AU MÊME, A PARIS
II le presse de prendre da repos, sa santé Vexigeant impériénsement; il le dëloarne d'une œavre qu'on lui propose et qui n'est pas urgente, afln de réserver ses ressources pour d'autres plus importantes et pins dans l'ordre de sa vocation. Il lui dit un mot de M^^ de Portes et de W^" la dncbesse d'Orléans.
[Bourbon, vers la mi-octobre 1652 (3).]
Qui a JéSîis a tout.
Mon très cher enfant, Je vous souhaite autant auprès de nous comme vous
(1) Jean le Ragois de Brelonvilliers était probablement du tiers ordre de Saint-François. Depuis quelque temps il s'était retiré du monde pour vivre plus chrétiennement. « Cette conversion , dît M. Baudrand, fut un effet des prières de l'abbé de Bretonvilliers son frère. Aussi par reconnaissance il paya une partie des peintures de la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice, fit une fondation de messes dans ce séminaire et institua l'abbé de Bretonvilliers son héritier. » (Vie de M. deBret., p. 15.) Jean le Ragois mourut le l«' novembre 1654, et fut inhumé le surlendemam dans la chapelle basse du séminaire de Saint-Sulpice .
(2 et 3) Sur l'autographe.
me désirez auprès de vous ; mais puisque la Providence divine et le bien de son œuvre en dispose autrement, il nous y faut soumettre. Je souffre de votre mal que j'avais toujours appréhendé et qui m'avait fait désirer que vous fussiez absent pour quelque temps de Paris, pour vous remettre, de peur que vous ne tombassiez dans une grande défaillance, débilité et épuisement qui vous rendit après inutile pour bien longtemps (1) .
Moucher enfant, prenez exemple dessus moi, qui suis bien moins actif que vous , et considérez , je vous prie, que j'ai toutes les peines du monde à me remettre, et je ne le puis faire, et pour cela même, joint au bien qui se prépare à faire en Avignon (j'ai dessein) de m'éloigner de Paris pour un temps, et y passer l'hiver qui est si modéré qu'à peine y ressent-on du froid , ce qui m'est tout à fait nécessaire à la débilité de ma tête. Voyez si vous pourriez, le reste de ce mois, vous aller promener ou prendre quelque relâche notable jusqu'à la Toussaint, et, après la fête, recommencer encore tout le temps que vous pourriez, devant que d'entrer dans le travail de l'hiver qui sera sans discontinuation jusques à la Saint-Jean.
Pour la lettre du révérend Père Jacques que je vous renvoie, je ne vois rien qui vous regarde là-dedans (2).
— Cette date approximative est donnée par les lettres suivantes et aussi par ce qui est dit en celle-ci du jubilé qui devait être à Lyon jusqu'au 18 octobre, jubilé que M. Olier voulait gagner et qu'il gagna en effet.
(i) M. deBretonvilliers, dans son journal spirituel, parle de l'épuisement que lui avait causé, au mois d'octobre 1652, le dégoût qu'il ressentait depuis longtemps pour toute espèce de nourriture. Il demanda à Noire-Seigneur d'en être délivré, mais le divin Maître lui mit au cœur ces paroles : « Honore le grand dégoût que j'avais des viandes quand j'étais sur la terre, m (T. I, p. 76.)
(2)Dom Jacques, célèbre chartreux de Dijon, était venu à Paris, en 1645, poussé par son zèle pour la réforme des moeurs des grands*
Je suis bien aise que votre cœur soit disposé à cet œuvre , comme à toute autre de charité , universellement, mais il faut voir ce que vous devez entreprendre, car autrement il faudrait vous répandre en toutes choses. Mon cher enfant, je ne vois pas quelle apparence il y ait que vous alliez mettre là votre argent où vous savez que la providence divine y a fourni abondamment; que si les Chartreux désirent faire cette dépense si utile pour eux, pourquoi ne le ferontils pas?
La providence de Dieu vous avertirait bien plutôt d'appliquer cette même somme pour faire agrandir la chapelle de Notre-Dame de la paroisse, où il y a bien d'autres utilités que celles d'une légère commodité dont on vous parle. Vous savez quelle incommodité on y souffre, quelles irrévérences s'y commettent, quelles impatiences et distractions cela cause à ceux qui communient, qui sont des inconvénients plus notables et qui se passent tous les jours. Mon enfant, regardez ce bien-là à faire comme vôtre et y pensez pour y chercher des ouvertures. M. Lemercier (1) a le dessin fort avancé, messieurs les marguilliers versèrent quelques deniers qu'ils ont destinés pour cela. M. Drouart (2) vous en pourra dire le détail. Pour les paroissiens, ils en seront tous ravis, et me souviens d'avoir vu M. Marreau (3) dans de bonnes volontés pour cela et qui
M. Olier en faîl le plus grand éloge et dit qu'il était comparable à Elle par l'ardeur de son zèle. Ce religieux^ qui connaissait la générosité de M. de Bretonvilliers, avait eu recours à sa charité pour une chapelle de Dijon (voir lettre CCXXXII.)
(1) Jacques Lemercier, architecte célèbre qui avait bâti le séminaire, était chargé aussi, en partie du moins, du plan delà nouvelle église.
