PREMIÈRE LETTRE
Mowu], 5 avril iShi.
Monsieur*
Vous savez que depuis quelque temps je fais faire des fouilles aux environs de Ninive, dans Tespoir d'y découvrir des restes de monuments, ou
^ M . Botta m*avait «nvoyé , il y a quelque temps, les résultats des fouilles qu'il avait entreprises dans Tenceinte même de Ninive, et qui lui avaient fourni des inscriptions cunéiformes sur brique et sur pierre; j*allais les publier avec des extraits de ses lettres, lorsque je reçus la nouvelle de sa belle découverte à Khorsabad. Je n'ai pas hésité un instant à la publier avant tout, en me réservant de faire connaître plus tard les inscriptions trouvées à Niniouah. Xai fait reproduire les dessins de M. Botta sans me permettre d y rien faire corriger, et je ne doute pas que tous les lecteurs no soient de mon avis, que c était le meilleur parti à prendre. Ce sont à peu près les seules sculptures assyriennes qne Ion connaisse jusqu'à présent, et les conséquences que Ton peut en tirer, surtout en les compa- J.A Extr. n*" i5. (i 843-45.) i
des inscriptions qui , en multipliant les moyens de comparaison , puissent aider à déchiffrer celles des écritures cunéiformes que Ton ne peut encore lire. J*ai fait travailler longtemps dans le grand monticule placé près de celui sur lequel est bâti le village de Niniouah ; mais , fatigué de n*y trouver que des briques et des fragments insignifiants, j*ai envoyé mes ouvriers à un village voisin , celui de Khorsabad âU^^Â. , d*oii l'on m*avait apporté des briques à inscriptions cunéiformes. J'ai été plus heureux dans cet endroit» et mes ouvriers y ont trouvé les restes d'un monument fort remarquable par le nombre et le caractère des sculptures qui le décorent. Je vous envoie aujourd'hui une description sommaire de ce que Ton a pu déterrer jusqu'à présent» car le tout est enseveli dans Tintérieur d'un monticule. J'y joins quelques dessins faits à là hâte, aussi bien que peut les faire un homme qui ne sait pas dessiner , et la copie de quelques inscriptions. Rappelé à Mossul par des affaires , je n'ai pu rester
rant à celles de PersépoHs, sont extrêmement importantes. M. le cointe Duchâtel, miniàtre de Tintérieur, et M. ViHemtin, ministre de rinstruction puldique, ont bien voulu |M«ndre des mesures qui mettront M. Botta en état de continuer ses fouilles et d'envoyer en France toutes les parties de ces sculptures que leur état de conservation permettra de transporter; etje prie , à cette occasion , MM. Gavé , Vitet, LenormantetLetronue, de me permettre de les remercier, au nom de M. Botta , pour l'intérêt qu'ils ont montré pour la conservation de ces antiquités. Au montent de mettre sous presse, je reçois une seconde lettre de M. Botta, datée du 2 mai, accompagnée de dessins plus curieux encore et de nouvelles inscriptions. J'aurais désiré la joindre à celle^i; mais le temps ma manqué ponrTexécution des planches : je la publierai sans retard. — J. Mohl.
qu'un jour & Khorsabad , et il en faudrait beaucoup plus pour copier tout ce qu*en huit jours les ouvriers y ont découvert. J y retournerai lofsque les travaux, plus avancés, laisseront mieux comprendre Tensemble du monumenf et j*y resterai te temps nécessaire pour en faire une description complète.
Le village de Rhorsabad ou Khortabad , ou Khorstahaà ( car on prononce de ces diverses manières ce nom qui nest certainement pas arabe ) , est à cinq heures de caravane dans le nord-est de Mossul , sur la rive gauche de la petite rivière nommée le Khauser. Il est bâti sur un monticule allongé de Test h Touest; l'extrémité orientale se relève en un cône que Ton m'a dit être artificiel et moderne; mais cela me paraît douteux, parce que celui qui m'a donné ce renseignement a bâti une maison sur le sommet. Il éteint probablement qu'en y portant mes ateliers ée recherches , je n'en ruine les fondements. L'extrémité occidentale se bifurque , et c'est sur la pointe septentrionale de la bifurcation que mes ouvriers ont trouvé les restes bien mutilés dont je vais parler en y joignant un plan approximatif ^
En attaquant le monticule par son sommet , les ouvriers ont découvert immédiatement la partie inférieure de deux miitailles parallèles ^ séparées par
' Voyei }e plan (pi. t) . Tai à remarquer que ce plan eftt le troisième de ceax que m'a envoyés M. Botta , et qu'il comprend Tétat des fouilles jusqu'au a juin. La présente lettre ne se rapporte qu'aux excavations marquées i-viii et au mur marqué xvii. — J. M.
