‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 227 sur 326 · LETTRE CCXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCXX

A UNE BAME DE CONDITION QU'iL DIRIGEAIT (2).

Il lui fait part des sentiments qu'il a éprouvés au moment de leur séparation etrexborte à avoir cbarlté pour une personne qu'elle avait auprès d'elle.

[Paris, avant le 20 août 16S2 (3).]

Madame et très chère fille,

Oubliant, comme je dois, et comme tout chrétien le doit faire , tous les sentiments qui ne sont pas de l'Esprit, afin que rien ne nous remplisse que le divin amour, je vous dirai que m'étant retiré, après votre départ en notre solitude, le divin Père me donna de la joie dans le cœur, me faisant entendre que ce me devait être une grande consolation de voir partir mon cher enfant, et de savoir qu'il allait servir et glorifier Notre-Seigneur de son côté, pendant que du nôtre

(1) C'est la LXXIIe parmi les imprimées"

(2) L'éditeur de 1672 fait coanaîtrela qualité de la personne à qui cette lettre fut adressée. La lettre elle-même montre clairement que cette dame était sous la direction de M. Olier et que leur union était très étroite. L'expression mon cher enfant, qu'on est étonné de voir appliquer à une dame de condition et d'un âge à être à la tête d'une maison ôîi se trouvaient plusieurs domestiques, se lit aussi dans une lettre de M. Olier à M™8 Tronson, et dans une autre à M^^ de Saujon.

(3) Cette date n'est pas certaine : on n'en trouve point cependant qui paraisse mieux convenir avec ce qui est "dit au commencement de la lettre. On y voit en effet : 1° que M. Olier écrit au moment où il vient de se retirer dans la solitude pour y préparer à Dieu des serviteurs; 2° qu'il s'est abandonné au divin Maître pour qu'il prît un nouveau domaine sur lui. La première de ces deux phrases s'explique assez bien par la démission qu'illit de la cure le 20 juin et par sa retraite au séminaire dont il allait désormais s'occuper uniquement. La seconde peut parfaitement s'entendre de sa guérison inespérée qui l'obligeait plus étroitement à n'employer que pour Dieu cette nouvelle vie qu'il lui accordait.

j'irais travailler à Thonorer, et à lui préparer des serviteurs fidèles.

Je me suis bien laissé au divin Maître, afin qu'il prit un nouveau domaine sur moi, pour en user selon son bon plaisir, et afin que, n'étant plus du tout à moi , je fusse absolument à lui, en tout et pour toutes choses. Je vous laisse iacessamment à la divine Mère pour être toute en son Fils , et vous remplir toute d'elle.

Je vous prie en son nom de faire encore pour quelque temps la charité à cette bonne fille que vous avez auprès de vous, afin d'éprouver si elle ne se mettra point à son devoir. Elle vous supplie de lui faire la grâce de lui dire absolument les choses que vous désirez d'elle. Ne lui refusez pas cette charité, et agissez envers elle, comme vous m'avez dit que vous aviez agi envers vos autres domestiques dans leurs défauts. U est certain , et je le sais par ma propre expérience , que le déplaisir qu'on a de voir des chutes et des fautes si ordinaires afflige l'esprit, resserre le cœur, ferme la bouche et ôté la parole. Mais il faut nous anéantir devant Dieu, et nous laisser à son divin esprit, afin qu'il règne sur nous. Comme c'est un Esprit de douceur et de miséricorde qui surnage par-dessus toute humeur et tout propre sentiment, il nous ouvrira lé cœur pour le prochain, et nous fera entrer dans la disposition de Dieu même sur nous, qui, au milieu de ses justes colères et de ses équitables aversions, ne laisse pas de nous parler avec tant d'amour, et de nous instruire avec tant de bonté dans nos faiblesses. Ménagez, je vous prie, cet esprit selon la douceur, la prudence et la force que Vous devez.

LETTRE CCXXI (1).

Il lui propose une métbode d'oraison facile à tontes sortes

de personnes.

[De Paris, avant le 22 août 1652 (3).l

Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,

Notre-Seigneur soit votre vie unique, qui étouffe en VOUS celle d'Adam pour jamais. Je souhaiterais qu'il VOUS eût donné un homme selon son cœur pour conduire le vôtre; et je le prie qu'il permette bientôt que j'accompagne notre chère troupe, pour vous aider dans votre conduite et pour vous mettre dans les voies de Notre-Seigneur. En attendant, priez-le beaucoup qu'il vous y établisse lui-même. Servez-vous toujours de la méthode d'oraison, dont je vous ai parlé, qui

(1) C'était la CCXLIV^ des imprimées.