(2) M. Drouart était l'un des quatre marguillers en charge.
(3) Jean Marreau l'avait été avant lui. (Rem. hist., t. II, p. 151.)
pourra savoir les sentiments d'autres personnes pour y contribuer.
Mon fils, ces dépenses étrangères iraient. à l'infini et l'on a grande peine à fournir à des choses de la dernière nécessité et qui regardent le salut des âmes, soit dans votre paroisse, soit ailleurs, comme sont les Gévennes^où 2,000 livres tireraient je ne 'sais combien d'âmes à Dieu, et où il ne se trouve personne qui le puisse faire ou qui le veuille.
Pour le bien spirituel que vous me vouliez procurer en conséquence (de cette bonne œuvre), si la bénite mère de Dieu me daigne vouloir favoriser de cette grâce, elle est assez bonne et puissante pour le faire d'ailleurs; jamais mes intérêts même spirituels (si j'en dois avoir, les ayant tous remis entre les mains de la divine Mère) ne me feront gauchir des sentiments de droiture et de justice que je dois à mon Dieu selon la vérité.
Je suis bien aise de joindre à celle-ci un narré secret de ce qui s'est passé en quelque démêlé de M"** de Portes (1), dans les Cévennes; je vous conjure qu'il soit secret hors de nos chers MM. de Parlages et Poussé qui pourrait, sous nom emprunté, se servir de cet exemple d'une fiUe pour encourager et enflammer nos enfants. Elle m'a écrit une lettre de feu pour m'inviler â l'aller voir.
(1) La marquise de Portes, après trois ou quatre ans passés auprès de M™e de Montmorency, à Moulins, se crut obligée d'aller dans ses terres du bas Languedoc, où les intérêts delà religion catholique l'appelaient. Benoit, dans son histoire de VÉdit de Nantes, se plaint vivement dé ce- qu'elle avait mis une garnison de cent arquebusiers dans une de ses seigneuries, pour y faire cesser l'existence de la religion prétendue réformée. C'est peut-être le démêlé dont parle M. Olier, et dont il est loin de faire un «rime à la vertueuse marqûse.
Mon cher enfant, priez, je vous supplie, pour la prospérité de notre voyage , lequel on me conseille ici absolument de prendre par Lyon , où je trouverai et gagnerai, s'il plaît à Dieu, le grand jubilé (1) qui doit y être jusqu'au 18 du mois, la veille de la mort de notre bonne mère Agnès, que je croyais d'aller visiter le jour et y faire la fête en mon cœur le 19 entier, mais la crainte des neiges et du mauvais temps qui me pourrait prendre dans les montagnes et m'empêcher mon principal dessein de visiter Viviers et me retirer en Avignon [m'arrête].
Pour les cent francs de reste du père D. Jacques, donnez-les, mais, je vous prie, faisons le bien solide. Si votre frère les voulait donner, cela serait encore mieux. Je n'ai reçu que trois de vos lettres et vous m'en comptez cinq. Voici la troisième réponse pour les vôtres. Je vous avais dit, il y a longtemps, que vous pouviez très bien employer la vieille tuile.
Je souhaiterais fort l'accouchement de M""" d'Orléans afin que vous fussiez plus libre (2),
J'oubliais vous mander comme j'ai pris à Moulins vingt pistoles, qui disent deux cents livres, que vous me ferez la grâce de faire acquitter, selon la lettre de change que je vous envoie par le marchand.
Je pense qu'on aura de la peine de ne point recevoir la fille de M. Gauchet, puisque l'on s'y est engagé ; cela
(1) Le jubilé ordinaire de 1650, doat la célébratioa n'avait pas fini en 1651 à Lyon.
(2) La princesse, qui habitait au Luxembourg et était paroissienne de Saint-Sulpice, accoucha le 9 novembre suivant de sa quatrième fille, qui fut nommée Anne-Marie d'Orléans et qui mourut le 17 août 1656. (Mo-, réri, France.)
est de justice, ayant d'ailleurs l'occasion et de bonnes qualités pour y répondre (1).
Adieu, notre cher enfant, je sais tout vôtre.
s Olier.
Je vous conjure, au nom de Notre-Seigneur, de voir le médecin et de vous y soumettre par respect *â la parole du sage : Bonora medicum propter necessitatem, quia creavit eum Allissimus.
Voyez ce qui se pourra faire, avec M™® Tronson, pour la sœur de M. d'Auzeray (2) qui mérite par son zèle et
(1) Il s'agit, selon toutes les apparences, de Madeleine- Gabrlelle Gauchet qui, née à Paris au faubourg Saint-Germain, entra au monastère de la Visitation du Puy, où elle prit l'habit le 8 juillet 1655, fit profession le 22 juillet de l'année suiranle et mourut le l^"^ décembre 1715, après avoir, à plusieurs reprises, gouverné sa communauté.
Dans un Mémoire sur la vie, les vertus et la mort de M. Charles de Lantages, mort en 1694, supérieur du séminaire du Puy, elle dit que pendant quarante-quatre ans elle reçut les instructions de ce très cher disciple de M. Olier, ce qui suppose qu'elle avait commencé à prendre ses conseils lorsqu'il était encore à Paris, car M. de Lantages ne fut envoyé fonder et gouverner le séminaire du Puy que vers la fin de 1652.
