‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 234 sur 326 · LETTRE CCXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXXVII

A MÂBAME DE SAUJON, BAMB d'aTOUR DE LA DUCHESSE d' ORLEANS, A RLOIS.

U lai parle de la grâce du mystère de la Tonssaint, des consolations qu'il éprouve aux pieds de Notre-Dame du Puy, d'un séminaire qui va s'établir, du pèlerinage de Langeac, d'une affaire importante qui le rappeUe à Paris.

De Notre-Dame du Puy, le jcur de Saint-Martin (11 novembre 1632). Qui a Jésus a tout.

Ma très chère et très honorée fille, en la charité de Dieu et de sa sainte Mère.

Nous sommes à la fin de l'octave admirable du mystère de la Communion de tous les saints, où Dieu,

dans l'unité de son esprit de sainteté, consomme tous

(1) Sur l'autographe.

les saints en un et les fait habiter les uns dedans les autres, comme le Père habite dans le Fils et le Fils dans le Père, rendant les opérations intérieures et extérieures de tous les saints communes, comme le sont la possession de leurs trésors, de leur esprit et de leur vie. ma fille, où sommes-nous ici-bas dans la terre, où les fidèles sont appelés à la communion parfaite de la vie de Dieu comme le sont les saints au Ciel, et néanmoins tout y est en propriété et singularité si importune et odieuse à l'esprit d'unité et de sainteté trèjs parfaite?

Ma fille, que j 'ai souffert en ces j ours de voir ces moeurs dedans l'Église et de voir surtout que la propriété des hommes^ et même des âmes d^ dévotion, en allait jusqu'à tel point qu'elle les fasse rompre avec Dieu par l'attache à leurs propres intérêts, vu que les créatures n'ont rien qui n'appartienne à Dieu et qui ne soit de Dieu (1) ! Malheureuse propriété, qui tient la créature enfermée dans la prison de ses misères, n'habitant en elle-même qu'avec les ennuis , les gènes , les remords, vivant dans les ténèbres de l'erreur, captive sous la geôlière de l 'amour-propre qui la tyrannise partout !

Ma fille, quelle pauvreté que la richesse et la possession de soi-même ! Dans quelle privation de Dieu, de Jésus-Christ et de ses saints n'est pas réduite une âme renfermée dans soi, propriétaire d'elle-même ! Qui mettra l'âme en possession de tout et en la jouissance de Jésus-Christ et la communion des saints, que la parfaite abnégation de soi-même, vivant en nudité par-

(1) La douleur de M. Olier en voyant que sur la terre les âmes de dévotion, elles-mêmes, étaient pour la plupart si éloignées de la communion parfaite qui règne parmi les saints dans le ciel, pouvait bien être accrue par l'esprit de propriété qu'il avait vu dans la personne dont il parlait à M»^ de Saujon quelques semaines plus tôt. (Voir lettre CCXXXI, p. 59.)

faite de toute créature en son intérieur, qui fait qu'on est après jouissante de tout et possédée en soi de tout ce qui est saint au ciel et en la terre, vivante ainsi dans un appui, dans une force et des richesses immenses de la société universelle de l'Église du ciel et de la terre ! Tout appartient à celui qui n'a rien, et, comme le disait l'évangile de cette octave : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car à eux appartient le royaume du Ciel !

Pour ne vous rien omettre sur ce sujet d'affliction et de peine intérieure que j'ai portée, ces jours passés, sur le peu de rapport que le commun des chrétiens et des âmes pieuses ont avec les saints avec lesquels ils doivent avoir, selon saint Paul, leur commerce ordinaire par ressemblance de mœurs et par communion d'esprit; j'ai outre cela porté une douleur au fond du cœur que je ne puis vous exprimer, de me voir dans un exil et un bannissement silong et si languissant, lequel, ma chère fille, m'eût été presque insupportable pendant tout le temps de cette sainte octave, comme pendant toute celle de la très sainte Vierge à Blois (que je vous expliquai plus au long) si je ne l'eusse passée aux pieds de la divine mère, en cette sainte église de Notre- Dame du Puy, laquelle, pendant ce martyre très cuisant, faisait en sa vertu, sous l'ombre et la figure de son pauvre et inutile serviteur, l'œuvre excellent de son Fils adorable, en la vertu de sa parole touchante et efficace (1). Car, dans cette sainte octave, pendant quoi j'ai été quatre jours dans les remèdes, il plaisait à