' Ce sont les murailles marquées v et vi.
une plate-forme de 6"" de large ; rextrémité des deux murailles affleure la pente du monticule, et, par conséquent , le monument est certainement incomplet de ce côté. Ce qui reste de ces murailles a environ 2"* et demi de long de Touest à Test, puis elles tournent à angle droit pour se rapprocher, ne laissant entre elles quun intervalle de 2" ao', par lequel commence un passage d^environ S"* de long, à Textrémité duquel les murailles s*écartent de nouveau à angle droit. Tune au nord, Fautre au sud. Au nord on na pas encore continué le déblai; mais au sud il a été fait et a permis de voir qu'après avoir marché 3" Sa' dans cette direction, la muraille tourne à Touest et se continue jusqu à Textrémité même d où elle était partie. Cela forme un massif dont le plan fera concevoir la figure.
Gomme le monticule va en s élevant à Test, la muraille et le massif, détruits d*abord jusqu'à la base, acquièrent de la hauteur en marchant dans cette direction, et j*ai eu le plaisir de voir que toute la surface était couverte de bas-reliefs d'autant plus curieux que quelques-uns sont évidemment la représentation de quelque fait historique important.
Pour les décrire, je commencerai parla muraille qm' fait le côté nord de la plate-forme. En partant de l'extrémité de la muraille, au point où les sculptures deviennent distinctes [vi) , on voit un guemer vêtu d'une cotte de mailles et coiffé d'un casque, tombant en arrière, percé d'une lance; derrière lui sont deux archers habillés de même et lançant
des flèches dans la direction opposée à la lance ^ Lorsque la muraille revient à ang^e droit au sud , elle est occupée par un bas-relief (r//) dont j'envoie un dessin aussi exact que j'ai pu le faire ^. Au coin est une forteresse formée de deux tours crénelées sur lesquelles sont deux personnages (fort disproportionnés ) ; Tun lève les bras au ciel en signe de désespoir, et l'autre lance un dard; plus au sud, sont deux archers, le genou en terre, coiffés d'un casque pointu et revêtus de cottes de mailles. L'un décoche un trait dans la direction de la forteresse; l'autre a un bras levé et de sa main droite tient un instrument que j'ai dessyié aussi bien que j'ai pu le distinguer, mais dont je ne puis deviner l'usage. Derrière eux sont deux autres archers, debout, tirant vers la forteresse.
Ces personnages ont environ 3 pieds de haut; ils sont dessinés d'une manière naive, mais qui ne manque ni de naturel, ni de vivacité. Cette scène est surmontée d'une inscription cunéiforme , malheureusement tellement dégradée, que je désespère de pouvoir en tirer parti ; il doit d'ailleurs en manquer la plus grande partie , la muraille devant avoir
^ Voyez pi. II. On voit sur le bord de la planche le casque du guerrier renversé. M. Botta remarque, dans une note, que la figure est trop indistincte pour être dessinée en entier. — J. M.
* J^ai reçu le dessin dont parle fauteur ; mais je ne pourrai publier ce bas-relief que plus tard, M. Botta ayant indiqué, dans une lettre postérieure, quelques corrections à y faire, parce que des basreliefs semblables l'avaient mis en état de mieux distinguer quelques détails. Je Tai prié d'en faire un nouveau dessin, -r— J* M.
eu une assez grande hauteur si j'en juge par les personnages dont je vais parler. Je copierai tout ce que je pourrai de cette inscription, parce qu'un seul nom historique peut donner l'explication du bas-relief.
Dans le passage, la muraille du nord présente d'abord un personnage [vin) de 3 pieds de haut, dont j'envoie le dessin ^ ; puis , plus à l'est , on y voit la partie inférieure d'un colosse qui devait avoir au moins huit pieds de haut; les jambes sont fort bien dessinées et paraissent revêtues antérieurement d'une armure défensive^. Après cette figure, la muraille tourne au nord, et de ce côté on na pas poussé plus loin l'excavation.
Au côté sud de la plate-forme , la muraille présente d'abord (v) la partie inférieure de cinq personnages simplement vêtus et tournés vers Test. Derrière eux marche un personnage dont il manque la tète , mais qui sentie avoir eu des ailes '. Lorsque la muraille tourne au nord [iv) , elle offre un bas-relief que j'ai dessiné *. Il représente d'abord un homme ayant une épée à la ceinture , et tenant à la main un long bâton; il semble pousser devant lui une femme tenant, je crois , une bourse à la main; devant celle-ci est une autre femme tenant par le bras son enfant nu ; elle est précédée par une troi-
^ Voyei pi. m.
