LETTRE CCLIII
Après avoir dissipé la peine qu'elle s'était faite sur son long silence, il Inl conseille de tenter quelque moyen de se retirer de la cour, si elle y est inutile pour le service de Dieu, mais de ménager sa retraite avec douceur et prudence.
[Premiers jours d'avril 1653 (3).]
Ma très chère et très honorée fille.
Je ne vous puis exprimer la douleur que j'ai ressentie, lorsque j'ai appris par votre lettre, que vous avez été privée de la consolation et du soutien , dont la providence de Dieu a accoutumé de vous fortifier dans le temps de vos besoins par nos chétif s écrits. Je ne vous cèlerai pas que, dans le temps de votre peine, je ressentis, par une grâce de Dieu particulière, l'état
(1) C'est la CVe des imprimées.
(2) Celte lettre, comme on le voit par la suivante où il est parlé de la même chose, est sûrement adressée à M""® de Saujon. M. Olier, qui ne l'avait encouragée à rester à la cour du duc d'Orléans que dans la vue du bien qu'elle y pouvait faire, hésite maintenant à l'y laisser demeurer davantage en voyant que le prince, toujours inconstant et variable, svibit facilement l'influence de ceux qui cherchent à le prévenir contre cette dame.
(3) La date est donnée par celle de l'envoi du paquet perdu. (Voir la lettre suivante.)
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de votre âme affligée, et même un peu peinée contre ce pauvre pécheur très infidèle à Dieu, mais par sa miséricorde un peu fidèle à votre service, et très attentif à satisfaire aux justes désirs de votre cœur. Car je vous avais écrit soigneusement, selon mon désir et mes obligations, quoique imparfaitement, et j'avais abandonné le tout à Notre- Seigneur, et à sa divine Mère. Mais je vois maintenant que le sujet est juste de votre part, et de la mienne innocent, puisque vous ayant adressé un gros paquet , vous ne l'avez pas eneore reçu. Vous en aviez doublement besoin, comme je rapprends par votre dernière, qui me fait voir que les choses ne cessent point, et qu'il y a grande apparence qu'elles n'en demeureront pas là. Je vous avoue que j'en souffre beaucoup, et que je recommande incessamment à Dieu cette affaire si importante, et si difficile à accomplir, soit à cause de toute votre famille si intéressée en cela(l), soit à cause de la personne que vous savez.
Je vous proposai par le dernier ordinaire (2) le sentiment solide et assuré qui regarde le temporel, que tout homme de bon sens jugera être comme je vous l'ai écrit, mais que je ne croyais pas être un motif suffisant, pour reculer ou pour avancer dans la recherche du repos où l'Époux semble vous appeler. De plus, je ne vous en écrivis pas déterminément , à cause du peu de temps que j'avais eu pour présenter cela à Dieu ; et je vous demandais vos sentiments, auxquels je veux déférer d'autant plus, en cette rencontre, que vous
(1) Le frère aîné de M™« de Saujon était capitaine des gardes du duc d'Orléans à Blois, et toute le resle de la famille dépendait aussi de ce prince.
(2) Pour : par le dernier courrier.
voyant dénuée de toute propre volonté, jlespère y trouver du secours solide et selon Dieu, pour me dér terminer avec vous, sans quoi je ne puis pleinement et fortement vous bien résoudre. Depuis ce temps-là j'ai examiné plus à loisir l'affaire du côté du spirituel, qui est le principal, et dont le tout dépend. Mais, comme vous le voyez mieux que moi, vous m'en devez avertir fidèlement, afin que je vous parle après avec certitude.
Examinez donc si vous êtes encore en état de faire quelque chose pour Dieu dans l'esprit de la personne que vous savez (1), et de lui pouvoir être utile à l'avenir pour la religion et pour l'Église. Car si vous perdez crédit, et que vous lui soyez inutile; si vous ne profitez de rien, et que vous ayez les mains et la langue liées pour opérer et proposer le bien; si vous ne voyez point que cela change, et que pendant ce temps-là la mauvaise humeur de llautre (2) s'augmente, il n'y a point de doute que vous ne deviez venir chercher la solitude, où le céleste Époux vous attend pour vous parler au cœur, selon la promesse qu'il en a faite dans l'Écriture : JTe Ja mènera*, dit-il, dans la solitude, et je lui parlerai au cœur. Vous ;ne. pouvez que vous ne tentiez de bonne grâce votre dé- . part, et que vous ne demandiez la permission de traiter de votre charge. Vous verrez même par là le^ sentiment de Monsieur, et vous connaîtrez la disposi-, tion de son esprit, et de quelle force il peut .et veut agir dans cet affaire. Il est bien difficile, après les choses où il a cédé depuis peu, qu'il puisse se faire cette violence et tenir bon contre cela. Oh I que Dieu est
(1) Le duc d'Orléans.
(2) Probablement la duchesse. (Voir lettre CCL, note 2.)
bon de vous convaincre de la vanité du monde, de vous ouvrir son cœur, et de vous préparer un lieu de paix pour votre chère demeure !
Tout ceci demande douceur, sagesse, agrément, pour ne rien faire qu'en l'esprit de Notre-Seigneur, qui prépare toujours les choses avec suavité et avec efficace, et qui mûrit peu à peu ses fruits, pour les faire tomber d'eux-mêmes, et les séparer de leurs arbres. Vous voyez par expérience ces choses. Il les faut ménager selon cet esprit admirable de grâce et de bénédiction , et vous y conduire en la manière de votre divin et admirable Époux. Prenez le temps et le loisir pour exécuter ce que je vous marque ici.
Je vous demande surtout deux choses. L'une est de consulter votre intérieur, et me mander en simplicité ce qui s'y passe sur cela. Car vous devez être en part de votre vocation, et la première manifestation s'en doit faire à votre cœur. Ce sera ensuite à nous à déclarer si les choses sont de Dieu, par toutes les circonstances intérieures et extérieures, que nous devons examiner, selon la foi, après votre rapport ; et par l'examen de nos cœurs en l'unité de l'esprit divin qui les doit animer, nous verrons clairement la volonté du souverain qui conduit son ouvrage en l'Église, et qui ne laisse point tomber en confusion ceux qui le cherchent en confiance. La seconde chose que je vous demande, est d'examiner en vérité et en sincérité, si dans le lieu et l'état où vous êtes, il y a espérance que vous puissiez encore faire quelque chose pour Dieu, et si vous voyez quelque utilité de votre séjour et de votre demeure à la cour ; car si vous n'y voyez rien à faire, vous serez obligée de vous mettre en liberté.
Mon Dieu, mon enfant, où ètes-vous? Que j'en suis «n peine à toute heure ! Je vous prie de croire que je ne suis jamais hors d'avec vous pour le soin du succès des volontés de Dieu sur vous. Il suppléera à tout avec suavité, sagesse et puissance.
Je vous ai écrit, les trois ordinaires derniers, avec tout le soin que j'ai pu et que ma santé m'a pu permettre, pour satisfaire au défaut de ce que j'eusse souhaité de faire pour soulager et adoucir votre croix, qui est plus mienne que vôtre (1). Adieu.
, LETTRE CGLIV (2).