LETTRE CCLX
U lai parle de l'œnvre des Filles de l'Intériear de la sainte Vierge, l'invite h soupirer après la solitude et à se détacber de toutes cboses.
[Probablement du Péray, mai 1653 (3).]
Je vous écris de la solitude de N... pour l'œuvre que
(1) C'était la CCXXXVI» des imprimées.
(2) M. Olier avait déjà fait une première communication à M"" de Saujon sur l'œuvre des Filles de la sainte Vierge (lettre CCXLP) ; il est très vraisemblable que c'est encore à elle qu'il en parle ici. On a déjà dit qu'au mois de janvier suivant, elle alla à Notre-Dame de Paris avec M""» Tronson, pour s'y offrir à la très sainte Vierge et y promettre de réaliser le dessein de M. Olier dès qu'elles le pourraient. (Vie de M. Olier, t. II, p. 567.)
(3) La date est certaine pour l'année, elle est approximative pour le mois, car la solitude d'où celte lettre a été écrite paraît bien être
VOUS savez. J'y vois une grande espérance de bien, et une entière approbation des serviteurs de Dieu , à qui sous le secret j'ai confié la chose sans nommer les personnes. Je vous donne une ouverture qui est bien selon la foi, quoique peut-être elle ne s'accorde pas avec les sentiments de consolation que la nature voudrait goûter. Mais pour nous rendre dignes de Dieu, quel sacrifice ne devons-nous point lui faire de tout ce qui nous peut plaire? Il ne faut plus vivre qu'à lui en Jésus-Christ , qui s'est anéanti et séparé de tout, pour se donner tout à nous.
Soupirons beaucoup pour la solitude, laquelle nous doit être d'autant plus agréable, qu'elle nous rend bien plus propres pour le posséder en dénûment total, et pour être tout revêtus et possédés de lui. Car il se donnera toujours à nous à proportion de la fidélité que nous aurons eue à sa grâce, et selon que nous nous serons anéantis en nous-mêmes , et dépouillés des choses les plus délicates, et qui nous étaient les plus tendres et les plus chères. Il ne faut pas que la créature, quelle qu'elle soit, nous prive jamais de quoi que ce puisse être de Dieu, ni d'aucune manière dont il se puisse donner à nous en récompense de nos œuvres et de nos sacrifices. Il faut, ma chère fiUe, donner tout pour tout. Adieu.
l6 Péray, où M. Olier passa plusieurs semaines et où il était certainenaent dans les premiers jours de mai.
LETTRE GGLXI (1).
A M. DE BRETONVILLIERS, CURÉ DE SAINT-SULPICE
Il lai exprime le désir de se retirer avec lui dans la solitude à Avron; il parle ensalte de l'affaire de Blols et des moyens à employer pour lever les difflcoltës.
[Le Péray, été de 16S3.]
Vive Jésus en Marie.
Mon très cher enfant,
Vous m'avez bien obligé de m'écrire bien au long tout ce que vous m'avez mandé , suppléant ainsi par vos écrits à ce que je ne puis apprendre de vous par parole et par votre chère présence, espérant que ce sera bientôt, si monsieur votre frère l'a agréable, dans Avron , pour y dédier ce saint lieu, au plus tôt, à la Reine des Apôtres et y commencer notre première retraite à son honneur et celle de son cher Fils (2).
Mon enfant, j'ai encore appris un grand mot depuis votre départ (3), à l'avantage de saint Jean , qui mar-
(1) Sur l'autographe.
(2) On a déjà vu que M. Olier aimait à se retirer au château d' Avron qui, situé sur un coteau d'où on découvrait les plaines de Saint-Denis et de Chelles et où l'on respirait un air très pur, avait encore l'avantage d'être à proximité de Notre-Dame des Anges. Mais il ne s'agissait plus, en 1653, d'y prendre quelques jours de repos, il était question de le dédier à Notre-Dame des Apôtres et d'en faire un lieu habituel de retraite pour le serviteur de Dieu et pour les disciples qu'il trouverait bon d'y appeler. C'est ce qui eut lieu d'autant plus aisément, l'année suivante, que M. de Bretonvilliers, par la mort de son frère aîné, devint le propriétaire de ce château et de ses belles dépendances. {Vie de M. Olier, t. in, p. 205.)
(3) M. de Bretonvilliers avait passé quelques jours au Péray avec M. Olier, ils avaient même fait ensemble un voyage à Fontainebleau pendant lequel Dieu fit connaître au disciple ce qui allait bientôt arriver à son saint maître : à savoir qu'il serait dans le monde comme n'y étant pas. (Journ. spirit. de M. de Bret.)
que bien sa grandeur et son excellence. Je n'oserais le mettre par écrit pour l'expliquer à cause de la faiblesse de ma tête; ce sera à Avron, s'il plaît à Dieu, où nous nous fortifierons à loisir. Vous donnerez avis à monsieur votre frère de votre .retour et du désir que vous auriez que nous allassions ensemble Ty voir, afin de faire toutes choses en suavité, et j'attendrai de vos nouvelles.