(1) Pendant que M. Olier était an Puy, on tint une assemblée de personnes considérables pour l'établissement du séminaire ; l'évêque, Henri de Maupas, qui y présidait, l'ayant prié, au nom de la compagnie, d'exposer lui-même la nécessité de faire quelques sacrifices pour un si utile établissement, M. Olier se recueillit quelques moments et parla ensuite avec

cette souveraine princesse et très adorable mère, me procurer l'abondance et l'efficace de la parole de son Fils pour faire sur les cœurs de Monseigneur et de ses chanoines, comme sur les laïques, ce qu'il avait eu dessein d'exécuter en ces temps; après quoi, il a plu à ce divin Maître agir si puissamment qu'il a fait, en ce peu de temps, ce que ces messieurs avaient soupiré de faire depuis dix ans entiers. Il a plu à la divine bonté commencer l'établissement d'un séminaire qui sera, dans ce lieu de bénédiction, comme j'espère, un arsenal en la main de la Mère de Dieu pour la destruction des hérésies dont elle a la prérogative, elle seule, et le fera aisément par le moyen des ouvriers qui s'y pourront former, étant vrai que cette sainte ville fournit, à toutes (les) religions et les communautés, des âmes éminentes en sainteté et fidélité à l'œuvre de Jésus-Christ.

Ma très chère fille, je sais bien que ces saintes nouvelles vous consolent et vous donnent en même temps de la peine de me voir travailler en ces quartiers, où j'étais venu pour me reposer et me remettre; mais, ma très chère fille, notre divin Maître et sa très sainte Mère qui l'ont voulu, referont tout. Aussitôt que les ouvriers seront venus, qui doivent ici commencer l'œuvre et demeurer en cette ville, je m*en retournerai vers Viviers et Avignon dans un lieu de retraite de mes amis^ où y demeure un des plus grands médecins de l'Europe, de l'aveu même de ses confrères, qui depuis peu a

tant de bénédiction que dès lors la fondation du séminaire du Puy fut arrêtée d'une manière irrévocable. M. de Maupas, l'un des orateurs les plus distingués de cette époque, fut entièrement surpris et frappé, et il disait longtemps après, parlant de ce discours, qu'il était plein non seulement de noblesse, de force et de lumière, mais surtout de cette chaleur de l'Esprit- Saint qui échauffe les cœurs les plus glacés et remue les âmes les plus insensibles. ( Vie de M. Olier, t. III, p. 342.)

tiré du tombeau M. le cardinal Bichi (1) : et de là même, après m'être reposé et usé de remèdes, je m'en irai à l'abbaye de M. de Queylus (2), pour y passer l'hiver en cette douce solitude, où j'aurai le bien de recevoir de vos lettres pour la consolation de mon âme, dont j'ai été privé depuis quinze jours et le serai encore une douzaine, en attendant que M. Tronson, qui est un de ceux qui commenceront le séminaire, m'apportera toutes les vôtres qui seront arrivées, depuis mon départ, à Viviers. Je ne manquerai pas de vous donner avis de mes démarches , afin de vous donner les adresses des lieux où je pourrai savoir les très chères nouvelles de votre âme, pour laquelle Notre-Seigneur me fait veiller incessamment, me faisant goûter et ressentir en mes désolations votre chère âme , en la très sainte Vierge qui est toute ma force, ma joie et mon repos en mon exil et mon bannissement. Vous entendez bien la nature des peines que cause la charité, lorsqu'elle est dans l'excès d'un esprit véhément qui visite les âmes et leur fait sentir les violences de ses attraits divins. Gémissez avec moi, ma chère fille, dans ces souffrances communes, et notre consolation sera pareille dedans l'éternité. Servons notre Maître en notre crucifiement, et attendons en paix et patience le temps de notre joie et de notre renouvellement en Dieu.

