‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 235 sur 326 · LETTRE CCXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXXIX

A M. DE BRETONVILLIERS, CURÉ DE SÂINT-SULPICE

II répond, article par article, à sa lettre do 15 novembre, le presse de ne pas se conduire par ses propres inmières et l'autorise à commencer certaines pratiques de pauvreté.

[Écrite par le chemin, dans les premiers jours de décembre 16S2 (2) .] Qui a Jésus a tout.

Mon très cher enfant,

J'ai reçu votre grande lettre par le chemin, où j'apprends avec joie le soin de Dieu sur vous et sur son œuvre. Il est certain, mon cher fils, que j'étais si affligé en mon cœur sur votre conduite en l'œuvre de Dieu, qu'il fallut que la sainte Vierge, à laquelle je recommandais avec tant de douleur la disposition de votre esprit prompt et ardent et qui s'écoute tant soi-même, qui défère si peu à autrui, qu'elle-même prit la peine de me dire : Il faut avoir patience, me témoignant avec beaucoup d'amour qu'elle voulait que vous servissiez à sa gloire, et que néanmoins elle souffrait cela avec beaucoup de peine. Ce fut à l'autel de Notre-Dame du Puy.

Il est certain que vivre en soi est le moyen de ren-

(1) Sur rautographe.

(2) Cette lettre est postérieure par sa date aux deux suivantes; mais ou l'a placée avant afin de ne pas la séparer de celle de M. de Bretonvilliers.

m LETTRES DE M. OLIER.

verser l'œuvre de Dieu, comme ce chariot que vous me marquez par la vôtre; et ne laissant conduire l'Esprit de Dieu en vous qui est un esprit déférent, soumis, condescendant, portant toujours la méfiance de soi et l'indigence d'autrui, c'est se détruire soi-même absolument, comme ce que Notre-Seigneur désire d'édifier et de conduire lui-même en son ouvrage. Si Pierre Bluté (1) voulait bâtir et diriger le séminaire de Saint- Sulpice et se mettre à la place de M. Mercier (2), ce serait une étrange conduite : nous en faisons de même lorsque nous écoutons ou nos humeurs ou nos raisons humaines, ou que nous déclinons pour quelque prétexte que ce soit des mœurs de l'Évangile en toutes nos actions. Mon cher enfant, ne vous conformez pas au siècle en votre esprit et votre raison ; renouvelezvous en ce temps dans l'esprit de l'Enfant Jésus, qui est un esprit tout nouveau et tout contraire au sentiment du monde , marchant en anéantissement, douceur, humilité, simplicité, pauvreté, condescendance, déférence aux personnes de piété, graves et instruites dans les marches de l'Évangile de Jésus-Christ, qui est et qui doit être votre unique loi en tout; l'étudiant incessamment et la repassant par votre esprit pour la suivre en toutes choses.

Ce que vous me marquez d'extérieur, qui vous est venu en l'esprit, est un commencement que j'approuve et vous pouvez commencer à pratiquer, non sous M. Bandeau, mais sous M. de Poussé; ne croyant pas

(1) Pierre Bluté, natif de Vauglrard-lès-Paris, décéda au séminaire de Saint-Sulpice le 7 août 1666, y ayant servi à la cuisine vingt-trois ans. 11 fat enterré au cimetière de Sainte-Croix. (Registre des sépultures.)

(2) Jacques Le Mercier, architecte chargé de la construction du séminaire de Saint-Sulpice.

que VOUS deviez encore user des bardes en la manière que vous me le marquez, ne voyant pas votre intérieur encore assez anéanti, lequel doit toujours précéder et faire le premier pas en tout ; autrement l'extérieur charge et étouffe l'intérieur et lui sert de matière à son estime et à sa complaisance intérieure, qui est une maudite nourriture pour l'amour-propre et la superbe. Je me réjouis beaucoup de la privation intérieure de joie et de satisfaction que Notre-Seigneur vous a retranchées, sur la suggestion que votre amour-propre vous sollicitait, sous prétexte de piété, de voir la chose que vous désiriez. Vous voyez comme vous n'êtes pas mort à ce que vous croyez avoir quitté; vous voyez comnie cela était ancré en vous, et avez grande obligation à Dieu de vous en avoir délivré grossièrement. Dégagez-vous-en à présent spirituellement, par l'ordre que vous en donne Notre-Seigneur, et voyez que notre amour-propre est bien si hardi que de vouloir monter jusques au ciel, ou le faire descendre jusqu'à la terre.

Adieu, mon fils, priez pour moi : Notre-Seigneur m'a un peu mortifié par le chemin; j'ai été obligé de prendre du repos et faire quelque séjour en divers lieux, à cause d'un rhume qui m'est survenu et qui sera un bien pour mon âme, s'il plaît à Jésus-Christ. Je ne laisse pas d'avancer, avec la volonté de retourner au milieu de nos sauvages (1), au printemps, voulant éviter, pendant la faiblesse de mon cerveau, la dureté de l'air de ces quartiers, pour cette année, et faire en même temps à Paris les choses que je pense utiles pour ces lieux.

(1) n désigne ainsi les populations des Gévennes, dont il avait entrepris l'évangélisalion. >

Vous voyez, mon enfant, par ma lettre, si je vous oublie devant Notre- Seigneur et sa très sainte mère ; et remarquez quelle est leur bonté et la fidélité de leur soin à nous remplir en même temps de vos besoins et nous manifester les obstacles à sa gloire. Mon fils, avancez- vous de peur de perdre votre couronne.

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