LETTRE CCXV
n loi écrit an sujet d'une personne qu'on lui avait dit s'être cboqaée de sa conduite et qui le croyait opposé a quelque bonne œuvre.
Monsieur,
Vous me marquez que M. N..., à qui on a voulu que je parlasse, a été choqué de ma conduite. Je ne m'en étonne pas, parce qu'ordinairement je donne du rebut aux gens de bien par ma mauvaise grâce. Et puis, les
(1) C'est la XLV« des imprimées.
(2) La lettre est certainement antérieure au mois de juin 1652, époque où M. Olier quitta la cure de Saint-Sulpîce.
ouvertures de Dieu et ses conjonctions se font toujours en suavité; mais quand on fait quelque chose par déférence humaine, quoique ce soit à bonne fin, cela n'a pas la même influence de grâce, et ne porte pas 3a même bénédiction , parce que ce n'est pas alors une vertu divine qui opère d'une personne dans l'autre, et qui agit en tous les deux.
Pour ma disposition, elle est toute autre que ce saint serviteur de Dieu ne pense , et j'espère qu'avec le temps il connaîtra combien elle est éloignée du procédé qu'il soupçonne. Quoique je sois dans une chair de péché susceptible de toute malignité, et que je puisse tomber dans un grand abandon, je crois que notre Maître est si bon, qu'il m'ôterait plutôt la vie que de me laisser tomber dans ce dernier aveuglement. Aurions-nous en vérité la moindre étincelle de son amour sacré, si nous avions les mains liées pour son œuvre, ou seulement croisées et inutiles pour n'y pas travailler? Que serait-ce donc, si nous les avions ouvertes pour le détruire? Ne serait-ce pas agir en démon? Pour moi, je croirais cela un crime abominable et un péché contre le Saint-Esprit. Et quelle plus grande joie que d'avoir part à un si saint ouvrage? Mais je ne mérite pas cet honneur, et je ne suis pas digne qu'on m'y appelle. Je tiendrais même à une très haute gloire de rendre les moindres services aux plus petits des serviteurs de Dieu qui s'y emploient; mais je ne suis pas même digne de les approcher.
Croyez que je suis disposé de la sorte. J'honore ce que je ne puis faire, et je me confonds eu tout ce que je fais, tant je suis indigne et incapable de tout emploi.
LETTRE GCXVI (1).
A LA REINE ANNE d' AUTRICHE.
Après l'avoir remerciée des aamOnes qu'il avait reçues d'elle pour les pauvres de sa paroisse il la prie d'empêcher le P. Desmares de prêclier à Saint-Merry et lui représente ensuite, avec le plus profond respect, les motifs qu'elle a d'éloigner de nouveau le cardinal Mazarln (2).
[Premiers mois de 1652.1
Madame,
Ayant reçu par M. d'Ebuterne, maître d'hôtel de Sa Majesté, les marques de vos bontés sur nous et de vos charités vers nos pauvres, je ne puis que je ne témoigne à Votre Majesté les ressentiments de mon cœur, qui sont d'autant plus grands que les misères des peuples, qui sont les miennes, sont dans l'extrémité, et si Dieu par sa clémence ne les soulage et ne s'apaise dessus nous, on ne peut espérer aucun soulagement pour eux, vu que les plus aisés qui se lassent et s'endurcissent retranchent leurs charités et laissent périr les misérables dans leurs nécessités.
J'ajoute, Madame, à ce remerciement une prière très instante, de la part de toutes les personnes qui soutiennent et favorisent la sainte doctrine de l'Église contre les nouveautés, de vouloir encore empêcher que le père Desmares ne prêche, que l'on dit hautement devoir monter ce carême en la chaire de Saint-Merry. La régence de votre fils ne doit pas être moins vigoureuse à étouffer ce monstre. Votre conseil vous donnera des voies de le faire, comme étant une chose très
(1) Sur l'autographe.
(2) Le cardinal était arriré le 8 janvier 1652 à Poitiers oîi était alors la cour.
importante à maintenir, puisque un carême de ses prédications détruira plus que tout ce qu'on pourra faire en une année (1).