Ma très chère et très honorée fille, je reprends encore la plume, ayant un moment de loisir : 1° pour vous répondre à ce que vous me demandiez parla dernière des

(1) Alexandre Bichi, de Sienne, fut fait évêque de Carpentras en 1630, et créé cardinal en 1633, pendant qu'il faisait les fonctions de nonce auprès de Louis XIII. 11 mourut le 25 mai 1657, à Rome, où le pape Innocent Xl'avait appelé. (Gallia christiana, 1. 1, p. 913.)

(2) L'abbaye de Loc-Dieu, près de Villefranche, au diocèse de Rodez.

vôtres, à savoir que vous pouvez prendre la discipline le mercredi, jeûner le vendredi et prendre la ceinture le samedi, que vous quitterez devant le dîner; et vous n'entendrez que deux messes de suite, après quoi vous retirant chez vous, vous prendrez quelque petite chose et puis vous asseyant et vous reposant vous pourrez vous laisser posséder à l'Époux et occuper de ce qu'il lui plaira. Vous êtes retournée en santé et avez pris vos premières forces par l'assujettissement à ce présent règlement, il vous faut conserver cette grâce parla même condescendance; 2** c'est pour vous prier de ne point témoigner à la pauvre M™® Tronson, que j'apprends être souvent ahattue et affaiblie, que vous ayez reçu de mes lettres, car je n'ai pas encore eu le loisir de lui écrire, non plus qu'aux autres de nos filles. J'ai écrit une fois à ma mère (l), selon ce que vous m'en écrivîtes, par une de ses parentes que je trouvai à Bourbon.

J'ai une autre chose encore à vous mander, que l'on trouve bon ici pour l'œuvre de Dieu, que je m'en aille passer l'hiver à Paris et que je prenne l'occasion du carrosse de M^"" du Puy qui s'y en va. Nous prenons du temps pour recommander cela à Dieu et pour examiner, en sa présence, la solidité d'un grand nombre de fortes raisons que l'on me montre pour cela et que Notre-Seigneur même m'avaitdéjàmisesenl'esprit. Je dois d'autant plus les examiner, que je ressens une paix et une grande joie de cela; ne voulant pas que rien entre jamais en part, de ce qui me regarde et qui me console, avec le saint vouloir de Dieu. Il a voulu que je sois descendu et que j'aie vu les ouvertures pour entreprendre son œuvre, selon ses anciennes ordonnances que je vous ai man-

(1) Marie Dolu, mère de M. Olier, survécut à son fils et ne mourut que le l« juin 1659.

dées (1). Il faut faire et préparer de certaines choses auparavant que je ne puis bonnement faire qu'à Paris en m'y rendant présent, après quoi je pourrai revenir après Pâques, avec M^' du Puy qui s'en doit revenir en carrosse dedans ce temps-là même. Il y a des choses importantes à faire dedans Paris que je vous dirai à loisir, siNotre-Seigneur me fait la grâce de m'y conduire. Je ne peux pas fier au papier les raisons importantes qui m'obligent pour Dieu à retourner, me réservant à vous les dire de bouche. Je ne les ai apprises que depuis cette lettre écrite, que j'ai reprise pour ces derniers chefs et aussi pour vous dire qu'en attendant que l'on commence de travailler et d'entrer ici dans le séminaire, je m'en vais au tombeau de sœur Agnès, à six lieues de cette ville, qu'on m'a promis par grâce me faire ouvrir pour lui rendre mes devoirs avec plus d'ouverture et de consolation et recevoir de ses reliques. Vous savez bien si vous serez présente à cela et si nous ne vous plongerons pas en son intérieur et dans toutes les grâces dont Jésus-Christ Notre-Seigneur, son cher époux, comble son âme, dans la consommation de sa gloire. Si je ne m'en allais avec M^"" du Puy, je vous enverrais par lui quelques mémoires de sa vie imprimée, mais qui sont bien au-dessous de ce qu'elle était (2). Néanmoins le peu qu'il y a est digne de vénération et capable de faire comprendre quelque chose de grand du fond de son intérieur qui n'y est pas rapporté.

(1) M. Olierfait allusion à l'ordre qu'il avait autrefois reçu de Dieu, ainsi qu'on l'a vu, de travailler au renouvellement du Vivarais, du Velay «t de l'Auvergne. ( Vie de M. Olier, t, III, p. 383.)