(2) Le ton et le contenu de celte lettre disent assez qu'elle s'adresse à un jeune disciple de M. Olier.

(3) Ces mots du commencement j: Je prie Dieu qu'il permette que

j'accompagne bientôt notre chère troupe pour vous aider... doivent

s'entendre du voyage que M. Olier se proposait de faire à Blois, et qu'il

fit en effet au mois d'août 1652, voyage dont M. de Bretonvilliers parle

en ces termes : « Lorsqu'il fut sorti de sa grande maladie, il alla à Blois

« pour y voir plusieurs de ses enfants qui étaient dans le château depuis

K quelque temps. » (Vie Ms., t. II, p. 360). Il y avait donc au cliâteau de

Blois quelques ecclésiastiques de Saint-Sulpice, avant le 22 août qui fut

le jour du départ de M. Olier pour cette ville. Lui-même y en conduisit

encore quelques antres, comme il l'annonce ici et comme on le voit dans

la seconde lettre qu'il adressa de Blois à M. de Bretonvilliers qui se

proposait d'aller le rejoindre, lettre qu'on va lire sous le n° 222, et dans

laquelle il dit : « Je supplie Kotre-Seigneur que vous soyez aussi bien

« conduit que l'a été toute notre troupe. » Ces détails justifient assez la

suscription et la date approximative assignées à cette lettre.

consiste en trois choses : 1° à adorer Notre-Seigneur et quelqu'une de ses vertus selon vos besoins; 2° à vous ai)andonner à lui afin qu'il vous donne part à ses vertus, à son esprit et à ses grâces; 3** à coopérer le long de la journée à sa grâce, pour pratiquer les vertus que vous aurez méditées, désirées et demandées dans l'oraison.

C'est là tout notre besoin, que Notre-Seigneur : sans lui tout le reste est inutile, tous nos efforts sont vains, toute notre industrie est sans effet. Il faut donc le désirer beaucoup, et le prier qu'il s'établisse en nous par ses vertus, par ses inclinations, par ses mœurs et par ses dispositions envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes et envers le monde. Je vous expliquerai un jour à loisir toutes ces choses.

Cependant pour vous faciliter cet exercice, et vous en donner par avance une vue générale , je vous dirai en quatre mots que la disposition de Notre-Seigneur envers Dieu, et envers toutes les choses saintes, était de grand respect, et de profonde vénération; envers le prochain, d'une ardente charité, jusqu'à verser son sang pour lui; envers ce monde, de mépris pour toutes ses grandeurs, de mort à toutes ses beautés, de condamnation de toutes ses maximes ; enfin envers lui-même , il était dans des sentiments continuels de mortification et de pénitence, vivant humilié, confus, et contrit pour les péchés dont il était chargé. Voilà les quatre grandes dispositions du cœur de Jésus, dont nous sommes si obligés d'être revêtus, que si elles nous manquent, nous aurons grande peine d'aller en Paradis.

Or la voie pour vous en remplir, est : 1° de les adorer en Notre-Seigneur; 2° de vous donner à lui, et de

LETTRE CCXXI (1).

Il lui propose ane métbode d'oraison facile à toutes sortes

de personnes.

[De Paris, avant le 22 août 1652 (3).l

Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,

Notre-Seigneur soit votre vie unique, qui étouffe en VOUS celle d'Adam pour jamais. Je souhaiterais qu'il vous eût donné un homme selon son cœur pour conduire le vôtre; et je le prie qu'il permette bientôt que j'accompagne notre chère troupe, pour vous aider dans votre conduite et pour vous mettre dans les voies de Notre-Seigneur. En attendant, priez-le beaucoup qu'il vous y établisse lui-même. Servez-vous toujours de la méthode d'oraison, dont je vous ai parlé, qui

(1) C'était la CCXLIV« des imprimées.

(2) Le ton et le contenu de cette lettre disent assez qu'elle s'adresse à im jeune disciple de M. Olier.