En disant qu'on aicra de la peine à ne point recevoir la fille de M. Gauchet, M. Olier donne clairement à entendre qu'en 1652, elle avait déjà fait des démarches pour entrer dans quelque maison religieuse dé la paroisse Saint-Sulpice, peut-être dans celle des religieuses de la Miséricorde dont M. Olier prenait un soin spécial ; on ignore les motifs qui firent abandonnner ce premier projet, mais il est probable que M. de Lantages ne fut pas étranger à l'entrée de sa pieuse pénitente au couvent de la Visitation du Puy.
Le mémoire que M. Gabrlelle Gauchet, à la sollicitation de W^^ Leschassiar et de son frère François, qui devint plus tard supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, composa sur M. de Lantages et dont M. Paillon s'est beaucoup servi pour écrire la vie de ce saint prêtre, se conserve encore aujourd'hui à Saint-Sulpice.
(2) Pierre d'Auzeray, prêtre du diocèse d'Évreux, fut admis au séminaire de Saint-Sulpice, le 24 avril 1648 et passa ensuite à la communauté de la piaroisse. M. Olier avait écrit d'Ozeray ; mais le Catalogue des entrées domie une orthographe qui semble devoir être préférée.
l'assiduité de ses services que Ton fasse quelque chose pour elle, à moins de quoi j'ai peur qu'il ne se décourage.
LETTRE CCXXX (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES (2)
II lui parle de sa dévotion et de son amoar :ponr la très sainte Tierge, de la disposition où il est de travailler en sa force, et du bonbeur qu'il éprouve de dépendre d'elle en tout.
[Lyon, vers le 18 octobre 1652 (3).]
Ma très chère et très honorée fille,
Votre dernière lettre m'a servi de préparation au saint Jubilé, que j'ai tâché d'achever aujourd'hui par Jésus en la très sainte Vierge, qui m'a paru comme mon Jubilé, et le trésor des grâces et de l'amour qui devait faire tout mon bien. Elle a bien voulu ce matin, au très saint sacrifice de la messe, offrir ce divin Mystère en l'honneur de la délivrance des douleurs de Jésus-Christ son Fils, pour être aussi ma propre délivrance, et me tirer de l'esclavage de mes péchés. Il lui a plîi aussi me faire sentir la plénitude de ses trésors divins, et donner la paix à mon âme en ce saint sacrifice, que je présentais dans les intentions de notre Jubilé, et que j'offrais aussi pour vous, demandant à la divine Mère qu'elle vous accordât le même bien qu'elle me faisait.
(1) C'était la XOIX^ des imprimées.
(2) Probablemeat M*"' de Saujon pour les raisons données dans la note 2 delà CCXXrV" lettre.
(3) Le jubilé dont parle ici M. Olier n'étant autre que celui dont il est question dans la lettre précédeùte, la date indiquée est certaine, en ce sens> du moins que la lettre n'a pas été écrite après le 18 octobre, jour où le jubilé finissait à Lyon.
Je m'en vais travailler en la force de la divine Maltresse, en laquelle son Fils me veut être plus que jamais toutes choses. Je prie Dieu qu'en aucun moment de ma vie je n'aie de regard intérieur que vers la sainte Vierge pleine de Jésus, de laquelle l'ordre de Dieu m'a rendu si dépendant, que je ne trouve rien hors de là qui me touche. Il me semble que je suis infiniment heureux et obligé à la divine Majesté de me rendre un> tel bien nécessaire, et que j'aie une obligation telle que celle de mon salut et de l'éternité, pour être lié à elle. J'ai demandé autrefois de tout mon cœur cette grâce : elle m'est maintenant présentée, et je la tiens infiniment chère à mon âme, de même que je la souhaite à la vôtre, selon. le saint désir de Dieu , qui me parait tel sur vous.
LETTRE CGXXXl (1).
Sa douleur sur l'égarement d'une âme qu'a conduisait (2} ; et la consolation qu'il reçut au tombeau de sœur Marie de Valence.
[Vers le 20 octobre 1652 (3).]
Ma très chère et très honorée fille, J'ai été voir la personne que vous savez, et j'y ai
(1) C'était la LXXX» des imprimées.
(2) La personne dont parle M. Olier est inconnue. C'était probablement une de ses anciennes paroissiennes que les circonstances avaient conduite
dans le diocèse de Vienne ou dans celui de Grenoble, et qu'il visita en se rendant à Valence. M. Olier, en effet, pouvût dire de l'archevêque de Vienne, Pierre de Villars, et de l'évêque de Grenoble, Pierre Scarron, qu'il était un très grand personnage, mais il ne l'aurait pas dit de Pierre- André de Gelas de Léberon, alors évéque de Valence; car ce prélat, à l'assemblée du clergé de 1650, avait parlé de Marie de Valence en des tenues qui ne pouvaient lui concilier l'estime de M. Olier.
