‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 249 sur 326 · A LA MABQUISK DE PORTES · texte numérisé non relu

A LA MABQUISK DE PORTES

11 lai exprime la vive douleur qu'il ressent en voyant qu'elle ne traite plus en simplicité avec lui, parce qu'elle prête Toreille aux jansénistes qui la trompent. Il lui découvre le veMu de leur doctrine et leur insoumission à l'égard de l'Église.

[Premiers mois de 1633 (5).]

jyfa très honorée fille, Je ne puis vous exprimer la douleur de mon cœur, et

(1) On ignore le motif particulier qu'avait M. de Lantages de s'intéresser au diocèse de Tours et à l'établissement d'un séminaire dans son voisinage.

(2) On peut voir dans la Vie de M. Olier l'impression profonde que les paroles du serviteur de Dieu produisirent sur le roi d'Angleterre. (T. II, p. 322 et suiv.)

(3, 4 et 5) Sur l'autographe.

LETTRES DE M. OLIER. 14t

la confusion de mon âme, sur la nouvelle que j'ai apprise que vous entreteniez commerce particulier avec MM. les jansénistes et que vous leur témoigniez, par vos lettres, un très grand zèle pour le soutien de leur parti. J'ai combattu plus de huit mois devant que de me laisser persuader aux divers avis qu'on m'en donnait, me fiant plus aux assurances que j'en avais reçues de vous, qu'à tout ce qu'on m'en pouvait dire. Mais depuis peu, ma fille, les preuves m'en ont été montrées avec telles évidences, que je n'en peux douter.

Ma très chère fille, que vous plalt-il que je fasse sur ce sujet? SI vous avez perdu créance en moi, et que vous embrassiez un parti que vous savez entièrement contraire et opposé à mes sentiments et ma conduite, vous jugez bien que je vous suis à charge et inutile. On ne peut servir deux maîtres, dit Notre-Seigneur, et obéir en simplicité à deux personnes de diverses maximes et créances. C'est s'obliger de nécessité aux suites que Notre-Seigneur vous marque en l'Évangile. Je pense,

— Oa a déjà va M. Olier prémunir M"* de Portes contre les embû-' ches des jansénistes; il ne réussit pas, comme le prouve clairement cette lettre, à la préserver de toute atteinte ; il n'est même pas certain qu'elle se soit parfaitement ou du moins irrévocablement soumise, à l'arrivée de la bulle qui condamnait la doctrine de Jansénius. Toutefois, comme on le dira un peu plus loin, il est permis de croire qu'avant sa mort elle revint pleinement aux dispositions d'obéissance que M. Olier s'était efforcé de -lui inspirer.

— Celle lettre est certainement de 1653 et doit se placer avant l'arrivée de la bulle, car si elle avait été écrite après sa publication, M. Olier n'aurait pu manquer d'alléguer son autorité. La marquise était sans doute encore dans ses terres des Gévennes. Elle revint cependant à Moulins avant la fin de 1653, et ce fut elle qui alla au-devant de la duchesse deLonguevUle lorsque, après la capitulation de Bordeaux, cette princesse, qui avait été reléguée à Nevers par la cour, obtint de se retirer auprès de la duchesse de Montmorency, sa tante. {Mémoires du P. Rapin, t. II, p. 153.)

ma très chère fille, vous avoir donné assez de preuves de ma fidélité, dans les occasions qui se sont présentées de vous servir, pour vous mettre en repos sur mon sujet et ne pas croire que, sans fondement, je désiste de vous donner des marques de l'assiduité de mes soins. Je sais bien que la charité de Jésus-Christ est entière eu mon âme pour vous aider et vous servir ; mais je doute fort que je doive exposer davantage votre cœur à la duplicité de sa soumission et de sa confiance. Je puis vous dire en simplicité que jamais je n'ai quitté une âme que Jésus-Christ m'a confiée, et j'ai toujours été soigneux de lui ôter tout sujet légitime de s'éloigner de moi, par le respect que je dois aux ordres du divin Maître; mais aussi lorsque je connais qu'une âme marche en duplicité, en astuce et en géhenne, après lui avoir fait connaître mes intentions et mes pensées, je la laisse à ses voies, sachant qu'elle ne peut suivre lin pire parti que celui de l'embarras et du mélange en sa conduite, surtout alors que l'on adhère et que l'on penche davantage du mauvais côté.

Ma très chère et très honorée fille, si vous me voulez promettre en Jésus-Christ de ne garder aucun commerce avec ce parti, qui fait présentement un schisme formé dans l'Église et qui, nonobstant les sentiments supérieurs, ne laisse pas de continuer dans son obstination, je vous puis assurer en Notre-Seigneurque je vous rendrai tous les devoirs que vous pouvez attendre de ma condition. Je me fie en Notre-Seigneur, en qui j'ai pris les ordres et la puissance de vous conduire; et d'autant plus que je me trouve dépendant de lui, autant je me trouve en impuissance et en interdit de servir les âmes qui se jettent en un parti contraire et injurieux à son épouse la sainte Église, dont il souffre les

plaies et les injures avec plus de douleur que celles qu'il reçoit en sa propre personne.