(3) Ces mots du commencement.': Je prie Dieu qu'il permette que

j'accompagne bientôt notre chère troupe pour vous aider... doivent

s'entendre du voyage que M. Olier se proposait de faire à Blois, et qu'il

lit en efifet au mois d'août 1652, voyage dont M. de BretonviUiers parle

en ces termes : « Lorsqu'il fut sorti de sa grande maladie, il alla à Blois

« pour y voir plusieurs de ses enfants qui étaient dans le château depuis

« quelque temps. » (Vie Ms., t. II, p. 360). Il y avait donc au château de

Blois quelques ecclésiastiques de Saint-Sulpice, avant le 22 août qui fut

le jour du départ de M. Olier pour cette ville. Lui-même y en conduisit

encore quelques autres, comme il l'annonce ici et comme on le voit dans

la seconde lettre qu'il adressa de Blois à M. de BretonviUiers qui se

proposait d'aller le rejoindre, lettre qu'on va lire sous le n° 222, et dans

laquelle il dit : « Je supplie Notre-Seigneur que vous soyez aussi bien

« conduit que l'a été toute notre troupe. » Ces détails justifient assez la

suscription et la date approximative assignées à cette lettre.

consiste en trois choses : 1° à adorer Notre-Seigneur et quelqu'une de ses vertus selon vos besoins; 2° à vous abandonner à lui afin qu'il vous donne part à ses vertus, à son esprit et à ses grâces; 3° à coopérer le long de la journée à sa grâce, pour pratiquer les vertus que vous aurez méditées, désirées et demandées dans l'oraison.

C'est là tout notre besoin, que Notre-Seigneur : sans lui tout le reste est inutile, tous nos efforts sont vains, toute notre industrie est sans effet. Il faut donc le désirer beaucoup, et le prier qu'il s'établisse en nous par ses vertus, par ses inclinations, par ses mœurs et par ses dispositions envers Dieu, envers le prochain , envers nous-mêmes et envers le monde. Je vous expliquerai un jour à loisir toutes ces choses. - Cependant pour vous faciliter cet exercice, et vous en donner par avance une vue générale , je vous dirai en quatre mots que la disposition de Notre-Seigneur envers Dieu, et envers toutes les choses saintes, était de grand respect, et de profonde vénération; envers le prochain, d'une ardente charité, jusqu'à verser son sang pour lui; envers ce monde, de mépris pour toutes ses grandeurs, de mort à toutes ses beautés, de condamnation de toutes ses maximes; enfin envers lui-même, il était dans des sentiments, continuels de mortification et de pénitence, vivant humilié, confus, et contrit pour les péchés dont il était chargé. Voilà les quatre grandes dispositions du cœur de Jésus, dont nous sommes si obligés d'être revêtus, que si elles nous manquent, nous aurons grande peine d'aller en Paradis.

Or la voie pour vous en remplir, est : 1° de les adorer en Notre-Seigneur; 2** de vous donner à lui, et de

le prier qu'il les établisse lui-même en votre âme, et qu'il vous donne force pour agir continuellement selon cet esprit; 3° de coopérer à la grâce et à la vertu que vous aurez obtenue dans l'oraison. C'est là ce qui s'appelle vivre selon Notre-Seigneur, et cette vie se nomme, dans saint Paul, la vie du nouvel homme. C'est de cette vie dont il parlait, quand il disait : Je vis, ce vCest plus moi qui vis; mais c'est Jésus- Christ qui vit en moi. Ce mot de Jésus-Christ se prend pour son esprit, et pour ses dispositions intérieures, selon lesquelles il vivait. Vous pourrez prendre tantôt nne de ces dispositions, et tantôt une autre pour sujet de vos méditations.

LETTRE CCXXII (1).

A M. DE BRETONVILLIERS , CDRÉ DE SAINT-SULPICE (2)

Après quelques mots sur sa procliaine arrivée à Blois, il lui parle des prêtres de la communauté et du soulagement qull est nécessaire de donner à quelques-uns.

[Blois, vers la fin d'août 1652.]

Vive Jésus en Marie.

Mon très cher enfant en Notre-Seigneur,

Je ne vous puis dire la joie que la vôtre m'a donnée, qui m'apprit hier que vous deviez venir. On vous attend ici en bonne dévotion.

Je pense que vous devez recevoir M. Blanchet (3) ;

(1) Sur l'autographe.

(2) M. Olier s'étant démis de la cure de Saint-Sulpice, le 20 juin 1652, l'abbé de Saiat-Germaia y avait aussitôt nommé M. de Bretonvilliers, gui en prit possession le 29 du même mois.

