage de madame de la Peltrie» des religieuses et de leur suite.
Cependant, pour amuser le monde, madame de la Peltrie faisait venir ses meubles d'Alençon, ce qui confirma la créance de son mariage, en sorte qu'on cessa de llnquiéter. Enfin la résolution fut que Ton Tiendrait me quérir. à Tours, et M. de Bemiôres et madame de la Peltrie voulurent bien prendre cette peine. Durant tout le voyage on les prit pour le mari et la femme, et les personnes de qualité qui étaient dans le carrosse en avaient la créance. Etant arrivés à Tours, le révérend Père Grandami, recteur de votre Collège, à qui le révérend Père Provincial avait recommandé de présenter à Mgr l'Archevêque madame de la Croix (c'est le nom que madame de la Peltrie avait pris, afin de n'être pas connue) se trouva prêt pour s'acquitter de sa commission, ce qu'il fii de si bonne grâce que
Monseigneur, que l'on croyait devoir être inexorable pour un dessein si extraordinaire, après l'avoir entendu parler et vu les lettres de MM. de Sillery, de Lauson et Fouquet, fut comme ravi de la grâce que Dieu lui faisait de prendre deux de ses filles pour une si glorieuse entreprise. Le révérend Père lui dit le secret de madame de la Peltrie et de M. de Dernières, corame celle-là sous le nom de madame do la ('roix, et comme tous deux sous l'apparence do tnaria^fi^ avaient pHli le voyage et travaillaient A reX(V.uliot\ do t>0tte alUirt^ n pria le Père et M. do Ilorni^n^s do U monor au monastère, et de donner ordro do sn ptui A U )NWiM>^udo
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Mère supérieure de lui eo donner rentrée et de lui les mêmes honneurs qu*4 sa propre personne. Il fut obéi, parce qu'elle fut reçue avec toutes Les acclamfitions possibles. Toute la Communauté assembléo se trouva à la porte, et quand elfô parut on chanta l^ Vmii Creator, et ensuite le Te Deum laudamtds. Du chœur t>n la mena dans une salle où toutes les religiei^ses furent se jeter à ses pieds pour lui rendre action de grâce de ce qu'elle avait jeté les yeux sur une personne 46 la Maison pour l'exécution de sop dessein.
Quapd on fut informé que M. de Çerniôres ët^it Tagent et l'ange visible de madame de la Peltrfe, Ifos religieuses, avec la permission de leur Supérieure» louèrent file à file au parloir se jeter à ses pieds pour Iqi exposer le dé^ir qu'elles avaipnt d'être choisies pour ^la compagne. La bonne Mère Marie de Saint- Jo^pb i^'osait paraître ni déclarer son désir. Je la fis entrer et la présentai moi-même à M. de Berniôres. Dôa qu'il l'eut vue et entendue parler, il crut que c'était celle-là que Dieu avait choisie pour m*accompagner, et il agit auprès de Mgr l'Archevêque pour qu'on nous l'accordât. Il fit dès lors une liaison d esprit toute particulière avec cette chère Mère, en sorte que Madame, elle et moi n'avions avec lui qu'une même volonté pour les afifaires de Dieu. Il se passa bien des choses au sujet des parents de cette chère Mère, des miens, et de mon fils, qu'il n'est pas nécessaire de dire en ce lieu.
Nos résolutions étant prises. Monseigneur de Tours voulut que nous fussions en sa maison pour nous donner sa bénédiction, et à cet efiet il eut la bonté de nous envoyer son carrosse. Il voulut encore conférer avec madame de la Peltrie, en présence du révérend Père Grandami, et de M. de Bernières, touchant
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la fondation qa^elle voulait faire, et il témoigna qu'il voulait qu'elle fût contraotée en sa présence. M. de Berniôres le supplia de différer jusqu'à ce que nous fussions à Paris, notre voyage étant extrêmement pressé ; mais madame de la Peltrie déclara verbalement qu'elle donnait parole de trois mille livres de rente. Ce bon Prélat se contenta de la promesse verbale qu'elle fit, et nous ayant donné sa bénédiction, nous confia, ma compagne et moi, à ces deux bonnes âmes, avec une recommandation au révérend Père de la Haye d'agir pour lui en cette affaire, et de nous tenir sa place pendant que nous serions à Paris. M. de Bernières réglait notre temps et nos observances dans le carrosse, et nous les gardions aussi exactement que dans le Monastère. Il faisait oraison et gardait le silence aussi bien que nous. Dans les temps de parler, il nous entretenait de son oraison, ou d'autres matières spirituelles. A tous les gîtes c'était lui qui allait pourvoir à tous nos besoins, avec une charité singulière. Il avait deux serviteurs qui le suivaient, et qui nous servaient comme s'ils eussent été à nous, parce qu'ils participaient à Tesprit dThumilité et de charité de leur maître, surtout son laquais, qui savait tout le secret du mariage supposé.