(2) M. Olier parle de la Vie de la M. Agnès qui venait d'être publiée au Puy, à la fin des Vies des saints d'Auvergne et du Velay, par M. Branche, prieur-mage de l'abbaye de Pébrac. [Vie de la M. Agnès, par M. de Lanlages. Préface.)

Pardonnez, ma pauvre fille, à mes yeux qui ne peuvent suivre ni ma main ni mon cœur, qui n'a de pleine joie et de consolation parfaite qu'à s'entretenir avec vous en Jésus et Marie, qui sont et qui seront pour jamais notre divine vie. Adieu encore une fois. Je sens mon âme beaucoup allégée et délivrée des violences qu'elle a portées depuis un temps, dans la pensée d'aller travailler dans Paris à l'œuvre de Notre-Seigneur vers la chose la plus^ délicate qu'il m'ait confiée en ma vie (1)^ Jetant avec cela les fondements de l'œuvre le plus important de l'Église de France. ^

Je ne m'exposerai pas à entrer en l'œuvre d'Avignon que je n'ai pas vue assez mûre, et même je m'abstiens d'autres choses importantes en ces lieux, ne jugeant pas encore les moments et les temps de Jésus arrivés, qui ne sont pas préparés comme ceux de la plupart des hommes. Il faut marcher pas à pas, suivant les ordres majestueux et éternels de Dieu en toutes choses. Adieu encore une fois.

LETTRE CCXXXVin (2).

M. DE BRETONVILLIERS A M. OLÏER, AU PTJY.

Il UA rend compte ide ses lUspositions intérieures et de tout ce qui est arrivé d'Important dans la paroisse depuis quelques semaines.

De Paris, ce IS novembre 16S2.

Monsieur et très cher Père,

Je ne sais par où commencer ayant bien des choses à vous dire.

. (1) M. Olier veut parler des conférences qu'il devait avoir avec Charles II, roi d'Angleterre, et qui eurent lieu en effet en 1653. {Vie de M: Olier, t. U, p. 312, etc.) (2) Sur l'autographe conservé à Saint-Sulpice parmi les attestations

Premièrement j je vous supplie, quand il vous plaira me faire l'honneur de m'écrire, de me faire connaître si vous avez de mes lettres. Je vous écris tous les vendredis sans y manquer, à la réserve du jour de la Toussaint que je n'écrivis pas. Je vous supplie de me faire savoir si vous avez reçu ma dernière de vendredi passé, où je vous parlais des prêtres missionnaires que vous avez rencontrés, et dont vous m'avez parlé.

Au reste, pour les Gévennes, je vous supplie de tout mon cœur de ne rien épargner de tout ce que vous jugerez utile et nécessaire pour l'avancement de la gloire de Notre-Seigneur en ce pays. Je vous enverrai tout, sans rien limiter, et ainsi nous travaillerons ensemble à votre œuvre. Je me suis souvenu bien des fois des trois provinces, etàeLumen adre'oelationemgenîium{l). Je supplie Notre-Seigneur et la très sainte Vierge de faire tout par vous , et si peu de part qu'il plaira à Notre-Seigneur me donner en cela quoique indigne, dès maintenant je vous la donne toute, voulant que vous en receviez toute la grâce en ce monde et la gloire en l'autre.

Notre-Seigneur aujourd'hui m'a donné le désir de

authentiques sur M. Olier, p. 311. On reproduit ici celte lettre parce qu'elle jette du jour sur la réponse de M. Olier, et aussi parce qu'elle renferme quelques faits qui ne sont pas sans intérêt ; en particulier ce qui y est dit du mariage de J.-B. Araador de Yignerod, marquis de Richelieu , et du mécontentement qu'en éprouva la duchesse d'Aiguillon, sa tante.