(3) Ce nom n'est pas dans la liste des prêtres de la communauté de Saint- Sulpice donnée par les Remarques historiques, t. I, p. 211.

et, s'il se présente encore de bons sujets pour la communauté, ouvrez -leur les bras de grand cœur; car vous en avez besoin pour soulager vos bons sujets , qui, dans leur zèle, ne se plaindront jamais, et ils vous manqueront tout d'un coup. La grandeur du travail et les infirmités où tomberont les courageux et les zélés feront fuir de bons sujets, qui se présenteraient de bon cœur s'ils étaient soulagés et ménagés en leur travail: S'il y avait moyen de faire prendre l'air devant l'biver à MM. Galiuier (1), Couderc (2) et autres, qui ont travaillé depuis longtemps sans relâche, j'en serais bien d'avis.

Nous conférerons, du reste, des choses que vous me mandez par la vôtre touchant le séminaire. Le papier nous manque ici, et aussi la liberté d'écrire, par les défenses du médecin. J'espère de recevoir du soulagement par quelques petits remèdes que l'on m'a conseillés et dont j'use depuis cinq ou six jours.

Tenez, mon cher enfant, au plus tôt que vos affaires vous le pourront permettre. Adieu en Jésus et Marie, par lesquels et dans lesquels je suis tout vôtre. Je voudrais que vous fussiez déjà ici pour vous parler d'une dévotion à la très sainte Vierge, qui me touche beaucoup et qui fera le même effet sur vous assurément.

(1) Dominique Galinier, du diocèse de Mirepoix, entra en 1645 au séminaire de Saint-Sulpice, et, après y avoir reçu tous les ordres et s'être attaclié à la compagnie de Saint-Sulpice, il fut occupé quelque temps dans le ministère de la paroisse. En 1657, M. Olier le choisit pour l'œuvre de Montréal et il fut l'un des premiers prêtres de Saint-Sulpice qui allèrent travailler dans ce pays. Il y mourut le 19 octobre 167 1, à l'âge de cinquante-cinq ans .

(2) M. Pierre Couderc a déjà été plusieurs fois mentionné. (Voir la lettre CLIV«.)

LETTRE CCXXm (1).

n lai donne quelques indications sur le voyage de Blols afin qu'il le puisse faire sans inconTënient. n le presse de prendre soin de sa santé (2).

[Blois, premiers jours de septembre 1652 (3).] Qui a Jésus a tout.

Mon cher enfant,

Je me rendrai à Chartres pour la fête de la très sainte Vierge. Si vous passez par là, au lieu de venir par Orléans, je vous y attendrai ; sinon, je m'en retournerai à Blois, pour m'y rendre en même temps que vous pourriez y être si vous partez dans le temps que vous m'avez promis. Si vous pouviez me faire savoir de vos nouvelles au plus tôt, en cette ville ou à Chartres, vous m'obligeriez beaucoup. Ce qu'il y à le plus à considérer pour vous dans le voyage est la sûreté (4). Je supplie Notre-Seigneur et sa très sainte mère que vous soyez aussi heureusement conduit comme l'a été

(1) Sur l'autographe.

(2) Les occupations du nouveau curé ne lui permirent probablement pas de réaliser ce projet de voyage et de quitter sa paroisse. C'est du moins ce que semblent indiquer les lettres suivantes et surtout celle de la mi-octobre.

(3) Cette date approximative est donnée par la fête de la Nativité de la sainte Vierge que M. Olier suppose prochaine. .

(4) La route de Paris à Blois était devenue dangereuse depuis que le prince de Condé s'était mis à la tête des mécontents. Il fallait des saufsconduits et même des escortes pour n'avoir rien à craindre, surtout en traversant l'Orléanais où les hostilités n'avaient pas encore pris fin.

toute notre troupe. L'air de ce lieu est excellent et très propre pour vous remettre. Je vous prie que M. Rebault (1) mette à l'image de la très sainte Vierge de Saint-Sulpice le chapelet de M'^" Brisacier (2), pour le jour de sa bonne fête. Vous le trouverez sur le corporal de votre chapelle.

Je ne vous écris pas plus au long, espérant vous voir au plus tôt et de m'entretenir à loisir avec vous, dans les allées et la forêt de Blois. Je vous prie de me croire, en attendant, tout vôtre. Je vous conjure encore de vous conserver pendant toutes ces chaleurs ^ qui ont été extrêmes en ce pays, et prendre vos repas à vos heures. Vous me l'avez promis en Notre-Seigneur et sa divine mère, et je vous prie par eux de vous y rendre , fidèle. Adieu. '

(1) Adam Rebault, du diocèse de Vannes, entré au séminaire de Saint- Sulpice en 1645, passa, quelques années après, à la paroisse où M. Olier le chargea de la sacristie. Il remplit cette fonction avec zèle jusqu'à sa mort, arrivée le 30 juin 1686. {Rem.hist., t. II, p, 74.)