(3) Cette date approximative est donnée par celles des lettres précédentes, et aussi par ce qui va être dit de l'arrivée de M. Olier à Viviers.
trouvé ce que j'avais toujours appréhendé. C'est une personne pleine d'artifice et de conduite humaine, et séparée de la simplicité, et de l'anéantissement que Jésus-Christ Notre-Seigneur nous fait paraître. Après lui avoir reproché ses défauts, et fait connaître visiblement son manque de vertu, son dénùment de grâce, et la nécessité de s'abandonner en sincérité à une conduite chrétienne et divine pour s'établir dans les vertus de Jésus-Christ, je lui dis pour tout remède que je lui conseillais de se soumettre à son prélat, qui est un très grand personnage, et de quitter la personne qu'elle avait auprès d'elle, que ce prélat condamne. Mais comme je la vis aheurtée à n'en rien faire, je la priai de souffrir que je me retirasse, etque je lui disse le dernier adieu. Je lui dis aussi de ne m'écrire plus, cela ne lui servant que de matière de feinlise; après quoi je m'en revins. Jugez où j'en puis être, et quelle est ma désolation, de voir une âme courir le risque que fait dans le monde un esprit propriétaire (1). J'appréhende pour elle quelque chute fâcheuse, et presque inévitable, vu la manière où elle me parait marcher et se conduire. Je vous dis ceci pour vous prier de la recommander à Dieu, comme une âme immortifiée , et qui deviendra le jouet des démons, si Dieu n'y met la main. Elle en prend le train. Voyez quelle obligation vous avez à la bonté de Dieu> et à la puissance de sa grâce, de vous avoir donné l'amour des vertus chrétiennes et le désir d'y profiter.
Que béni soit l'amour qui vous donne les mêmes sen-
(1) Dans lelangage ascétique, un esprit propriétaire est celui qui demeure en soi, et qui s'appuie sur soi-même, au lieu de se donner à Jésus-Christ et de ne se confier qu'en sa vertu. M. Olier en a traité longuement dans Y Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes^ chap. XI, scct. 95.
timents et dispositions en m'écrivant vos lettres, que je reçois en les lisant! On vient de m'en rendre une que j'ai lue à la hâte, mais pourtant en goûtant avec plaisir et avec joie les dispositions de votre âme, qui est l'unique consolation sensible, que notre divin Maître me laisse goûter en cet exil d'amertume et de désolation. Autrefois saint Paul voyant redoubler le soin de Dieu, et de sa providence, lui envoyant à l'arrivée de saint Antoine une double pitance^ il s'écria : Dieu a multiplié, et augmenté à ses pauvres serviteurs le soutien de leur vie. J'en dis de même au sujet de votre chère, et plus que très chère lettre, qui est plus ample au double qu'à l'ordinaire. Car il me semble que Notre- Seigneur m'ayant reconnu désolé au double, par la rencontre fâcheuse de cette pauvre âme indisposée, qu'il m'avait autrefois confiée, a voulu me soutenir et redoubler ma joie et ma consolation, par celle qui me tient lieu de toutes les autres, et qui toute seule me donne plus de joie que tout le reste ensemble.
Je vous dirai aussi que j'ai été visiter le tombeau de sœur Marie de Valence, laquelle m'a reçu selon sa bonté ordinaire. J'eus assez de peine à me retirer de dessus sa tombe, oùelle m'occupait fort suavement, et fortement. Enfin m'en étant séparé, je m'en allai en passant chez un peintre, oùl'on me faisait espérer que j'y trouverais son portrait fort bien fait : mais j'y trouvai une autre chose, pour laquelle sans doute cette bonne âme m'y conduisait. Car outre que je ne rencontrai point de ressemblance en son portrait, dont je n'étais pas beaucoup en peine, aimant mieux son esprit et l'expression de sa grâce, que son extérieur, j'y trouvai un grand tableau qui était fort déshonnète : ce qui fit que m'adressant au peintre pour lui montrer sa faute, je lui
parlai avec tant de force , dans le zèle de cette grande servante de Dieu, que s' étant soumis à tout ce que je désirais, il me vendit ce tableau, quoiqu'il eût déjà reçu des arrhes d'une autre personne qui le voulait avoir, et sur l'heure l'ayant mis en pièces, et ayant fait allumer du feu pour le brûler en sa présence, ce bonhomme en fut tellement touché, que nous souhaitant mille bénédictions, il protesta que jamais pour qui que ce pût être il ne ferait de ces infâmes peintures. Comme je m'en allai ensuite à l'église prendre congé de notre divin Maître, cette sainte âme se rendit présente à mon intérieur. Je ne voyais et ne reconnaissais rien en elle que Dieu, en qui elle était toute abîmée et consommée. Elle me congratula d'avoir fait cette action, et me promit qu'elle me serait intérieurement présente toute ma vie, et qu'elle me rendrait participant de sa force et de sa sainteté. Béni soit Dieu de tout. Excusez la précipitation de mon départ, qui m'arrache la plume, et me la fait quitter avec peine, me laissant l'esprit tout entier avec vous pour le temps, et pour l'éternité.
LETTRE CCXXXU (1).