(1) Allusion à une grâce que M. Olier reçut, en 1636,1e jour de la Purification et dont il parle en ces termes dans ses Mémoires, sous la date du 2 février 1643. «■ Étant dans le désir qu'il plût à Dieu de donner la lumière « de l'Évangile aux peuples étrangers, alors la Majesté divine voyant " mon pauvre état et le désir passionné que j'avais de le servir en cela, « comme autrefois il me l'avait fait espérer en pareil jour me disant : « Je veux que iu sois ; Lumen ad reveladonem gentium. «

prier pour ce pays, et d'y travailler en vous envoyant tout ce qui vous sera nécessaire pour cela. Je commencerai à prier continuellement selon qu'il plaira à Dieu : mandez-moi, s'il vous plaît, ce que vous voulez que je fasse pour cela. Voilà les quarante jours de jeûne que j'avais fait vœu déjeuner en votre maladie, tantôt passés. Je jeûne pour cela, comme vous m'avez permis , trois fois la semaine, et quand cela sera achevé, si vous voulez je commencerai à jeûner, pour demander à Dieu la conversion des Cévennes. J'ai vu par expérience que le jeûne ainsi entremêlé m'est bon, même pour la santé. Enfin je vous prie d'offrir à Dieu ma vie, si elle peut contribuer à la conversion de ce pays; je la donnerai de tout mon cœur pour cette fin, quoique je voudrais bien qu'elle servit encore à beaucoup d'autres. En un mot, je suis tout à vous pour toutes les œuvres qu'il plaira à Dieu : je me sens beaucoup lié à vous pour celle-là , et aujourd'hui ayant ouï dire que vous iriez en Ayignon pour le séminaire, cela m'a affligé intérieurement d'autant que par ainsi vous quittiez les Cévennes; cependant, la volonté de Dieu soit faite !

Nous vous envoyons, selon que vous nous avez écrit, quatre de nos messieurs, à savoir, MM. Le Breton, Martin, Pommerie et Pommeyrol (1) ; pour M. Macé le

(1) Jacques Le Breton, de Paris, qui fut d'abord envoyé à Viviers, ne tarda pas à aller au Pny où il prit part à la fondation du séminaire. Il mourut dans cette ville le 12 mars 1686. — Hubert Martin, qui était aussi de Paris, travailla assez longtemps en Vivarais et en particulier à Privas, maisil ne s'attacha pas àl'œuvre de M. Olier. — Antoine. Pommerie, du diocèse de Saint-Flour, ne s'y attacha pas non plus ; mais Guillaume Pommeyrol, du diocèse de Clermont, qui entra à Saint-Sulpice le 17 octobre 1650, travailla d'abord à Viviers, puis au séminaire de Clermont, où il mourut plein de jours et démérites, le 3 juin 1692. — Jean-Baptist« Màcé alla aussi à Viviers et y géra le temporel du séminaire jusqu'en 1681,

jeune. M, de Poussé vous en doit écrire. MM. Pommerie et Martin étaient au séminaire et n'étaient pas en un état parfait pour travailler à la communauté d'assez longtemps. Cela déchargera le séminaire, d'autant qu'il est extrêmement pauvre. lien coûtera bien cent écus, tant pour les équiper que pour leur voyage. J'ai cru que vous avoueriez que je fisse cette dépense pour cela, puisque c'est pour les Cévennes. Nous faisons tout nous deux, car je ne veux rien faire sans vous, el je veux mêler tout notre argent ensemble, sans toutefois vous trop charger : voyez si vous le jugez à propos.

Vous me mandez que je vous écrive une bonne lettre, à fond du cœur. Je le ferai moyennant la grâce de Dieu, et, s'il plaît à Dieu, je vous rendrai compte de toute notre affaire, tant du bien que du mal, qui est sans comparaison plus grand que l'autre. Je vous dirai pour cela bien peu de choses, car je vous en écrirai souvent.

Hier Notre-Seigneur, outre les croix ordinaires qui sont quasi continuelles, et pour lesquelles porter Notre- Seigneur me fortifie beaucoup , en sorte que quoique en elles-mêmes elles paraissent fâcheuses , cependant il y a grande facilité à les porter, hier il m'en arriva une, laquelle quoique peut-être ne semble pas pénible, me fut cependant une des plus sensibles que j'ai eues depuis votre départ, en sorte qu'en disant la très sainte messe je n'en pouvais quasi plus. Le marquis de Richelieu s'est marié sans le consentement et su de sa tante (1), à une fille d'une fille de chambre

que la maladie l'obligea de se retirer ea Bretagne. Il y mourut en 1700.