* Voyez pi. I?.
* Voyei pi. V.
* Voyez pi. VI.
sième femme qui parait porter une outre ou un sac sur ses épaules. Il me semble que tout ce côté de la plate-forme représente les prisonniers faits dans l'expédition sculptée de Tautre côté. Tous ces personnages ont trois pieds de haut, et sont , comme les autres, surmontés d*une inscription cunéiforme très-mutilée.
En tournant à fest pour former Tautre paroi du passage (///), la muraille présente, comme Topposée, deux personnages ^ mais vêtus différemment; l'un de trois pieds et complet , Tautre colossal , mais mutilé.
Tournant au sud au soitir du passage (//), la muraille présente la partie inférieure de quatre co losses vêtus de longues robes à franges délicate* ment sculptées*. On en voit encore quatre autres plus richement vêtus, sur la partie extérieure du massif (/).
La plate-forme entre les deux branches de murailles est pavée de dalles, et de chaque côté il y a , dans le pavé , un enfoncement oblong , profond de quatre pouces et demi , circulaire à Test , carré à Touest. Je ne puis deviner à quoi ils étaient destinés.
Le passage enti'e les deux massifs est pavé d une large pierre qui en occupe toute la largeur et la longueur ; elle est couverte d une inscription cunéiforme dont j'envoie une copie aussi exacte que ses
* Voyez pi. VII.
* Voyez pi. VIII.
nombreuses cassures permettent de le faire ^ ; j'y aï mis beaucoup de soin, et je crois qu'on peut la considérer comme fidèle dans tout ce que je n ai pas marqué comme douteux. Je tâcherai d'en conserver tous les fi*agment5 pour les réunir d'une manière solide. Je dois faire remarquer que les caractères paraissent avoir été incrustés de cuivre , si j'en juge par le résidu qui s'y trouve encore.
Le monument n'étant évidemment pas complet tel que je viens de le décrire, j'ai fait, en arrivant sur les lieux , creuser un puits dans la direction et h quelques pas en avant de la muraille du nord. Mon idée était juste , car les ouvriers ont trouvé immédiatement une muraille portant deux très-remarquables colosses {xYJj) de huit pieds. et demi de haut, et tout à fait complets , sauf les cassures. Le premier est un personnage barbu, marchant à l'est et portant à la main un coffret ou une cage. Devant lui marche une femme à chevelure ramassée en touffe derrière la tête ; sa robe à des manches étroites terminées au coude; serrée à la taille, elle est plus large au-dessous , et finement plissée comme la saya des dames espagnoles. Ses poignets portent des bracelets fermés par deux têtes d'aspic qui semblent se mordre. D'une main elle tient un long bâton ou sceptre, et, ce qui est remarquable, elle porte à la ceinture une longue et lai^e épée à riche poignée.
Ces deux figures sont en bon état, et je les aurais dessinées si leur position au fond d'un puits étroit
* Voyez pi. IX.
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eût permis de le faire ; mais j*en prendrai le soin quand l'excavation sera complète ^ La figure de femme, surtout, n*a que trois cassures, et comme rien ne manque , si ce n*est l'oreille , il serait possible et, je crois, désirable de la conserver; c'est, à ma connaissance, un monument unique.
n faut remarquer que ces figures portent à leurs robes et à lem's chevelures des traces de couleurs encore évidentes , malgré leur long séjour sous terre.
Cette figure de femme paraissant porter des caractères de royauté , je croyais qu'elle serait la dernière dans cette direction; mais immédiatement devant elle , la muraille tourne à ang^e droit , ce qui indique peut-être la fin du monument, et là, elle oflBre encore les pieds et le bas de la robe d*mie femme vêtue de la même manière que la précédente. Malheureusement tout le haut manque.
Le style de ces sculptures, le genre des vêtements ressemblent beaucoup à ceux de Persépolis ; seulement îi. me semble qu'il y a plus de mouvement dans les figures et plus de science anatomique dans le dessin. Les muscles des bras et des jambes sont très-bien indiqués , et , au total , ces bas-reliefs témoignent en faveur du goût et de l'habileté de ceux qui les ont sculptés.