A M. DE BRETONVILLIERS, CURÉ DE SAINT-SULPICE
Il lui parle des impressions diverses qalt a éprouvées à la lectnre de sa lettre et de l'affliction que lui cause le silence de M. d'Hurtevent. Il l'instruit ensuite de ce qu'il a à faire au sujet des PP. de roratoire toujours désireux de s'établir dans le faubourg; enOn il lui fait part de ses projets pour Viviers, le Puy et les Cévennes, répond à quelques questions, et demande qu'on lui envoie les sujets qui sont en état de travailler.
De Viviers, ce 27 octobre 4632 (2).
Qui a Jésus a tout.
Monsieur et très cher en Notre-Seigneur, Votre lettre du 18 du mois m'a beaucoup affligé et
(1 et 2) Sur l'autographe.
consolé tout ensemble. Je me suis trouvé au moment que je lisais la vôtre abreuvé de l'amertume de la croix que vous ressentez, et me semblait porter ce fâcheux et pénible fardeau que Notre-^Seigneur vous a imposé. Vous vous souvenez bien du saint accablement de Jésus-Christ portant le joug* que Dieu son père lui imposa en montant au Calvaire. Il veut que vous sentiez avec lui quelque chose de cet état qui sans doute vous fera un bien très grand à l'âme , et qui abattra ce que l'élévation intérieure de l'orgueil pourrait soulever en votre âme.
Il me semble, mon cher enfant, que 3e me suis aperçu de cela dans le long de la lettre qu'il vous a plum'écrire : elle est longue, comme vous me le dites, mais elle augmente ma consolation et redouble ma joie. Je n'en voudrais point d'autres de votre part, que je vois me porter son cœur et son esprit dessus sa plume et ses écrits, comme autrefois dessus ses lèvres et ses paroles. Si je ne vous vois tous les jours, comme je faisais autrefois, au moins que je reçoive une fois la semaine une bonne lettre laquelle me parle à fond de votre cœur. Monsieur Hurtevent (1) n'en a pas fait
—■M. Olier, parti dé- Lyoà vers le 18 octobre, jour où finissait le grand jubilé dans cette Tille, passa probablement le 20 qui était un dimanche, à Valence. Là il s'embarqua sur le Rhône pour se rendre à Viviers où, comme on l'a vu, il avait déjà quelques disciples. Il y arriva l'avant- veille du synode, c'est-à-dire, selon toutes les apparences , le lundi 21 et y passa huit jours pour régler les affaires du séminaire qu'on allait commencer et celles de la mission que M. de Queylns avait déjà entreprise. M. Olier quitta Viviers le lundi 28 et se rendit au Puy,
(1) Damien d'Hurtevent, l'un des premiers disciples de M. Olier, fut aussi un de ceux qui héritèrent plus abondamment de son esprit, comme on le vit surtout à Lyon où il fonda le séminaire de Saint-Irénée et mourut en odeur de sainteté le 30 décembre 1671. Mais les saints euxmêmes ne sont pas à l'abri de quelque mouvement d'humeur.
de même, il m'a bien témoigué par ses réponses n'agréer pas la réprimande, m'envoyant ses recommandations pour une fois et pour l'autre, qu'il était trop tard pour m'écrire. Il devrait penser qu'il est juste de prendre du temps le jour, et que les semaines sont assez longues pour songer à son petit devoir et à sa conscience. Vous en aviez bien reçu autant que lui et vous avez eu la juste reconnaissance d'un cœur véritablement filial, en me remerciant des avis d'un père affligé sur le mal de son enfant. Dites-lui encore une fois que son esprit propre s'humilie et que, s'il croit être exempt d'orgueil et du plus fin et plus subtil, qu'il est beaucoup trompé ; que je le prie d'employer son temps en l'oraison à demander à Notre-Seig'neur qu'il anéantisse son esprit en sa vertu et sa puissance, et que j'aie cette consolation à mon retour de voir l'esprit d'humilité de Jésus-ChL-ist anéanti vivre et régner en lui. C'est là le point, c'est de quoi il faut faire cas et estime , c'est ce qu'il faut plus priser que tous les trésors de la terre. Il faut que tout l'être naturel, pour agréable, pour beau et pour complaisant qu'il puisse être, soit perdu, abîmé, détruit, et anéanti en Jésus-Christ crucifié.
Je prie Notre-Seigneur que les divins sentiments du maître, que vous me proposez par la vôtre, soient efficaces et suivis de leurs effets et de leurs fruits très importants et nécessaires et tout à fait conformes à vos besoins ; ce qui marque leur vérité et qui me donne consolation dans l'espérance de votre fidélité vers eux, qui sont venus api?ès la croix comme l'avant-courrière de l'amour, et qui devance toujours les effets de la divine charité de Jésus-Christ en l'àme qui est purifiée et disposée puissamment par la croix.
Pour ce que (vous) me mandez des billets pour la
réception, M. Hudon (1) vous en éclaircira, et je pense que comme vous avez présentement besoin d'eux il les leur faut bailler; aussi bien reçoit-on la commission par eux pour la réception des filles (2).