Ma fille, que diriez- vous de personnes qui disent que l'Église est en erreur et se nourrit d'hérésies, qui disent d'eux-mêmes qu'ils viennent pour réformer l'Église, et qui, au lieu de s'adresser à ses ennemis pour les confondre, pour les détruire ou pour les convertir, clabaudent incessamment contre leur mère, lui déchirent le cœur et la divisent avec une désolation non pareille? Vous ne voyez rien oii vous êtes, on ne vous envoie que de beaux livres, comme ceux de l'aumône où vous êtes portée; publiant hautement ce qu'ils font, adressant leurs livres à leurs fauteurs pour les rendre estimables et eux aussi; quittant dessous ce beau prétexte la conversion des pécheurs, la visite des hôpitaux, le combat des hérétiques et tout ce qu'il y a de plus utile et de plus important en l'Église, pour établir leur opinion maligne et damnable, méprisant tous ceux qui n'y entrent pas, leur imputant qu'ils sont hérétiques et schismatiques.

Ma fille, parce qu'on prêche que Jésus-Christ est mort pour tous, ils en sont scandalisés. Ils s'élèvent dans les églises en grondant et en murmurant,comme ils le firent depuis trois jours en çà dedans la nôtre. Bref, ils font voir en tous leurs procédés des effets effroyables de passion, de colère, d'ardeur et de fureur que cela vous ferait frémir de peur. Ma fille, il ne faut pas croire à tout esprit, comme dit saint Jean, ni surtout, comme dit saint Paul, aux choses singulières et nouvelles, quoiqu'elles veuillent se nommer anciennes.

Les erreurs dedans l'Église se sont toujours glissées sous le masque de réforme et de piété singulière, comme l'ont fait dans notre siècle les hérétiques qui disaient

leur doctrine être la doctrine première de l'Église, fondée sur la pure parole de Jésus-Christ, accompagnant cela de grandes aumônes et de réformation des mœurs, qui paraissent bien plus belles et plus grandes que celles de l'Église. Quand on leur demandait : Qui vous envoie? Personne, mais nous-mêmes. Quelle marque avezvous de votre mission extraordinaire; quelle approbation avez- vous du saint-siège? Ils ne répondaient rien, et néanmoins ne laissaient pas de continuer sans mission, sans approbation des supérieurs, laquelle est absolument nécessaire et l'a toujours été dans l'Église. Saint Paul même, tout apôtre miraculeux qu'il était, n'a pas laissé de prendre les ordres de saint Pierre. Enfin , hors de la soumission , il n'y a rien de sûr.

Je vous dirai même que, depuis quinze jours, M. Duhamel (1) et son vicaire à Saint-Merry, ayant été cités par devant Monseigneur de Paris et renvoyés à son conseil, ont reçu réprimande d'avoir prêché queNotre-Seigneur n'était pas mort pour tous les hommes et ne leur avait pas mérité la grâce de se sauver (2) ; et défense faite en

(1) Henri Duhamel nommé, en 1642, curé de Saint-Maurice, dans le diocèse de Sens, y établit la pénitence publique, et Arnauld, dans la préface de la Fréquente Gommunioiif ne manqua pas de faire l'éloge de ces pratiques, quelque ridicules qu'elles fussent. En 1645, M. Duhamel étant devenu, par la faveur de Port-Royal, curé de Saint-Merry, s'empressa d'y continuer ce qu'il avait essayé dans sa première paroisse, et, pour y réussir plus efficacement, il se mit à enseigner que l'absolution sacramentelle, sans la satisfaction préalable, était nulle. M. Duhamel fut banni de Saint- Merry, en 1654, et il mourut dans son ancienne paroisse le 13 novembre 1682. {Mémoires du P. Rapin, 1. 1, p. 61, note.)

(2) On sait que cette doctrine des jansénistes formait la cinquième des propositions dont le clergé de France, en 1651, avait demandé la condamnation au saint-siège, et qui furent en effet condamnées par la bulle d'Innocent X, du 31 mai 1653.

même temps de jamais y retourner, à faute de quoi on les interdirait. Voyez, ma fille, ce que vaut cette doctrine, à quoi cela est bon aux peuples et si cela est d'une importance et d'une nature qu'il faille faire une division si étrange. Je vois, outre cela et la nature de la question, des opiniâtretés si grandes, des emportements si grands, des mépris de tous les autres et une estime si singulière et extraordinaire de leur propre personne, au préjudice du corps et du commun de l'Église, que cela me donne frayeur pour vous.

