‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 242 sur 326 · LETTRE CCXLIX · texte numérisé non relu

LETTRE CCXLIX

A LA MÊME, A BLOIS (2)

II lui propose quelques eonsldérations pour le temps d'une retraite et lui donne k ce sujet divers avis.

[De Paris, premiers jours de mars 16o3 (3).]

Ma très chère et très honorée fille, Vous pourrez faire votre retraite en l'honneur du

(1) C'est la CCVIP des imprimées.

(2 et 3) Le contenu et le ton de cette lettre indiquent assez clairement à

LETTBBS DE M. OLIER. 117

Fils de Dieu retiré en ce tem{)s dans le désert. Vous adorerez la colère. et la justice de son Père, qui le sépare du monde, et qui, le chassant comme un excommunié du commerce des hommes, l'envoie parmi les animaux. Vous honorerez cet aimable Sauveur soumis aux ordres de Dieu son Père, souffrant ses rigueurs en pénitence des péchés qvCil portait, reconnaissant l'équité de sa conduite , et recevant en paix et avec un profond respect les effets de sa justice. Vous honorerez encore en lui cette totale séparation où il est du commerce des hommes, et sa grande application à Dieu son Père; car c'est là son unique emploi , et toute son occupation dans le désert.

Vous honorerez aussi et admirerez sa grande abstinence, et cette privation universelle où il est de toutes sortes de délices : les souffrances extérieures de son corps couché sur la terre, et exposé aux injures et incommodités du temps : ses peines dans les persécutions dès démons, qui le tentent par toutes les voies malignes que son Père permet : les frayeurs de son cœur, dont il fait lui-même mention dans le prophète, qui lui venaient principalement de la vue du jugement de son Père sur les péchés dontil était chargé, qui lui faisaient expérimenter des délaissements sensibles, et des soustractions intérieures de toutes sortes de consolations. Je vous explique ces choses en détail , afin qu'en vous donnant quelque petit jour sur le mystère de Jésus-

quielle fut écrite. Ce sont, pour l'oraison, les mêmes conseils donnés dans la lettre du 11 novembre 1652, Le cinquième alinéa renferme plusieurs allusions aux peines que M™« de Saujon avait à souffrir à Blois et dont il est parlé dans la note deuxième de la lettre précédente.

— Celle lettre et les suivantes paraiss'ent antérieures à celle du 6 avril, mais il est difficile de leur assigner une date précise. On les a classées dans l'ordre qui a paru le plus naturel.

Christ dans le désert, vous ayez plus de facilité à le prendre pour modèle de votre retraite. Vous ne vous arrêterez pas néanmoins aux seules connaissances que vous pourriez avoir par ces petites ouvertures, mais vous élevant au-dessus de toute vue particulière, vous adorerez tout son état extérieur et intérieur dans l'étendue de la foij'qui surpasse touie intelligence, et qui nous montre les choses telles qu'elles sont en ellesmêmes.

11 faut que vous ayez plus de l'intérieur que de l'extérieur de Jésus-Chrit dans son désert, pour remplir votre retraite de ses dispositions, et sur tout de son esprit de pénitence, qui vous est nécessaire. Pour cela il sera bon de vous unir intimement à Jésus-Christ en votre intérieur, afin d'être revêtue de lui, et pénétrée des dispositions de son âme en cet état. Et le moyen de vous y unir, est de vous donner souvent à lui, qui vit au fond de vous, et, après une douce et amoureuse donation, de demeurer en lui, en paix, en silence , et en quiétude : car il ne manquera pas, durant ce doux repos, d'opérer tout ce que vous souhaitez, et faire même plus que vous ne connaissez vous être nécessaire.

L'esprit de Jésus-Christ en nous, quand nous y sommes liés intimement, est comme l'âme unie au corps, qui remplissant de sa vie toutes ses facultés et ses puissances corporelles, leur communique mille biens, et leur donne mille choses que l'on ne connaît pas , qui sont nécessaires à la subsistance et à la perfection de la vie. Il en est de même de l'esprit intérieur de Jésus- Christ en nous, qui, étant uni à notre âme pour la vivifier, la remplit, sans que nous le sachions, de tous les biens et de tous les dons qui lui sont nécessaires pour sa perfection. C'est pourquoi il n'y a qu'à s'unir

intimement à l'Époux, et à se tenir en lui, pour lui donner loisir d'opérer en notre âme.

C'est dans cette union que vous porterez les rebuts ^t les colères de cette personne qui vous figure Dieu le Père irrité contre vous. Souffrez aussi avec joie l'éloignementdes créatures. Portez en lui l'abstinence et le jeûne, lequel vous modérerez, s'il vous plaît, selon vos forces. Comme il vous échauffe le sang, il faut que vous le tempériez par le boire, par le manger et par le dormir suffisant. Souffrez en Jésus même, qui est toute votre force, l'attaque des tentations, qui pourront vous environner de toutes parts. Tenez-vous ferme à lui, l'embrassant mille fois le jour par les bras de votre âme, étant assurée par la foi, qui est plus sûre que tous les sentiments et toutes les expériences, qu'il n'abandonne jamais les âmes qui se confient en lui.

