LETTRE CCLI
A LA MÉAIE, A BLOIS.
n lal parle contre les duels et- Vexborte h prendre Hautement le parti de Dieu contre le monde (2).
[De Paris, mars 1633.]
Vive Jésus en Marie.
Ma très chère et très honorée fille en Notre- Seigneur,
Je reprends aujourd'hui la plume pour vous envoyer un mémoire de M. de Fénelon sur le sujet des duels, à l'occasion de M. de Sainté-Frique (3), lequel, après s'être battu à l'épée et au poignard contre son oncle
(1) Sur l'autographe reproduit en partie dans la XLVP des imprimées.
(2) Si dans cette lettre il n'est rien dit, même par simple allusion, des peines que souffrait alors M'"'' de Saujon et dont il est parlé dans les autres lettres de cette époqpie, c'est, sans doute, parce que celle-ci était
de nature à être communiquée au duc d'Orléans.
(3) Henri de Baule, chevalier, seigneur, baron de Sainte- Frique, était chambellan du duc d'Orléans.
et avoir pris son beau-frère pour second, qui se sont tous blessés, s'est enfin réfugié dans le Luxembourg; qui est une chose bien odieuse et sans doute bien contraire aux inclinations de Son Altesse , qui pourrait, en un rencontre (1) comme celui-là, témoigner hautement combien il condamne ces crimes, et, bien loin de les protéger et vouloir que sa maison serve d'asile et de refuge, lui faire commandement de se retirer de là.
Ma fille, il faut que les respects humains cessent, quand on veut faire triompher Dieu en condamnant et détruisant ses ennemis capitaux, comme l'est le péché et le monde. Il faut faire violence à la mollesse de la chair; et l'esprit de Jésus prend grand plaisir cle voir qu'on n'hésite point, quand il y va de se sacrifier et s'anéantir, pour établir, autant qu'il est en nous, le royaume de Dieu son Père. Vous verrez en Notre - Seigneur et en la prudence chrétienne ce que vous aurez à faire en cela.
Autrefois Moïse ordonna aux lévites de mettre l'épée à la main et d'aller, tète baissée, au milieu des peuples d'Israël qui sacrifiaient au veau d'or, avec l'ordre de ne regarder ni père, ni mère, ni parents, ni amis, mais mettre tout à mort; pour apprendre que, quand il est question de détruire l'idole du monde qui s'élève contre Dieu, il n'y a rien à épargner, obéissant aux ordres de Jésus-Christ qui donne sa malédiction au monde pour ses scandales : Yœ mundo a scandalisj fulminant le même analhème contre ces misérables scandaleux comme contre les damnés, vse! et disant d'eux, pour s'expliquer familièrement, qu'il vaudrait bien
(1) Ce mot s'est employé autrefois comme masculin. (Bescherelle.)
mieux qu'ils fussent au fond des abîmes de la mer avec une meule de moulin au cou que d'infecter, par leur exemple funeste, les âmes faibles de l'Église : voulant faire entendre par là qu'ils sont déjà condamnés au fond des abîmes éternelles (1) de l'enfer, où ils seront perdus et abîmés dans un élément plus cruel que l'eau, savoir le feu , qui ne les fera pas mourir comme l'eau, mais les fera revivre éternellement dans leur consommation malheureuse; ajoutant que la meule de moulin, qui les tiendrait abîmés sans ressource, serait bien moins fâcheuse que cette meule de l'Apocalypse que Jésus-Christ, au jour du jugement, doit jeter dessus la gueule de l'enfer pour refermer éternellement les démons dans leurs cachots, d'où ils n'auront plus liberté de sortir pour en venir tenter les hommes, évaporant leur rage et leur tourment par l'exercice de leur malignité. Cela exprime le poids de la justice et de l'ire divine, dessus les malheureux qu'il prétend tenir écrasés sous la main de sa vengeance , toute une éternité. Voyez quels sont les termes de Jésus-Christ, qui parait partout.
Adieu, ma fille, je quitte à cause du départ du courrier. Je vous prie prendre soin de M"° d'Orléans (2) et l'exercer petit à petit aux élévations de cœur vers Dieu; donnez-lui-en quelques-unes par écrit pour le matin et le soir et pour le commencement de ses œuvres.
(1) Même observation pour le mot abîme, qui était féminin.
(2) Marguerite-Louise d'Orléans était la flUe ainée de Marguerite de Lorraine, seconde femme du duc d'Orléans. Née le 28 juillet 1645, elle avait alors huit ans ; sa sœur cadette, Isabelle d'Alençon, qui épousa le duc de Guise , n'avait pas encore sept ans et se trouvait alors à Gharonne, auprès de la mère Madeleine à qui la duchesse avait confié son éducation {Mém. de iM"* de Montp.).
126 tETTRES DE M. OLIER.
Je n'ai pas lu ce mémoire de M. de Fénelon et ne sais pas bien ce qu'il contient. Vous en userez selon lia, prudence de Notre-Seigneur.