Ma très chère fille, vous n*avez pas besoin de ce levain ni de cette tentation, vous devez bien vous éloigner de cela, ei, quelque extérieur apparent que cela puisse avoir, le gros de l'Église est plus sûr. La pureté et la sainteté de Jésus-Christ s'y trouvera toujours.

Enfin, ma très chère fille, le révérend père de Gondren défunt, le second général de l'Oratoire, la plus grande lumière de notre siècle sans contredit, et même de plusieursautres, il est mort avec douleur pour n'avoir pas assez fait connaître cette cabale dans son origine, et, devant que mourir, il nous donna ces marques pour discerner les faux prophètes d'avec les gens apostoliques, lesquels Notre-Seigneur avait prévu devoir donner, dans tous les siècles une très grande peine pour être distingués et discernés, et ces marques sont contenues dans les paroles de Notre-Seigneur même : Ils viendront à vous sous des vêtements de brebis et ils sont au dedans des loups ravissants.

Ma fille, ouvrez votre cœur à la lumière de Dieu en confiance et en simplicité, et il vous sera aisé, si vous vous humiliez intérieurement et que vous vous sépariez de l'adhérence à votre propre esprit, d'entrer en

la vérité de Jésus-Christ, pour discerner ces gens-là qui, T. n. 10

dans lecommencemeiit, peut-être pour l'estime de leur capacité en présumant d'eux-mêmes, sont tombés dans les malheurs où ils sont et n'en veulent démordre pour quoi que ce puisse être.

Notre-Seigneur dit d'eux : Ils viennent, par opposition à leur envoi et leur mission, condamnant toujours ces personnes qui se produisent d'eux-mêmes et estiment, pour leur haut savoir, qu'ils sont élevés par-dessus tous et capables de s'envoyer et de se produire eux-mêmes.

Notre-Seigneur ajoute : Ils viennent à vous, montrant que l'esprit malin les anime et les pousse contre leurs frères et le corps de l'Église, continuant toujours sa rage contre elle et attaquant tous les jours, par de nouveaux prétextes et de nouvelles taches présupposées, la beauté et la vérité de l'Église.

ma fille, qu'on est malheureux de se laisser séduire et de servir d'instrument au malin pour détruire ses frères et déchirer sa mère 1 C'est ainsi qu'adroitement le diable détourne d'excellents sujets de la poursuite des ennemis de Dieu et de l'Église, qui, demeurant dans les termes de l'humiliation de leur cœur, pourraient faire beaucoup de fruit, et néanmoins, pour être présomptueux, deviennent dedans les mains du diable des instruments de la désolation de l'Église et de sa destruction.

Notre-Seigneur ajoute : Ils viennent à vous dans des vêtements de brebis, pour dire que c'est avec de beaux semblants, avec des prétextes spécieux de réforme, se disant toujours du troupeau et amateurs zélés de sa perfection; et néanmoins, ils sont au dedans des loups ravissants, dit Notre-Seigneur. Car on les voit toujours allumés de colère, pleins d'invectives et d'injures contre leurs frères, dévorant le cœur de la charité qui fait

vivre l'Église, par l'amertume de leur zèle fier et insolent, engendrant le mépris de tout ce qui n'est de leur parti, pour être seuls ouïs et regardés de tous comme des gens singuliers et extraordinaires en TÉglise.

Ma fille, vous savez ce que cette teinture peut faire de ravage dedans une âme particulière et même dans une société. Que pensez-vous qu'opèrent de malheurs dans le corps universel des fidèles de semblables personnes? Qu'est-ce que Dieu demande pour être l'instrument de sa grâce et sa bénédiction en l'Église? Une âme douce et humble de cœur; des personnes soumises, simples, .respectueuses, démises de leur sens, en qui rien ne parait de propre, où tout est absorbé dans la vie de Dieu et de son fils Jésus.

Ma fille, tirez-vous de ce commerce fâcheux au salut et au bien spirituel de votre âme. Cet esprit fort, cet esprit propre et naturel qui est toujours rempli de soi et de superbe, glisse toujours et insinue son poison et son venin dans ses ouvrages; et quoique tout paraisse beau, néanmoins la malignité cachée dans sa source se glisse et s'insinue partout, et l'on se voit rempli sans y penser de cet esprit-lâ même.

Ma fille, au nom de Dieu, quittez-moi tous ces livres nouveaux et vous contentez des vieux et anciens de l'Église. Toute nouveauté est suspecte en fait de religion, et surtout après avoir vu tant de censures sur leurs livres, tant d'interdits sur leurs prédicateurs, et par-dessus cela tant de mauvais succès de ces fausses doctrines.