Le besoin que vous avez de mettre obstacle à l'établissement des Pères de l'Oratoire dans les districts voisins vous doit faire informer de cela le révérend père Romain, lequel a obtenu un arrêt de la cour, conjointement avec M^' de Metz , faisant défense auxdits Pères de s'établir dans le faubourg. Ils n'y sauraient paraître que les Pères de l'abbaye ne soient en droit de les congédier. M^ le premier président (3), protecteur de la maison en Notre-Seigneur et sa très sainte Mère, a donné cet arrêt. Si les Pères de Tabbaye ne font leur devoir, vous pouvez par M"'^ d'Aiguillon (4) faire parler à la reine et vous faire conduire à elle à son arrivée (5), l'allant saluer au nom de M^' de Metz comme tous MM. les curés de Paris le feront de la part de jjfgr ^Q Paris. Vous lui pouvez dire que comme vous succédez à notre charge vous succédez au désir de la servir, etc., et attendant votre force de sa protection, la-
(i) Jean Hudon, prêtre de Paris, entré au séminaire de Saint-Sulpiee le 2 avril 1648, y mourut le 2 mars 1683. Il avait été officiai de Rodez et passait pour très versé dans la connaissance du droit canonique et
(2) On ne voit pas bien ce dont il s'agit en ce passage: Peut-être M. de Bretonvilliers avait-il demandé à qui il devait remettre les lettres testimoniales qui étaient exigées pour les filles de sa paroisse qui voulaient entrer dans un couvent du faubourg Saint-Germain.
(3) Mathieu Mole, dont parle M. Olier, avait accepté, en 1630, d'être protecteur du séminaire de Saint-Sulpice. {Vie de M. Olier, t. III, p. 86.)
(4) Marie-Madeleine de VIgnerod, nièce du cardinal de Richelieu, veuve d'Antoine du Roure, seigneur de Combalet, et créée duchesse d'Aiguillon en 1638, fut une des paroissiennes de Saint-Sulpice les plus dévoilées à M. Olier. Elle mourut le 17 avril 1675.
(5) La cour était rentrée à Paris dès le 21 octobre au soir.
quelle a été toute celle de notre établissement et n'en peut avoir d'autre dans son accroissement et sa conservation; et pour cela lui demandez qu'à l'absence de M^' de Metz elle mande à son vicaire général ses intentions sur l'établissement des Pères de l'Oratoire, qui ont pris le temps de notre absence pour recommencer leurs poursuites, qui suis employé à l'œuvre de Dieu au loin dans l'établissement de quelques séminaires et des missions dans les provinces,, comme j'espère que cela sera pendant notre séjour en ces quartiers.
Sur quoi, mon cher enfant, je vous dois dire qu'après la bénédiction de Notre-Seigneur, me faisant passer par Lyon en me donnant part au grand jubilé et à la grande dévotion qui y a paru; après (la bénédiction) de la visite de notre bienheureuse sœur Marie de Valence où je l'ai trouvée toujours la même intérieurement comme par le passé ; j'ai eu enfin le bien de voir la face du diocèse de Viviers tout prêt à se rendre à Notre- Seigneur. J'eus le bien de me rendre ici, par conduite particulière de la divine providence, l'avant-veille du synode, où je vis des merveilles de la main de Dieu dans le cœur de Monseigneur et de tous MM. les curés, qui demandèrent tous la mission après avoir approuvé la surtaxe de 600 livres qu'il leur demanda ot imposa pour le séminaire, dont les particuliers dirent beaucoup de bien tout haut et témoignèrent y vouloir venir faire leur retraite.
Je m'en vais demain au Puy, pour tâcher de voir si le feu est prêt à s'y mettre, et prendrai mes mesures pour commencer à l'extrémité de Viviers, limitrophe du Puy, la mission que nous y pourrons commencer cet hiver, dont on attend de merveilleux succès. Je pense, mon cher enfant, que nous ne pouvons pas mieux em-
ployer notre bien qu'en ces œuvres divines où il y va de sauver million d'âmes. Et ce qui est admirable^ c'est que j'ai trouvé à Lyon, en passant , un camp volant d'ecclésiastiques missionnaires (l), qui ont plus l'esprit apostolique, et ont plus de bénédiction et font plus de fruit solide que tout ce que nous avons vu, ni ouï. Je pense que nous les pourrons avoir pour ces missions. Il y a de quoi employer vingt-cinq ouvriers et cent si nous en pouvions autant avoir, tant la moisson est ample et que les gerbes sont prêtes à couper, segeles alhse sunt ad messem. Mon fils, après avoir ' vu ce que nous espérons, nous dirons avec Siméon : Nunc dimiuis. Aimons, servons, prions, souffrons. C'est tout ce que nous avons à faire. Si vous avez de bons sujets qui se présentent, mon cher enfant, prenez-en le plus que vous pourrez; vous ne sauriez faire un plus grand œuvre par delà. Il ne tient qu'à de moissonneurs pour faire des fruits admirables. J'espère dans le séjour que la miséricorde de Dieu me propose de faire en ces quartiers ; il y aura moyen d'ébranler les Gévennes. Allons à Dieu de toute retendue de notre cœur, tout est à lui, que tout aussi se consomme pour lui; dans le corps et l'esprit, le temporel et le spirituel.