Lorsque nos- révérendes Mères du faubourg de Saint* Jacques surent notre arrivée à Paris, elles nous firent rhonneur de nous envoyer visiter et de nous offrir leur maison; mais les affaires de madame de la Peltrie ne nous permettaient pas de nous séparer d'elle, et de nous enfermer sitôt. M. de Meules, maître d'hôtel chez le roi, nous prêta sa maison, qui était dans le cloître des Pères Jésuites de la maison Professe, ce qui nous fut très- commode, tant parce que nous y avions des
appartements séparés pour M. de Bernières et pour nous, que pour la facilité que nous avions d'aller entendre la messe à Saint-Louis, et d'y recevoir les Sacrements.
M. de Bernières nous accompagnait partout, et tout le monde le croyait le mari de madame de la Peltrie, en sorte qu'étant tombé malade, elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les médecins lui faisaient le rapport; de Tétat de sa maladie, et lui donnaient les ordonnances pour les remèdes. Son masque était attaché au rideau du lit, et ceux qui allaient et venaient lui parlaient comme à la femme du malade. Quoique nous fussions sensiblement affligées de la maladie de M. de Bernières, tout cela néanmoins nous servait de récréation et de divertissement. Ce mot de mariage lai donnait d'autres pensées, car faisant réflexion à la commission qu'il avait donnée à son ami dô demander en son nom madame de la Peltrie à son père, il disait, et répétait : Que fdira M. de la Bourbonnière que je me soiSj ainsi moqué de lui? Bon «Dieu, que dira-t-il? Je n'oserai paraître en sa présence. Toutefois j'irai me jeter à ses pieds pour lui demander pardon. Tout cela se faisait dans nos récréations, mais nos entretiens ordinaires et presque continuels étaient de notre Canada, des préparatifs qu'il fallait faire pour le voyage, et de ce que nous ferions parmi les sauvages dans ce pays barbare. Il regardait la Mère de Saint-Joseph, qui n'avait que vingt deux ans, comme une victime qui lui faisait compassion, et tout ensemble il était ravi de son courage et de son zèle. Pour moi, je ne lui faisais point de pitié : il souhaitait que je fusse égorgée pour Jésus- Christ, et il en souhaitait autant à madame de la Peltrie. Le révérend Père Charles Lallemant se chargea"
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de faire préparer en secret tout rembarquement; et comme Messieurs de la compagnie ne purent faire embarquer tout notre bagage, parce que nous avions parlé trop tard, lui et M. de Bernières louèrent un navire exprès, car madame de la Peltrie n'épargnait point la dépense, pourvu qu'elle vînt à bout de son dessein.
Huit jours avant notre départ, nos révérendes Mères du faubourg de Saint-Jacques nous reçurent dans leur maison avec une charité et cordialité incroyables. Votre révérence sait ce qui se passa au sujet de ma révérende Mère de Saint-Jérôme, que nous avions demandée pour compagne, comme elle tomba malade lorsqu'il fallut partir, et comme cet accident nous obligea de passer sans elle, ce qui nous causa une très-sensible i^ffliction, car outre que nous perdions un excellent sujet, nous fûmes obligées de refaire notre contrat de fondation, dans lequel elle était comprise. M. de Bernières et M. Laudier agent de madame de la Peltrie nous menèrent pour cet effet chez le notaire, où il y eut un peu de démêlé, parce que ce dernier ne jugea pas à propos que madame de la Peltrie employât dans son contrat ce qu'elle avait promis à Mgr de Tours, parce, disait-il, que nous ayant promis plus que le droit n^ permettait, cela eût pu la jeter à l'avenir en des procès avec ses parents. Nous fûmes donc obligées, par le conseil de nos amis, d'en passer à ce qui pouvait rendre le traité valide et sans crainte d'aucune mauvaise conséquence.