Enfin, Madame, la providence de Dieu me donnant l'ouverture d'écrire à Votre Majesté, par la fidélité particulière que je lui ai vouée, je lui dois dire que ses fidèles serviteurs sont dans l'abattement et la dernière désolation, voyant l'état du royaume et celui de la religion que le ciel menace depuis longtemps, et qu'on voit à la veille de sa dernière désolation (2).
Madame, la douleur qui presse le cœur des vôtres, c'est de voir que ce soit sous votre régence que ces malheurs nous doivent accabler, et que vous ayez dans les mains de quoi nous soulager et détourner cet orage.
Peut-être bien. Madame, que Dieu étant irrité au point où il est maintenant, quelque remède que vous y puissiez apporter, le fléau de la colère de Dieu ne laissera pas de tomber dessus nous et d'accabler toute la
(1) Le P. Toussaint Desniares, l'un des plus célèbres prédicateurs da parti de Port-Royal, avait déjà, en 1648, reçu défense de monter en chaire dans la capitale ; mîds les novateurs, espérant que le roi, dans les commencements de sa majorité, n'userait pas d'une' si grande rigaenr, l'invi-; tèrent à prêcher le carême à Saint-Merry. La démarche de M. Olier eut son effet. {Vie de M. Olier, t. II, p. 434.)
(2) Le 2 octobre 1651, avant de quitter Fontainebleau pour se rendre à Bourges, la reine avait envoyé au cardinal Mazarin l'ordre de revenir à la cour. Cette nouvelle répandit l'alarme. Le Parlement rendit un arrêt qui mettait sa tête à prix. Un traité fut même signé à Paris, le 24 janvier 1652, entre le duc d'Orléans et deux envoyés du prince de Condé, pour l'expulsion du ministre, qui, le 8 janvier, était arrivé à Poitiers oh était la cour et avait repris la conduite des affaires. C'est dans ces circonstances que M. Olier prit la liberté de faire ces représentations. Saint Vincent de Paul avait fait de môme en 1649. Il écrivait : « Je partis le 14 janvier 1649 pour aller à Saint-Germain à dessein d'y rendre quelque service à Dieu. » Collet ajoute : « Il était allé demander à la reine le départ de Mazarin. >» (Fie de saint Vincent de Paul, 1. 1, p. 470.)
France; mais, Madame, qu'il ne soit pas dit que ce soit par vous que ce malheur nous soit arrivé et que, par le conseil de quelques flatteurs intéressés, vous ayez méprisé le reste des conseils importants de l'État et la révolte universelle de tous vos peuples irrités et mutinés contre une personne qui ne peut jamais procurer tant de bien à votre État, comme il lui fait du mal et en attire sur votre sacrée personne.
Il est vrai. Madame, que c'est une chose fâcheuse, à une reine comme vous qui a eu tant de bontés et de tendresse pour son État et qui a tant souffert pour le régir, de se voir obligée à chasser son ministre par la mutinerie et l'insolence de ses peuples. Mais , Madame, cela n'est pas sans exemple en l'État. Les plus grands rois, vos prédécesseurs, en ont usé de la sorte et, par leur prudence, ils ont cru que ce leur était assez s'ils régnaient sur leurs peuples et s'ils avaient leur cœur, faisant peu de cas si c'était d'une manière ou d'une autre qu'ils avaient les esprits assujettis sous eux. Il faut quitter les circonstances pour posséder les choses et laisser l'accessoire pour avoir le principal à soi. Les pères en font de même dans leurs familles, qui souvent cèdent au dépit de leurs enfants, de peur de leur donner occasion de perdre le dernier respect et se soustraire à leur obéissance. 11 faut en ces rencontres user de condescendance à ses inférieurs et de soumission parfaite aux ordres de la divine providence, qui vous témoigne avoir opposition à la chose par l'opposition qu'elle imprime à tout votre royaume.