Ils en viennent jusque-là que de ne pouvoir souffrir et regardent comme hérésie, quand on prêche que Jésus-Christ est mort pour tous, qu'il est fondement de salut à tous, que les commandements sont possibles, que l'on résiste souvent à la grâce, disant que les pro-

positions contraires sont de foi. Voyez où nous en sommes. Et bien plus, ma fille, le discours commun d'à présent est que s'il n'y a que le pape qui décide, que ce n'est pas grand'chose.

Vous n'avez jamais rien ouï de si rapportant à Calvin; aussi les hérétiques disent tout hautement que plusieurs d'entre les nôtres commencent d'être éclairés et qu'ils aiment beaucoup ce parti; et comme ces forts esprits ont quitté la controverse par l'adresse du diable, ils les louent maintenant, ils applaudissent à leur division et les ministres nous disent tous les jours en conférant avec eux : Accordez-vous entre vous autres et puis vous nous attaquerez.

Enfin, ma très chère fille, la raison qu'ils allèguent pourquoi ils s'élèvent avec tant de feu dans l'Église , c'est, disent-ils, parce que nous sommes tous pélagiens et semi-pélagiens, disant que nous donnons tout à la nature et rien à la grâce, laquelle nous soumettons à la nature, et qu'ainsi nous sommes hérétiques. Ma fille, c'est ainsi que les huguenots imposent à l'Église pour la rendre méprisable, quand ils disent que nous sommes idolâtres et que nous adorons les saints et les images. Ma fille, nous répondons à ces messieurs que nous ne donnons rien à la nature de toutes les choses surnaturelles, que nous reconnaissons que la grâce en est seule le principe, que nous ne sommes pas suffisants d'avoir de nous-mêmes une 6onne pensée, selon saint Paul, que c'est à Dieu de nous donner de quoi vouloir et parfaire en sa . grâce, car nous ne sommes non plus capables de nousmêmes de vouloir et d'accomplir les choses surnaturelles que nous sommes capables de les penser; il faut grâce en tout et partout et nous ne pouvons rien hors la grâce de Dieu. Que peut-on donner davantage à la

grâce qui, faisant en nous et avec nous toute chose, nous, tout de même, voulons etpouvons en elle, et avec elle, toutes choses? Ils nous veulent imposer que nous ne croyons pas cela, pour avoir droit de nous venir brouiller.

Ils ajoutent encore qu'ils sont venus pour humilier la créature, leur apprenant que la grâce est principe de tout et qu'ils ne peuvent rien d'eux-mêmes. Nous répondons à cela que c'est le corps de l'Église qui l'apprend, comme je viens de le dire. Elle apprend à ses enfants la vraie humilité et non la fausse, qui est une vraie superbe, comme ils l'apprennent aux leurs; car, quand nous disons que nous ne pouvons aucun bien de nous, que nous pouvons et faisons le mal par nous, et, quoique Dieu nous offre et présente sa grâce, nous ne laissons pas de nous porter au mal, pouvant faire le bien : eux, au contraire, ils enseignent que jamais ils ne font le mai que par le défaut de la grâce que Dieu retire sans sujet à sa créature et la fait ainsi trébucher, comme disent les hérétiques, éloignant par là de bien loin la créature de la véritable humilité qui apprend que tout bien vient de Dieu, et que tout mal vient de nous contre le gré de Dieu qui nous attire au bien, qui nous presse et nous sollicite, qui nous offre ses grâces pour faire ses commandements. Eux au contraire publient et prêchent que nous n'avons des grâces pour accomplir les saints commandements de Dieu, et qu'ainsi ils nous sont impossibles et que quand nous tombons ce n'est que par faute de grâce et non pas par la faute de notre liberté.

ma fille, voyez quelle doctrine et quel prétexte aux négligents et aux libertins ! Voyez quelle est cette humilité qui fait que l'on ne s'accuse jamais d'être la

cause entière du mal, mais Dieu qui ne veut pas que nous fassions le bien, et le bien qu'il nous commande et pour l'accomplissement duquel il est mort sur la croix et a versé tout son sang.

Si j'avais le loisir, je vous dirais nombre de cboses semblables, mais je remets à vous les dire et vous déclarer toutes choses. Je finirai en vous disant que, vous tenant à leurs sentiments et à ce parti pour lequel ils publient partout que vous avez tant de zèle, vous ne pourrez pas avoir croyance en moi, comme en effet je ne le mérite pas, mais par un autre principe que celui qu'ils allèguent; car ils disent hautement que je fais schisme dans l'Église, parce que je ne suis pas d'avec eux et que je prêche une autre doctrine. Je suis ainsi le chef des schismatiques, c'est-à-dire, du gros de l'Église qui n'est pas de leur parti et qui s'élève contre cette nouveauté.

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