Nos affaires étant expédiées à Paris, nous partîmes pour nous rendre à Dieppe, qui était le lieu de l'embarquement, M. de Bernières étant toujours notre ange, gardien avec une charité nonpareille. Nous trouvâmes
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à Rouen le rëvërend Pore Charles Lallemant, qui avait fait préparer toutes choses pour le voyage si secrètement qu'à peine s'en ëtait-cn aperçu dans la maison. Il nous fit la charité de nous conduire à Dieppe, et de faire embarquer nos provisions et notre équipage, madame de la Peltrie foumfssant à toute la dépense. M. de Bernières se fût embarqué avec nous pour faire le voyage, si madame de la Peltrie ne l'eût constitué son procureur pour faire la dépense de sa fondation et pour faire ses affaires en France, car ses parents croyaient assurément qu'ils étaient mariés, et sans cela ils nous eussent arrêtées, ou du moins retardëda cette année-là. Ce grand serviteur de Dieu ne pouvait nous quitter ; il nous mena dans le navire, accompagné du révérend Père Lallemant, et tous deux noua rendirent tous les bons et charitables offices nécesaairea en cette rencontre, où la mer nous rendait fort malades. Enfin il fallut se séparer et quitter notre ange gardien pour jamais; mais quoiqu'il fût éloigné de nous, sa bonté lui fit prendre lé soin de nos affaires avec un amour plus que paternel. Dans toute la eonversation que nous eûmes avec lui depuis notre première' entrevue jusqu'à notre séparation , nous reconnûmes que cet homme de Dieu était possédé de son Esprit, et entièrement ennemi de celui du monde. Jamais je oe lui ai entendu proférer une parole de légèreté, et quoiqu'il fût d'une agréable conversation, il ne se démentait jamais de la modestie convenable à sa grâce. Votre Révérence en peut rendre un semblable témoignage, ayant eu de grandes conversations avec lui à roceasion du dessein de madame notre Fondatrice, duquel il a été un des principaux instruments pour le conduire au point où par la miséricorde de Dieu nous le voyons.
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Voità* mon cbër Père, un petit abrégé des connaissanôes que j'ai de ce qui 8*est passé au sujet de M. de Bernières et de madame de la Peltrie : vous pouvez y ajouter foi, parce que je me suis eflforcée de le faire avec plus de fidélité que d'élégance et d'ornement.
Pour ce qui est de la Mère de Saint-Augustin, il faut que je vous ôte un soupçon que je pourrais vous avoir donné à son égard, d'avoir manqué de fidélité à sa Supérieure. Je vous ai dit que sa conduite intérieure et les choses extraordinaires qui se passaient en elle n'étaient connues ni de sa Supérieure, ni de ses Sœurs, an grand étonnement des personnes spirituelles et expérimentées dans les voies de Dieu. Ce n'est pas manque de fidélité ni de soumission qu'elle a tenu tout cela secret, mais par l'ordre qu'elle en avait de ses Directeurs, pour la nature de la chose qui eût été capable de donner de la frayeur. Elle avait quelquefois, à ce qu'on dit, une centaine de démons en tête, et une fois elle en a eu jusqu'à huit cents, dont elle connaissait Tordre par une impression du Ciel. Ils la priaient de remuer seulenent le dofgt pour témoigner qu'elle leur donnait permission d'agir et de travailler à la perte des âmes. Mais elle les arrêtait, en sorte qu'ils n'osaient remuer. Ils lui faisaient de certaines questions ridicules et impertinentes pour la plupart, et le révérend Père de Brébeuf lui suggérait ce qu'elle avait à répondre. Ils lui demandèrent permission de suivre l'armée française lorsqu'elle allait contre les Iroquois, afin d'empêcher les Français de se confesser ; mais elle les retint, et cependant (pendant cela) presque tous les soldats firent une confession générale. Ces misérables la faisaient souffrir, de rage qu'ils avaient de ce qu'elle les tenait captifs et qu'elle ruinait tous leurs desseins.
On la voyait quelquefois manquer aux observances régulières, par la permission que sea supérieurs lai en donnaient à cause de ses souffrances, qui la rendaient un sujet de douleurs et de faiblesse. Elle souffrait encore plus dans l'intérieur que dans le corps. Cela ne paraissait pas tant, mais je le sais de celui qui avait la direction de son âme. Pour toutes ces choses extraordinaires, ce n'est pas à moi, mon très-révérend Père, d'en porter jugement; vous le ferez tel qu'il vous plaira. Mais je me suis sentie obligée de faire une petite réparation de ce que je vous avais écrit, que sa Supérieure ne savait rien de ce qui se passait en elle; de crainte que vous ne la blâmiez de n'avoir pas eu assez de fidélité envers celle que Dieu lui avait donnée pour la condaire, et que cette pensée ne diminue l'estime que vous pouvez avoir de sa vertu.
De Québec, le 25 ^octobre 1670.
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