(1) La duchesse d'Aiguillon avait trois neveux par son frère François

d.e Vignerod, marquis de Pontcourlay : 1° Armand-Jean, qui porta le

titre de duc de Richelieu et épousa, en 1649, la fille aînée de la marquise

de la reine, nommée Beauvais. La fille est de Saint- Eustache; le vicaire de cette paroisse me vint trouver, delà part de M. le curé (1), pour me demander la permission de confesser un gentilhomme de notre paroisse qui se devait marier, et qui ne voulait se confesser à notre paroisse, mais désirait se confesser au dit vicaire. Il me dit que cela ne se refusait point entre curés, de sorte que je lui permis de le confesser, le chargeant de prendre garde en conscience, pour toutes les autres choses qui regardent le mariage. Je ne lui demandai pas le nom, et peut-être ce fût une faute^ mais je n'y songeai pas. On publia un ban dans notre paroisse, et personne ne connut que ce fût pour lui, car le nom de Richelieu n'y était pas. M. Drouart (2) même, étant au prône, n'y prit pas garde, quoiqu'il entendît le nom de Quemadeuc (3). Quatre jours après M. Drouart vint tout alarmé nous dire cette nouvelle, et qu'un ban avait été publié dans notre paroisse. Je réponds que je

du Vigean ; 2° Jean-Baptiste-Amador, qui a fait la branche des marquis de Richelieu. C'est celui-là qui, à l'insu de sa tante et au moyeu de plusieurs surprises, réussit à épouser Jeanne-Baptiste de Beauvais, fille de la première femme de chambre d'Anne d'Autriche. La duchesse d'Aiguillon fut d'autant plus sensible à celte mésalliance de son second neveu que déjà le premier s'était , aussi laissé surprendre. Elle fut moins heureuse encore pour le troisième Emmanuel-Joseph, comte de Richelieu, qui d'abord avait embrassé l'état ecclésiastique et dont M. d'Hurtevent avait quelque temps fait l'éducation. Malgré les nombreux et riches bénéfices accumulés sur sa tête, il embrassa de bonne heure le parti des armes, assista en 1664 au combat du Saint-Gothard en Hongrie et en revenant tomba malade à Venise où il mourut à l'hôpital, le 9 janvier 1665, après avoir dissipé toute la fortune que son grand-oncle lui avait laissée.

(1) Pierre Martin, né au diocèse de Sens, était curé de Saint-Eustache dès 1644, et il mourut dans son presbytère le 23 juillet 1678.

(2) Un des fabriciens de Saint-Sulpice.

(3) C'était le nom de sa mère, Françoise de Guemadeuc.

ne savais pas cela. On envoya quérir le livre ; M. Parlage le lut. Le ban s'y trouva écrit tout au long et tout au large. Qui fut bien étonné? je vous assure, que ce fut moi. Je vins interdit et fort affligé au fond du cœur, à cause de ce que pourrait penser M""" d'Aiguillon et cependant je ne perds pas la parole, car je m'excuse le mieux qu'il m'est possible. Je crie contre M. de Saint- Eustache , disant qu'il m'a trompé. Je vais à l'abbaye , pour voir s'il y avait eu dispense des deux bans ; je trouve que oui. Je m'en vais dire la messe, que je mis entre les mains de la très sainte Vierge, pour offrir à Dieu pour notre affaire. Je fus grandement affligé et plus que je ne saurais dire; cependant je ne pus demander à Dieu la délivrance ni soulagement, mais au plus fort de l'affliction dans la sainte messe, je ne pus demander à la très sainte Vierge autre chose, sinon que la volonté de Dieu fût faite en moi, et que je souffrisse autant qu'il plairait à Dieu. Il est vrai que je me sentais de temps en temps conforté, mais non pas soulagé. En sortant de la messe un homme m'apporte 500 livres pour les pauvres d'auprès Paris (je vous dirai la première fois ce que c'est), et dit que le lendemain il m'en apporterait encore autant, ce qu'il a fait. Cela me consola un peu. J'allai vite voir M. de Saint-Eustache , qui me protesta qu'il ne savait pas que ce fût le marquis de Richelieu , et son vicaire aussi. Il me montra un consentement de la mère, signé par-devant notaires, une dispense des bans de monsieur l'official , et ainsi que tout était en bonne forme, car ils furent mariés en pleine église. J'apportai le consentement de la mère à W^ d'Aiguillon, où je fis l'affligé. Je l'étais en vérité. Elle me témoigna m'avoir obligation et qu'elle savait bien que je n'avais aucunement trempé là-dedans, et