J'ajouterai encore que, depuis ma dernière écrite, j'ai recommandé encore à Dieu et à sa sainte Mère cette chapelle de Dijon (2), mais rien du tout ne m'est venu ; au contraire une joie magnifique en pensant de vous
(1) Il s'agit de la compagnie des missionnaires que M. Grétenet avait établis à Lyon et qui furent connus plus tard sous le nom de Josépbltesr M. Olier était déjà lié d'amitié avecle fondateur qui lui accorda Tolontiers, des ouvriers pour la mission des Gévennes. {Vie de M. Olier, t. IIF, p, 384.)
(2) Ceci est relatif à la demande faite par dom Jacques à M. deBrc* tonvUliers, et dont il est parlé dans la lettre GGXXK.
proposer ces biens spirituels. Vous avez été toujours notre secours dedans l'œuvre de Dieu ; voici le temps où les ouvertures s'augmentent et s'accroissent, et où le bien sera bien employé pour Dieu et son Église. Adieu ; ayez pitié de mes yeux, que je vous prie de mettre dedans les mains de Jésus et Marie.
Pour ce qui est de M. Lesueur (1), je vous prie ne point vous arrêter à cinquante francs, la providence de Dieu nous ayant secouru comme elle a fait en cela; la paix et la réputation de la maison le demandent. Vous pouvez, si vous voulez, lui faire donner cette assignation comme vous me la marquez; mais dans l'intérim des poursuites faites-le contenter par M. Bodeau; une autre fois on fera marché de toutes choses, quoi que en dise M. Le Mercier. Dieu soit béni de tout! Plût à Dieu que sa volonté fut que je fusse auprès de vous ! Ce serait ma récréation et la vôtre, car outre que je voie et m'entretienne du succès de l'œuvre de Dieu, il n'y a moyen de se réjouir en ce monde, lequel nous ferme le cœur pour tout ce qu'il est et nous montre, hors de ce qu'il a de Dieu en soi. Adieu encore une fois, j'ai de la peine à vous quitter.
C'est une bonne chose de faire les conférences les vendredis (2) et même que vous prêchiez le jour de la Toussaint, le tout en dépendance de l'esprit saint de Jésus-Christ qui vous donnera toujours vos besoins, à cause du ministère que vous soutenez en son Église et
(1) Ëustache Lesueur avait fait sans doute quelque peinture pour le séminaire ou pour Tégiisc de Saint-Sulpice. Il exécuta plus tard, pour la petite communauté, le tableau de la Présentation de Notre-Seigneur au temple, dont M. Olier avait donné le dessin. {Vie de M. Olier, t. III, p. 103.)
(2) La conférence des vendredis était destinée aux novices de la compagnie, qui, alors, faisaient partie du séminaire de Saint-Sulpice.
à cause des sujets qui ont bonne volonté de profiter. J'oubliais, notre cher enfant, de vous prier que vos MM. delà communauté, à présent que M. Dardenne s'en ira, soient fortifiés et que les services qu'il y rendait soient suppléés par quelque bon sujet s'il s'en trouve. M. de Poussé doit aller en Champagne ; il faut que M. Couderc soit libre et c'est tuer M. de Poussé que de n'avoir personne qui supplée à sa présence, lorsqu'il se rencontre parfois quelque accident qui lui demanderait du soulagement. Mon cher enfant, à présent que les principales dépenses des pierres mortes sont faites, il faut les employer auprès des pierres vivantes de Jésus-Christ, et selon l'étendue du cœur et de la charité que j'espère, et demande à Notre-Seigneur, qu'il vous dilatera, il vous envoira des sujets pour le
service.
Mon cher fils, au nom de Jésus, croyez- moi, c'est le fonds que cela. Primum quod animale , deinde quod spiritale. Vous avez travaillée l'un avec générosité, il faut travailler à l'autre avec magnificence. C'est là l'instrument immédiat du salut des âmes et de la gloire de Jésus. Envoyez-moi tous ceux qui seront formés et qui seront en état de servir; nous ferons des moindres sujets des merveilles pour Dieu. Je ne demande que des cœurs vides d'eux-mêmes , dés esprits simples et des âmes vertueuses; nous en verrons des miracles. Les esprits suffisants et subtils qui n'étudient pas leur anéantissement ou qui n'en ont pas reçu la grâce par prévention, ils ne feront jamais grand'chose, si ce n'est que parfois le zèle dans l'emploi et le travail les change. Dites à notre frère Chénard (1) qu'il s'avance
(1) Laurent Chénard entra au séminaire de Sainl-Sulpice le 29 juillet 1645, s'attacha à l'œuvre de M. OUer qui l'employa en effet dans les
vitèment et qu'il nous le faudra dépayser et le mettre dans le service pour le salut des âmes, et qu'il ne pense pas que je le laisse là fainéant, ni tous nos cliers enfants du séminaire que vous exhorterez de ma part eu vos conférences des vendredis; c'est trop aimer là chambre et son oisiveté que de demeurer â Paris ; c'est être sans charité de ne point sortir de là, pour déhvrer ses frères de l'abîme, qui crient au secours.
LETTRE CCXXXHl (1).