(2) La famille Brisacier, à laquelle appartenaient le Jésuite de ce nom dont il sera parlé bientôt, ainsi que Jacques-Charles de Brisacier, l'un des premiers supérieurs du séminaire des Missions étrangères , était originaire de Blois ; mais elle s'établit à Paris sur la paroisse de Saint-Sulpice, où on la Toit très honorablement représentée dès avant le milieu du dix-septième siècle. Deux de ses membres, l'un maître des comptes et l'autre conseiller, prirent part à plusieurs délibérations qui eurent lieu à Saint-Sulpice vers 1660, pour la construction de l'église de cette paroisse. {Rem. hisL, t. II, p. 45-160.) V Année sainte de la Visitation (t. V, p. 636) fait connaître une très digne religieuse de la même famille, qui vers 1632 s'arracha aux amusements de Paris et alla s'enfermer au couvent de la Visitation de Blois, dont elle fut plusieurs fois supérieure. M. Olier ne dut pas manquer de la visiter en 1652 et ce fut peut-être ce qui lui remit en mémoire le chapelet donné par Mj^^ Brisacier. ,

36 LETTRES DE M. OUER.

LETTRE CCXXIV (1).

A MADAME DE SAUJON (â).

II lai parle de l'exaltation de la sainte Croix, et de qnelqnes dispositions pour Honorer ce mystère. Bonbenr qu'il a tronvé Ini-même dans la croix.

[15 septembre 1652 (3).]

Ma très chère et très honorée fille,

Je vous écris cette lettre dans le temps que l'on fait, dans ce diocèse, l'octave de l'Exaltation de la sainte Croix. Ce mystère renferme tant de trésors, et tant de richesses divines pour les hommes, qu'il n'y a pas assez d'un jour pour l'adorer; et même mille octaves ne seraient pas suffisantes, pour rendre à Dieu tous les

(1) C'est la IXe des imprimées.

(2) On ne sait pas d'une manière certaine à qui cette lettre fut écrite ; cependant, si on admet, comme il y a lieu de le faire, qu'elle est du mois de septembre 1652, il est difficile de ne pas croire qu'elle fut adressée à M™^ de Saujon. M. Olier, en effet, disait à cette dame, le 1 1 novembre, que depuis son départ de Blois il n'avait écrit à aucune de ses filles spirituelles qu'à elle. D'ailleurs, le contenu de la lettre, le lieu et le jour où elle fut écrite, conviennent parfaitement avec cette supposition et lui donnent une très grande probabilité.

(3) M. Olier écrivait le jour où l'on commence à lire dans l'office le livre de Tobie, c'est-à-^dire le troisième dimanche de septembre; il se trouvait alors dans le diocèse d'Orléans, le seul de France où la fête de l'Exaltation de la sainte Croix soit célébrée avec octave. Ce devait être en 1652, lorsqu'après avoir passé presque en entier l'octave de la Nativité à Blois, il se rendait à Bourbon pour y prendre les eaux. Ce qu'il dit des misères des guerres qui ont tout réduit à l'extrémité dans le lieu d'où il écrit, convient d'ailleurs très bien à l'année 1652, et au diocèse d'Orléans où les troupes royales et l'armée des mécontents se disputaient partout la victoire. « Si des frontières, dit Feillet, on se transporte au centre, c'est la môme misère. Le Berri, l'Orléanais et la Beauce avaient aussi beaucoup à souffrir des marches et contremarches des soldats. » {La Misère au temps delà Fronde, etc., p. 467.)

hommages qui lui sont dus pour ce précieux chefd'œuvre de son amour.

C'est ce mystère qui nous a mérité le bien de jouir et de profiter de la grâce de tous les autres : et si la sainte Croix n'avait levé l'anathème et la malédiction que Dieu avait versée sur nous pour nos péchés, jamais nous n'aurions été admis à la communion de tous ses biens. C'est pour cela que Jésus-Christ s'est fait malédiction pour nous sur la croix; car ayant porté sur lui le coup exécrable de l'anathème de son Père, qui l'a foudroyé comme un saint Siméon Stylite sur la colonne, et y ayant été rendu la victime pour tous les hommes, il les a tous réconciliés en lui à Dieu son Père : de sorte que la sainte Croix qui était auparavant l'opprobre et la malédiction du monde, selon l'Écriture, qui dit que maudit est l'homme qui est pendu en croix, est devenue, depuis la mort de Jésus-Christ, la gloire et le triomphe de toute la créature.