qu'elle était trop assurée de ma bonne volonté vers elle. Je lui pro lestai que tout ce qu'elle disait était vrai, et je m'en allai plus content. Elle s'étonnait que l'on n'avait pas connu le nom de son neveu. Je lui dis que celui qui publia les bans, ne connaissait monsieur son neveu que par le nom de Richelieu, lequel n'y était pas. M™" du Vigean (1) m'ayant rencontré, me vint conduire jusqu'au bout du degré. Jamais tant d'honneur, mais jamais tant de peine. Tout s'est passé ainsi, et j'ai retiré par la grâce de Dieu mon épingle du jeu. L'on dit, et M"^' d'Aiguillon me l'a dit, que l'acte de la mère est contrefait et faux , et ainsi M. de Saint-Eustache a été trompé, mais ce n'est pas sa faute, car il y a deux notaires, lesquels pourraient bien être pendus (2), si cela est ainsi. Le marquis, dans le jour est venu trouver sa tante lequel ne veut plus du mariage.

Puisque vous voulez que je vous dise franchement, il y a deux choses qui me sont arrivées, que je me sens pressé de vous dire. La première est, il y a quelque temps, qu'en dormant la nuit, je me trouvai dans un carrosse, dans la place de derrière. Il y avait un cocher qui menait le carrosse attelé de deux chevaux ; en allant, les chevaux commencèrent à gauchir et à se détourner, au lieu d'aller tout droit. A l'instant je me jette à la portière, et m'avançant par la portière, je pris vitement les brides des chevaux, qui étaient entre les mains du cocher pour les conduire et empêcher de se cabrer et

(1) On a déjà vu, lettre dX®, note, que la marquise du Vigean et la duchesse d'Aiguillon habitaient ensemble et viraient comme deux sœurs. Le mariage du duc Ârmand-Jean Duplessis de Richelieu, avec Anne du Vigean, quoique contracté un peu contre le gré de la duchesse, avait cependant établi un nouveau lien entre les deux familles.

(2) Dans l'ancienne jurisprudence le faux en écritures publiques était ordinairement puni de mort. (Éditsde 1533, 1551, etc.)

me verser. A l'instant que j'eus touché la bride du cocher, le carrosse se rompit en trois, je me blessai au côté étant tombé, et puis quelques personnes qui étaient dans la rue, furent blessées et incommodées. M'étant éveillé, je ne songeai à rien; mais le jour, en priant Dieu, l'intelligence me vint en l'esprit. J'étais mené dans un carrosse par un cocher, c'est-à-dire, que Notre-Sèigneur me fait la miséricorde dé me conduire dans ma charge; parles chevaux qui gauchissaient, il me semblait que cela signifiait que Notre-Seigneur permettra quelquefois que les affaires n'iront pas comme on voudrait, soit pour éprouver ma confiance en lui , soit pour autre chose; par la bride que je pris, et le reste, cela me semblait qu'alors que les affaires ne succéderont pas tout à fait, si au lieu de laisser conduire Dieu, je veux conduire moi-même par ma sagesse et mon esprit et ma conduite propre, alors le carrosse dans lequel j'étais conduit se rompra, c'est-à-dire, que Dieu retirera sa conduite, ne conduira plus, et sa sagesse par laquelle il me conduisait se retirera : en un mot , je ne serai plus conduit. Par la blessure que je me fis, était désigné le tort et le dommage que j'en recevrais; et par les personnes qui étaient présentes, qui en furentincommodées, étaient désignés les paroissiens qui en souffriraient aussi, étant privés du secours que Dieu leur donnerait, si je me laissais conduire en lui. Je me suis résolu de tout laisser faire à Dieu, mandez-moi s'il vous plaît comme il faut faire cela.