Que pouvez- vous , Madame, espérer de consolation et de joie d'une chose qui vous coûte tant à obtenir, et que vous ne posséderez jamais que dans l'aversion
de VOS peuples? A même que vous prétendez régner et gouverner par lui, vous voyez le contraire, puisque vous voyez soulever toutes choses contre Votre Majesté. Si Dieu ne fait les choses on n'en peut espérer de succès; or ce n'est point l'ordre de Dieu de vouloir les choses par la voie de l'opposition, de la contradiction universelle, lors surtout que ce doit être en une chose qui doit se faire par amour d'une communauté. Un ministre ne gouverne pas comme un roi. Les peuples obéissent à l'un par la nécessité de sa naissance, et ils se soumettent à l'autre par amour et reçoivent ses ordres par un agrément volontaire et une persuasion d'estime et de respect pour sa capacité. Il est certaiu. Madame, qu'il est impossible que les peuples reviennent de leur aversion et leur mépris pour le sujet que vous voulez qu'ils aient en vénération et révérence. Dieu n'en imprime point l'estime dans le cœur du royaume, et quelque intention que Votre Majesté puisse avoir, cela ne dépendant que de Dieu, vous ne sauriez le faire. Les personnes publiques sont mises des mains de Dieu qui donne des talents admirables pour exécuter ses desseins, et comme il conduit tout avec suavité et puissance, il imprime luimême estime et respect pour les talents et les qualités qu'il leur donne. Et quoi. Madame, que vous soyez persuadée de sa fidélité devers votre personne, ce n'est pas tout le nécessaire; car il faut une persuasion et une vue, à tous vos peuples, de beaucoup d'autres qualités qu'il n'est pas en puissance des rois d'imprimer dans le cœur et dans l'esprit des hommes. C'est être demiroi que de régir l'État par son conseil et sa sagesse; il faut donc qu'un homme comme cela soit établi par la main de Dieu pour la direction et conduite du
royaume. Il faut au roi enfant le supplément de la sagesse divine. Par conséquent, Madame, si 'la providence de Dieu n'agrée pas celui-là dont vous faites le choix et que vous croyez vous être utile, soumettez votre esprit, renoncez, Madame, à votre sens particulier et demandez à Dieu qu'il use de celui qu'il a choisi en son esprit et ses desseins , pour vous aider en la conduite de son État. Celui qu'il vous choisira aura l'approbation et l'estime des peuples, au moins n'aurat-il pas la contradiction ouverte et manifeste, avec le péril évident du renversement de l'État avec celui de la religion.
Madame, quand vous ne verriez autre chose que les ennemis de la foi entrer dedans l'État, qui autrefois ont fait tant de ravage et qui en même temps enflent le cœur et le courage aux hérétiques du royaume, aux paroles desquels il ne faut pas, Madame, que vous preniez aucune confiance; car n'ayant point de fidélité pour Dieu, ils en auront bien moins pour vous. Jusqu'à présent, comme ils ont eu par ruse et par finesse tout ce qu'ils ont voulu et qu'ils n'avaient encore les forces qu'ils désiraient pour faire leur coup et recommencer leur révolte et leur rébellion, ils ne l'ont pas osé entreprendre; mais présentement qu'ils fortifient leurs places, comme à Montauban et ailleurs, sous prétexte de se défendre de M. le Prince, aussitôt. Madame, qu'ils se verront en état de se soulever ils le feront, et n'en doutez aucunement.
Madame, tout est en branle : vous êtes en état de donner la paix et d'apaiser les choses, éloignant le sujet qui donne peine à tous et donne droit, dans l'esprit des peuples, à ceux qui se soulèvent. En vous privant d'une personne que Dieu vous rendra , vous
ferez un sacrifice à Dieu qui lui sera très agréable et qui attirera, sur la personne de Votre Majesté, l'amour et le respect de tous vos peuples, que vous devez gagner par-dessus toute chose. Ce sont les sentiments de celui dont vous avez toujours souffert la liberté de vous prier et vous écrire, connaissant le fond de son cœur et ses intentions pour le service. . .