C'est elle qui est l'autel auguste et adorable qui a démoli tous les anciens autels , qui a aboli les sacrifices, qui a consommé les victimes, et qui a détruit ce temple magnifique de toute la vraie religion du monde qui était en Jérusalem. Toute cette grandeur auguste,toute cette magnificence de trésors, tout cet éclat, cette pompe, et cette multitude immense de richesses du temple de Salomouj que l'Écriture nous remarque, a été effacée et s'est évanouie à la présence de la croix. Car elle a offert à Dieu Jésus Notre-Seigneur, cet auguste et infini trésor des richesses divines ; et avec Jésus-Christ elle a porté aussi tous les fidèles, qui ont été attachés avec lui à la croix, et qui n'ont pas seulement été offerts et sanctifiés au grand Dieu, mais encore qui ont été avec lui sacrifiés et consommés à son honneur et à sa gloire.

Prenez donc quelques moments pendant le reste de cette sainte octave, que je souhaite fort que nous fassions ensemble les années suivantes, et que vous commenciez dès celle-ci; prenez, dis-je, du temps pour contempler avec admiration cet autel magnifique, et cet arbre adorable chargé de tant de fruits, et portant en même temps cent millions de victimes attachées et enfermées dans ses bras avec Jésus-Christ. L'on compte dans l'Écriture des vingt-deux mille bœufs, et six-vingt mille moutons, que Salomon offrit tout d'un coup à Dieu à la dédicace de son temple. J'ai lu cela depuis peu plusieurs fois en l'admirant. Mais qu'est-ce que cette figure légère et ce petit nombre de victimes grossières, auprès des millions de saints que l'Écriture dit être sans nombre, qui sont tous pendants à cet arbre, et portés sur cet autel, chantant tous le cantique de bénédiction à, l'Agneau qui les a sanctifiés à Dieu avec lui? Car ils reconnaissent la croix comme la source de leur bien, et le signe par lequel ils triomphent en la gloire. Que de cantiques de louanges, et que d'hymnes d'honneur sont dus à cette divine croix î Perdez-vous avec les saints dans les sentiments de leur amour, et dans leur jubilation en exaltant la croix; et magnifiez le lieu du triomphe de Jésus-Christ exalté et magnifié par cette même croix. Car, comme dit saint Paul , ce divin Seigneur et maître a été humilié jusqu'à la mort de la croix : et pour cela la sagesse de Dieu l'a exalté, et lui a donné un nom, qui est celui de Jésus, que tout le monde adore.

Mon Dieu ! qui eût contemplé par les sens et mesuré selon la règle de la raison la grandeur et la gloire de Jésus-Christ, dans les opprobres et dans les confusions de la croix, qu'il aurait bien été trompé ! Car c'est dans

ces temps d'abaissement et de mépris , qu'il délivrait tous les hommes du péché, de la mort, du démon, et de l'enfer. C'est dans ces temps d'agonie et de combat qu'il défaisait ses ennemis, qu'il triomphait de leur puissance, et qu'il les assujettissait même au moindre de tous les hommes. C'est alors que par la pauvreté, par les sou&ances, et par la folie de la croix, il domptait l'orgueil du monde, la superbe du diable, et tous les charmes de la chair. Quel prodige, que Jésus- Christ par ces instruments d'impuissance, qui le rendaient aux yeux du monde le. plus faible, le plus ridicule, et le plus inhabile à triompher qui fût jamais, méritât son triomphe et sa gloire éternelle I Quel spectacle de voir le Fils de Dieu, dans les infirmités et les opprobres de la croix, faire paraître la vertu et la force de la divinité de son Père, qui seul peut agir avec tant d'efficace sous de si vils et de si faibles instruments ! Qui l'aurait cru, que ce Jésus exalté dans la gloire, eût acquis à l'Église tout ce qu'elle possède de grâce et de gloire pour Ta voir arrosée et teinte de son sang à la croix? Après cela, qui pourrait refuser d'aimer cette croix? Et ne faut-il pas avouer qu'elle mérite bien d'être exaltée en notre cœur, et révérée par tout le monde, puisqu'elle a servi â exalter ainsi notre Maître, et à enrichir son Épouse?