Quand vous aurez quelque trouble et quelque agitation d'esprit, ne vous inquiétez pas pour cela, mais laissez doucement passer l'orage , de peur que si vous étiez émue, comme les apôtres le furent durant la tempête, il ne vous dit : Fille de peu de foi, ne vois-tu pas que si je dors , je veille cependant pour secourir dans le besoin le faible de ton âme? Surtout n'écoutez rien de ce que vous pourraient dire alors vos propres sentiments, et ne résolvez rien que l'émotion ne soit passée.

Quand vous aurez quelques délaissements intérieurs, quelques sécheresses , ou quelques autres peines, demeurez en paix en Jésus- Christ, qui voit la sanctification qu'opère dans votre âme le soin et l'amour paternel de Dieu son Père. La vierge, dit saint Paul, doit être sainte de corps et d'esprit. Or la sainteté d'esprit consiste à être séparé de toute attache aux consola-

tions, même spirituelles, et de toute la grossièreté qui se rencontre dans les sentiments intérieurs de l'esprit. Dieu est esprit, et il veut des adorateurs qui l'aiment et le servent en esprit, c'est-à-dire, en pureté de foi, et sans mélange de sentiments grossiers et de consolations sensibles.

C'est pour cela qu'afin que Notre-Seigneur vous purifie, il faudra vous résoudre à souffrir qu'il soustraie les consolations et les joies de votre cœur, et qu'il vous dénué de tout ce qu'il y a de sensible qui environne votre âme; car ces sensibilités ne sont pas la pureté et la sainteté. Ce n'est que comme un habit, dont Dieu se revêt pour se faire connaître à vous, et pour vous faire ressentir sa demeure dans votre cœur. L'état le plus sanctifiant de tous, est celui des soustractions intérieures, et des privations et souffrances sensibles; mais c'est aussi le plus pénible. Car quand la vue de Dieu, et le sentiment de sa présence intérieure en son Esprit, en sa grâce, et en sa force sensible nous est soustraite, nous sommes en peine que devenir, et nous ne savons de qui nous serons soutenus, vu que toutes choses nous manquent, et souvent au dedans aussi bien qu'au dehors.

Saint Paul se réjouissait de ses peines extérieures, à cause qu'il recevait et ressentait une nouvelle vertu de Dieu , qui s'épanchait en lui pour le fortifier. Et c'est ce que vous sentez maintenant. Mais quand vous souffrirez comme lui le délaissement des forces sensibles en l'intérieur, il faudra que vous avouiez avec lui , que la mort serait mille fois plus douce que la vie portée en cet état. Nous étions , dit cet apôtre, accablés à un point, que nous étions lassés de vivre.

Je vous dépeins par avance ces divers états, afin

que si VOUS éprouvez dans le désert quelque partie de ces choses, vous n'en soyez pas si surprise, sachant que c'est là la conduite de Dieu sur les âmes qu'il purifie, et qu'il veut préparer à son divin amour. Mais ce qui vous doit surtout consoler est que Jésus-Christ votre tout sera vivant en vous , qu'il fortifiera par sa vertu réelle le fond de votre cœur, et qu'il y sera toujours, soit qu*il s'y fasse sentir ou non , le principe de votre vie, si vous êtes, comme je vous l'ai déjà dit, intimement unie à lui.

Pour la manière de faire votre oraison, vous ne devez pas agir beaucoup par votre esprit, et par vos propres pensées. Contentez-vous d'y rendre au commencement quelques devoirs à Jésus- Christ votre Époux qui vit en vous. C'est ce que doit faire une épouse bien née et bien instruite. Or ces devoirs seront premièrement de respect; l'adorant généralement en tout ce qu'il est, et particulièrement en tout ce qu'il renferme au sujet du mystère du désert et de la pénitence, que. vous honorerez durant votre retraite. Secondement vous lui demanderez pardon de lui avoir causé tant de maux par vos péchés; car c'est pour cela qu'il a tant souffert pour vous en son désert. Troisièmement vous le remercierez de tout le bien qu'il vous a fait par tant de maux soufferts; et vous lui demanderez la grâce d'en bien user. Après ces justes civilités, vous vous donnerez toute à lui pour demeurer en lui, et devenir avec lui une même chose. Et quand votre âme se trouvera ainsi dans les embrassements de l'Époux et dans l'union intime avec lui, vous vous tiendrez en paix en cet état sans faire autre chose, et vous y demeurerez durant toute votre oraison, vous abandonnant seulement à l'amour pour tout ce qu'il voudra. Que si d'abord en

l'oraison vous trouvez votre âme liée à votre Époux, et qu'en cet état d'intime union vous oubliez vos devoirs, soyez assurée que l'Époux sera content de la préparation de votre esprit, et qu'il la recevra comme les effets mêmes que vous pourriez lui rendre.

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