^ J^ai reçu plus tard un dessin de ces deux figures; voyez pi. x. M. Botta écrit dans une lettre du a mai : «Je dois seulement rectifier ce que j'ai dit au sujet de la robe de la femme; elle est large, et non point seirée à la taille, comme jVais pu le croire lorsque la partie postérieure seule était découverte. ■ — J. M.
Cette description est bien incomplète ; mais plus tard je vous en enverrai une autre plus détaillée. Je continue à fiaiire déblayer, et je le fais avec d'au< tant plus d'intérêt, que je crois être le premier qui ait découvert des sculptures que Ion puisse , avec quelque apparence , rapporter k Tépoque où Ninive était florissante.
J*ai soin de faire rassembler tous les morceaux qui se rencontrent, espérant pouvoir les réunir et en tirer parti pour la science historique. J'ai déjà réuni, de cette manière , une partie des débris d*un colosse de femme richement vêtue, ayant des pendants d'oreilles et des anneaux ou kholkhal aux jambes. J*ai trouvé encore de nombreux débris de sculptures en calcaire siliceux noir, et d'un travail délicat; mais, dans ce genre-là, rien ne s'est présenté encore d'un peu complet.
Enfin , à cent pas du village , j'ai trouvé une espèce d'autel (si toutefois c'en est un)^ à corps triangulaire et surmonté d'une plate-forme ronde. Les angles présentent des pattes de lion très-bien sculptées, et le tout a un air tellement grec, que j'aurais douté de l'origine si le pourtour de la plate-forme ne m'avait offert une inscription cunéiforme que j'ai copiée ^. Il n'y a , du reste , aucune concavité à la
^ Voyez pi. XI. Note de M. Botta : « Circonféreoce de la table , 3*" 20*; hauteur totale, o"" 79"^; largeur des faces à la base, o™ 74^ idem jeu haut, q"" 55*. »
' Voyez pi. XII. L'inscription ne forme dans Toriginal qu'une seule ligne; j ai été obligé de la placer sur deux lignes. La lacune
partie supérieure , et rien qui puisse indiquer que ç ait été un autel du feu. Cest peut-être une base de colonne. On m'a dit qu'à peu de distance il y a un autre tout semblable, mais très-mutilé; je ne l'ai pas vu , mais je le visiterai à mon premier voyage , espérant qu'il m'aidera è compléter ce qui me manque de l'inscription.
n est temps que je vous dise quel est le genre de construction de ce monument, et ce n'est pas là ce qu'il offre de moins remarquable , car je ne connais rien de pareil. Il est bâti sur un plancher formé d'rni seul rang de briques cuites, et portant des inscriptions. Au-dessous de ce plancher il y a une couche de sable fin de six pouces d'épaisseur, qui est étendue sur un autre plancher de briques , sur plusieurs rangs superposés , et fortement cimentées avec du bitume. Ce sable a évidemment été placé là avec intention , car il a dû être apporté du Tigre; mais je ne puis comprendre dans quel but, si ce n'a été pour faire mentir notre proverbe. Ce n'est pas tout; les murailles sont formées de grandes et minces plaques de gypse marmoriforme, tel que celui'que l'on trouve auprès de Mossul. Entre ces plaques il n'y a que de la terre ; c'est ainsi que tout le massif est revêtu extérieurement de plaques sculptées, tandis que tout son intérieur est rempli uniquement de terre argileuse. Il n'y a pas
que ion remarque au milieu a environ cinq pouces de longueur, et celle qui se trouve à la fin occupe un cinquième de la circonférence de la table. — J. M.
apparence que cela soit dû à la décomposition de briques non cuites, car on n*en voit pas trace ; mais mes ouvriers me disent que cette terre a été mêlée de cbaux , ce qui la durcit , et que c est un mode de construction encore en usage aujourd'hui à Mossul : il parait cependant peu durable et contraste singulièrement avec tout ce que Ton connaît des monuments primitifs. Gela est si vrai , que la poussée de cette terre, avant que les vides des passages ne fiissent remplis, a brisé en mille fragments les bas-reliefs; et depuis que je les ai fait déblayer, rien ne les soutenant plus, ils tomberaient si on n'avait soin de les étayer à mesure. Gomme ces soutiens ne dureront que le temps des travaux que je fais exécuter, ce monument va nécessairement périr tout entier, si la munificence éclairée du gouvernement français ne me fournit les moyens d'en sauver les parties les plus intéressantes.
Tels sont, monsieur, les détails que je puis vous donner aujourd'hui. Je continuerai à vous tenir au courant de tout ce que mes recherches me feront découvrir, espérant qu elles ne seront pas sans intérêt pour vous et pour le monde savant.