Ayons un peu de foi, et perçons dans ce divin mystère, que tout le monde veut ignorer, et que l'on abandonne pour s'arrêter aux autres mystères de douceur et d'exaltation. Votre amour et votre amant se plaint dans l'Écriture sainte , qu'il ne rencontre plus de personne qui le console et le soulage dans sa croix. Personne ne s'en charge; on ne veut point participer à ses opprobres : et cependant il est un époux de sang.

Il épouse l'Église dans la croix, et c'est à la croix où il fait l'expérience du véritable amour de ses amantes : car c'est là où il reconnaît si elles l'aiment mieux qu'elles ne s'aiment elles-mêmes, et si elles font moins d'état de leur plaisir, de leur honneur, et de leurs richesses, que de lui-même.

J'ai trouvé ce matin, en disant la sainte messe, tant de bien dans la croix, en la considérant dans sa nudité, et j'ai goûté si suavement la douceur d'être privé de tout et de n'avoir que Jésus, que 3e ne vois rien qu'il ne faille faire pour posséder ce bonheur. Car qu'y a-t-il autre chose à désirer? Le monde, en sa folle sagesse, s'imagine et publie que le bien est en la jouissauce des choses de la terre : mais je suis si fort persuadé du contraire, que je crois que la moindre créature est un empêchement à la totale liberté, et à la parfaite possession de ce divin époux. Mais qui pourra comprendre ceci? A moins que la sagesse divine l'imprime dans le cœur et le fasse goûter à l'âme , jamais on ne sera pleinement et parfaitement instruit et persuadé avec goût de cette vérité.

La divine providence qui m'a laissé , cette nuit passée, chercher une paillasse avec tous les rebuts du monde (l), ce qui me paraissait ce matin à l'autel une chose très sainte, m'a fait comprendre qu'il y avait

(1) Ce trait, qu'on ne lit pas dans la Vie de M. Olier, a été cependant connu de M. de Bretonvilliers, son premier historien. « Une fois, dit-il, comme il pensait, en faisant voyage, de se retirer le soir dans une maison, on lui refusa le couvert et il futjîontraint de coucher deux nuits sur la paille, dans une écurie, où la mémoire du très saint Enfant Jésus, couché dans la crèche, remplit son âme de consolation, « {Esprit de M. Olier , t. III, p. 346.) 11 pourrait paraître surprenant que M. Olier soit demeuré deux liuilsdans un lieu si inhospitalier. La note 3* (p. 36) lève cette difficulté en montrant que le serviteur de Dieu y arriva le samedi soir et dut y passer tout le lendemain, pour ne pas voyager le saint jour du dimanche.

un délaissement universel, et une privation générale de toutes choses, qui était la source de la parfaite paix de l'âme. C'est ce que j'ai choisi pour mon partage, et ce que je vous supplie de demander à Dieu pour tout le reste de mes jours. Les misères des guerres qui ont été en ces endroits ont tout réduit à. l'extrémité, et fait, avec justice, que tous ceux qui en approchent y participent. Oh ! que Jésus assis sur la paille était content, et se riait avec mépris des richesses du monde ! Oh ! que Jésus crucifié et cloué sur la croix aimait la pauvreté, les opprobres et les souffrances, et qu'il y méprisait tous les sages de ce monde, qui estiment et magnifient leurs honneurs et leurs joies ! Entrons dans les sentiments de notre Maître ; magnifions et exaltons en notre cœur la sainte Croix, et faisons plus de cas de la folie de Jésus, que de la folle sagesse de tout le monde.

Après que vous avez longtemps solennisé et magnifié l'amour de jouissance, qui est l'amour des faibles et des personnes qui commencent, il est bien juste que vous exaltiez présentement en votre cœur l'amour delà croix, qui est l'amour des forts, et la nourriture des âmes consacrées absolument à Jésus-Christ. Souvenez-vous aussi, pour l'estime de la croix adorable de Jésus, qu'elle est la règle qui doit paraître en gloire au jour du jugement, et qu'elle servira de sceptre à Jésus-Christ, pour ordonner et mesurer le bonheur et la gloire de ses bons serviteurs, et de ses fidèles servantes. Le défaut de cette vue, et l'oubli de cette vérité rend souvent les âmes paresseuses et négligentes en l'amour delà croix. Ni vous ni moi ne vivons point pour cette vie, mais nous vivons pour l'autre. Nous ne vivons point à nous, mais à Jésus crucifié pour nous.