La seconde chose est qu'environ vers ce temps-là, il peut y avoir trois ou quatre semaines, il me prit un désir de voir le pauvre petit Granry (1) . Je suppliai la

(1) Anne- Auge Granry, page de la chambre du duc d'Orléans, était mort le 6 juillet 1652, pendant ou immédiatement après une retraite

sainte Vierge, lui disant : Bonne Vierge, je vous supplie, si cette demande n'est point déplaisante à votre Fils , que le petit Granry me vienne voir. Or, durant deux jours, j'eus ce désir, et au bout de deux jours, la nuit, comme je dormais, mais d'un sommeil plus doux et suave qu'à Paccoutumée, j'entendis au fond de mon cœur ces paroles : Attendez; nous nous verrons un jour au ciel. Depuis ce temps-là, le désir est passé de telle sorte, que je n'aipas eu le moindre désir, car les paroles qui me viennent dans l'esprit ainsi me font toujours cet effet. Or soit le jour ou après j'eus peur, car je ne savais s'il m'avait dit : Nous nous verrons hientôt au ciel. Je vous écris simplement; si vous jugez à propos que je vous mande si quelque chose m'arrive,,je vous le manderai avec plusieurs choses pareilles qui me sont venues en dormant ou le jour.

En priant il y a cinq ou six jours en ma chambre au séminaire, il me vint une forte pensée de la pauvreté, ce me semblait, de Notre-Seigneur et un désir de l'imiter. Je songeai alors de vous écrire et de vous demander une grâce de tout mon cœur, laquelle si vous m'accordez, je vous assure que vous m'obligerez infiniment, et vous me donnerez une grande joie. Je vous la demande bien humblement , c'est que maintenant au séminaire on me nourrisse par aumône, et que je ne paie plus pension; pour mes habits, que je n'aie plus besoin de m'en faire faire, et que je n'en aie point d'autres que ceux que l'on me baillera au séminaire par pure charité, sans les payer, car autrement ce ne serait pas aumône. Je vous assure que le séminaire n'y

■ qu'il fit au séminaire, sous la direclioa de M. de Bretonvilliers, et où il demanda à Dieu de le faire mourir s'il prévoyait qu'il dût l'offenser jamais mortellement. {Vie de M. Olier, t. II, p. 93.)

perdra rien. Je vivrai alors en dépendance, comme Notre-Seigneur a vécu à l'égard delà très sainte Vierge, qui me fera donner par le séminaire tout ce qu'elle jugera nécessaire, et alors je le recevrai comme un pauvre par charité. Je me sens extrêmement porté à cela, je n'en ferai pourtant que ce qu'il vous plaira, mais je vous le demande de tout mon cœur. Vous pouvez charger M. de Poussé, ou M. Baudeau de cela. Si vous jugiez à propos que l'on me donnât de vieilles soutanes, du vieux linge, des souliers et des manteaux qui eussent déjà servi à d'autres, en vérité j'en aurais grande joie. Mais au moins, si vous ne voulez pas celuici, au moins accordez-moi l'autre.

Je vous recommande mon frère particulièrement, et aussi un de nos paroissiens, dont je crains que la fin ne soit pas trop heureuse. Je prie Dieu que ce soit pour le corps seulement et non pour l'âme ; mais il m'est venu quelque chose qui me fait craindre pour lui , et cela est fort probable, selon le rapport que l'on m'a fait de cette personne.

Je suis tout à vous plus que jamais. Je crains qu'il n'y ait en moi quelque chose qui empêche que Dieu ne fasse en moi beaucoup de choses qu'il y ferait : cela m'a semblé quelquefois être véritable : je vous prie d'intercéder auprès de la bonne Vierge pour moi, et lui demander instamment qu'il lui plaise anéantir tout ce qui en moi est opposé à Notre-Seigneur. Faites-moi cette grâce, et mandez-moi, je vous supplie, ce qui vous viendra à l'esprit. Je vous assure que je prie sans* cesse pour vous. Je vous supplie de me croire pour jamais votre très humble et obéissant fils et serviteur,

Alexandre de Bretonvilliers.

Je voulais écrire à M. de Queylus, mais vous avez tout, et j'écrirai par nos messieurs.

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