Il le repread de ne pas consulter assez simplement et de trop reclierclier sa volonté dans celle de son snpëriear.
Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,
Je prie Jésus-Christ votre maître de vouloir vous donner sa sagesse en l'anéantissement de la vôtre. Je vous envoie la copie d'une lettre que j'écrivis un jour à un esprit semblable au vôtre. Je suis obligé de vous dire que vous preniez garde à votre conduite qui doit être divine, et doit avoir toujours la lumière de Dieu pour guide et non votre raison ni les productions de l'esprit.
Vous devez faire attention à vous défaire de la manière de consulter les choses auprès de ceux qui vous doivent donner la lumière de Dieu, qui se doit recher-
missions des Cévennes. Plus tard il fut supérieur du séminaire de Çlermont, ensuite vicaire de M. de Poussé à Saint-Sulpice. Il mourut le 18 février 1704 , après avoir publié un Cours de méditations chrétiennes et ecclésiastiques, souvent réimprimées depuis.
(1) Sur l'autographe.
(2) Cette lettre, dont on n'a que le brouillon, pourrait bien avoir été adressée à M. d'Hurtevent dans la circonstance qu'on vient de voir. C'est ce qui l'a fait placer en ce lieu.
LETTRES DE M. OUER. 7t
cher avec révérence et tremblement, à cause qu'elle n'est pas humaine, mais se doit requérir avec humilité et recevoir avec grande dépendance de Dieu, qui est le maître de ses dons et les retire des superbes et des cœurs qui abondent en leur sens.
J'ai appris cette maxime, qu'il vaut mieux être dans l'indigence delà lumière propre, surtout quand on la sacrifie à Dieu, que d'abonder dedans son sens , dans une plénitude. de lumière. Dieu se donne aux humbles et à ceux qui se méfient d'eux-mêmes et le recherchent avec simplicité. Vous devez faire place à-Dieu et à la pureté de sa lumière par l'hommage de votre esprit et par le sacrifice de vôtre raison, venant (à votre supérieur) mort à vous-même et vide de votre sens pour mériter d'être rempli de Dieu, et recevoir sa sagesse par la voie de ceux qui la doivent répandre dessus vous et qui souvent en manquent, à cause qu'ils trouvent les vaisseaux remplis de leur esprit. Vous ne devez pas venir prévenu de votre sens et convaincu de votre raison par-dessus tout ce qu'on vous peut dire. Vous devez être dénué de ces raisons étudiées à persuader votre pensée et ainsi avec un esprit de superbe cachée, pour porter avec vous iin sens qui doit surpasser celui de Dieu en vos supérieurs.
Vous voulez que votre sens et vôtre raison entrent dans le supérieur,, et non pas celui de Dieu qui souvent sera contraire au vôtre ; vous voulez trouver votre esprit partout et non point rechercher celui que vous ne pouvez connaître qu'en la mort de vous-même, qui est Dieu descendant sur les victimes sacrifiées. Vous devez prendre garde à la manière d'agir de votre esprit, qui propose les choses en vingt manières et qui les tourne de tout sens pour en venir à bout. Vous
aurez mille persuasions adroites ^ entrantes, gauchissantes, surprenantes, jusqu'à ce que vous déclariez tout droit votre pensée et votre volonté. On appelle cela abondance en son sens, plénitude d'esprit, attache à sa raison et à son jugement, défaut de mort intérieure, défiance de Dieu qui ne dirige pas son œuvre, confiance en soi-même capable de diriger par soi; on appelle cela faire sa volonté à force de raison ; on appelle cela ne point consulter Dieu; on appelle cela ne se point méfier de soi-même; on appelle cela suivre son jugement; on appelle cela n'être point soumis, mais être maître en effet, supérieur en sa personne, ne connaître point de Jésus-Christ pour maître là où. il est et où il sait bien régner, malgré les imperfections et les défauts de ceux qui font ses dehors et son extérieur en la terre.
Ayez la foi en Jésus-Christ et, pour l'amour de votre fidéhté, il parlera par la bouche du plus misérable des hommes dessous lequel il vous doit parler, et qu'il veut que vous recherchiez pour apprendre sa volonté.
Étudiez la condamnation de votre sens et souvenezvous que Dieu n'habite pas dans des esprits précipités, ardents, violents, remuants, turbulents, mais bien dans des esprits morts à eux, méfiants de leur sens, craintifs, humbles, souples et soumis, qui vivent en foi de Dieu, malgré leur sens et leur raison.
Le zèle est trop commun dedans les âmes, mais la mort est trop rare. Le zèle a gâté et ruiné beaucoup d'œuvres de Dieu quand il n'était pas établi dans des esprits de mort. Ils ont agi en leur abondance, en leur esprit, en leur.illusion et tromperie, et ainsi, sans soumission véritable dessous à l'esprit divin, ils faisaient une œuvre propre et point l'œuvre de Dieu, la menant
par OÙ bon leur semblait. Dieu va lentement en ses œuvres et laisse souvent ses créatures en nudité et indigence de lui pour se faire connaître. Dieu ne va pas en cette abondance, cet éclat, cette vivacité et promptitude que vous vous imaginez. Dieu est lent parce qu'il est éternel.