Nous ne sommes point pour jouir en ce monde, mais pour souffrir et pour porter les privations de toutes choses, autant que notre condition nous le peut permettre. Yivons dans la persuasion de ces divines vérités, et de cette sagesse que la chair ne peut goûter, et qu'elle tâche toujours de condamner, ou d*effacer de sa pensée.

Pour moi, après vous avoir tant écrit, et vous avoir ouvert mon cœur pour vous porter avec ferveur au divin amour de Jésus, et à la jouissance de ses saintes délices, je suis résolu de vous entretenir désormais de votre bien-aimé comme d'un faisceau de myrrhe, qui doit continuellement reposer en votre sein, pour exciter votre cœur aux justes ressentiments de l'amour de ce divin Sauveur crucifié, lequel et vous et moi ne pouvons reconnaître, non plus que le reste des amants de Jésus, que par l'abstinence universelle des choses délicieuses à la chair, et par l'impression amoureuse de tout ce qui est contraire à ses inclinations et sentiments.

Il est temps de croître dans l'amour solide, et de nous retirer de l'amour enfantin. Nous lisons aujourd'hui en l'Écriture que Tobie ne fit aucune œuvre d'enfant en toute sa jeunesse, n'adhérant qu'à l'esprit de Jésus qui le vivifiait dès lors. C'est ce qu'on devrait dire de nous avec bien plus de raison, puisque nous sommes sous la sainte loi de l'Évangile, qui veut que l'on vive, non pas en enfant selon les sens, mais en homme parfait selon l'esprit : esprit qui n'est autre que Jésus crucifié et privé. de toutes choses, qui nous a été donné dans le baptême , et dont nous sommes vivifiés, qui nous doit faire dire à Dieu comme saint François, après qu'il se fut dépouillé de tout pour son amour : Mon Dieu, mon tout, et mon amour.

J'espérais encore ajouter quelque chose à cette lettre, mais la surprise de la poste, qui me presse, m'oblige à quitter et à remettre à quelque autre occasion à continuer le doux sujet sur lequel j'avais commencé à vous écrire.

LETTRE CCXXV (1).

II l'exborte à se laisser cracifler par l'amonr.

[Fin de septembre 1652.]

Ma très chère et très honorée fille,

Je ne puis assez remercier la divine bonté des dispositions qu'il met dans votre âme, pour embrasser la croix de Jésus-Christ crucifié, et vous y tenir collée. Les anciens tyrans, pour faire mourir les chrétiens, les attachaient à des corps morts, et les liaient les uns aux autres. Ma fille, il est question de mourir et d'être martyr de Tamour : et pour cela souffrez que, non pas comme tyran, mais comme le très cher Père de votre âme en Dieu, je vous lie à Jésus-Christ mourant, pour recevoir les dernières haleines de sa vie mourante , et l'esprit qu'il rendit à son Père, et qu'il laissa à l'Église sa chère épouse, en expirant sur la croix. Alors il inclina sa tête vers la terre, cherchant des âmes qui le reçussent pour être vivifiées de son esprit de mort. Ouvrez donc votre sein à cet esprit d'amour.

(1) C'est la CLXrV" des imprimées.

(2) En lisant cette lettre, on voit bien qu'elle a dû être écrite à la même personne que la précédente. M. Olier lui avait proposé de faire l'octave de l'Exaltation de la sainte Croix ; elle a dû s'en excuser sur ce que cette octave était près de finir, quand elle a reçu sa lettre, et c'est ce qui engage M. Olier à lui conseiller de prendre, en supplément, l'oclave de saint François d'Assise, dont la fête est le 4 octobre.

Je VOUS conseille de prendre pour cela toute l'octave de saint François en supplément de celle de l'Exaltation de la sainte Croix, pendant laquelle vous verrez un esprit de charité et de feu, un séraphin qui vient pour être le divin meurtrier de la chair de ce saint, le crucifiant et le martyrisant en tout luimême par les flammes du pur amour. Allons, ma fille, allons par les sentiers de la divine mais véritable charité. Elle saura bien mettre des clous dans vos mains et dans vos pieds , et percer votre cœur et votre tête, c'est-à-dire, étouffer votre propre raison pour la soumettre à la divine sagesse, éteindre les désirs propres de votre cœur charnel et les inclinations de votre âme, retenir vos mains pour n'être plus agissantes en votre propre vertu, arrêter vos pieds pour ne plus courir après les choses inutiles. C'est ainsi que vous devez être arrêtée en tout par l'esprit de Jésus, crucifiant en vous toute la vieille créature.

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