Pour l'affaire de Rome (1), il faudra voir ce que la Reine aura répondu; et ma pensée de ce matin était qu'elle fit cela sans que monsieur le duc d'Orléans le sût ni M. de Guenault, janséniste (2), et qu'elle mandât même à son ambassadeur en confiance par son secrétaire des commandements, qui est de nos meilleurs amis, de ne se point ouvrir au banquier qui sera chargé de l'expédition à Rome, de peur qu'il ne le fit savoir de par deçà ; et qu'il fit la chose secrètement entre le Pape et lui, sans que personne sût d'où viendrait le re-
(1) Il s'agissait d'empêcher que la nomination de Biaise Le Féron, docteur de Sorbonne et vicaire général de Chartres, à l'abbaye de Saint- Laumer, deBlois, fût confirmée à Rome. Cette nomination, arrachée par surprise au duc d'Orléans, à qui elle appartenait, allait à empêcher la réalisation du projet de séminaire dont on a parlé et auquel M. Olier attachait une grande importance. Sans l'union de la riche abbaye de Saint-Laumer, en eflfet, le nouvel établissement rie pouvait subsister ; mais cette union, pour se faire, demandait le consentement de celui qui la possédait, consentement qu'il ne fallait pas attendre du docteur Le Féron, l'un des partisans les plus déclarés d'Arnauld et de ses doctrines. Le seul moyen de réaliser le séminaire était donc de dénoncer à Rome les sentiments peu orthodoxes du sujet nommé à l'abbaye et d'empêcher par là que des provisions lui fussent expédiées. Malheureusement la négociation n'aboutit pas : M. Le Féron, sans renoncer à Jansénius, parvint à se disculper et eut son abbaye. Quant au séminaire, il n'en fut plus question; il parait même qu'à cette occasion le duc d'Orléans se refroidit beaucoup à l'égard de M. Olier. {Vie de M. Olier, t. III, p. 375.) (2) Peut-être M. Olier a-t-il écrit Guenault pour Guenégau, secrétaire d'État très dévoué au parti.
tardement; de quoi monsieur le duc d'Orléans sera bien aise, car il m'a avoué qu'il s'y attendait et suis certain qu'il n'en sera ni surpris, ni affligé, ni offensé. Vous pouvez voir le Père (1) pour l'en assurer sur ma parole, car il est dans un embarras de toutes parts sur cette affaire, d'où il ne saurait, si ce n'est par une ouverture comme celle-là, se délivrer.
Mon fils, quand il sera temps de partir d'ici, mandez-le moi; peut-être ne serait-il pas inutile que je visse et que je prévinsse M. Servien Montigny (2), si ce n'est que vous le voulussiez faire vous-même par son confesseur jésuite, que le père Brisacier (3) vous indiquera à la maison professe, ou M. Pons (i), s'il est encore à Paris, qui est des bons amis du confesseur et pénitent. Pour les docteurs, vous pouvez voir M. Morel (5) pour écrire à Rome, et, conférant avec lui, savoir si M. Hallier (6), qui est chartrain, n'est point des amis de M. Féron, afin d'user de précaution.
(1) Probablement le père Dlnet dont il sera encore parlé bientôt.
(2) Ennemond Servien, seigneur de Montigny, était, en 1653, secrétaire des commandements de la reine mère Anne d'Autriche. Il garda peu cette placé et de bonne heure il quitta la cour pour se livrer entièrement à la pratique des bonnes œuvres. Tout son temps et tout son. bien étaient employés au soulagement des pauvres et au soutien des écoles de charité établies par le P, Barré, minime. (Moréri, art. Servien, 1^^ branche.)
(3) Jean de Brisacier, jésuite, auteur du Jansénisme çon/bwdw.
(4) Pierre de Pons de la Grange, ancien curé de Saint-Jacques du Haut-Pas.
(5) Claude Morel, docteur de la maison et société de Sorbonne, mourut doyen de la faculté de théologie, le 30 avril 1679. Il se montra toujours très attaché à la saine doctrine.
(6) François Hallier était syndic de Sorbonne lorsqu'on 1658 il fut député à Rome, avec Lagault et Joisel pour y combattre les efforts des trois députés que Port-Royal avait déjà dans cette ville. A son retour de Rome, Hallier fut fait évoque de Cavaillon, oii il mourut en 1658.
si cela était , en traitant avec lui. Vous avez encore d'autres docteurs à Rome et ce qui serait à souhaiter serait de savoir qui a correspondance secrète avec monsieur l'ambassadeur, qui est fort opposé à ces doctrines nouvelles, pour l'informer de ces raisons. On pourrait même se servir de M. Servien qui y est fort opposé , et se servir de lui pour mander à monsieur l'ambassadeur la délicatesse de l'affaire; savoir que la reine souhaiterait fort l'affaire, mais qu'elle n'oserait y paraître à cause de monsieur le duc d'Orléans, auquel elle ne veut donner sujet de plainte ouverte; mais que, s'il se faisait de par de là, outre le bien public de la religion qu'il procurerait, qu'il ferait plaisir à toutes les parties de par de çk, à savoir la reine et Son Altesse royale, qui est fâchée de cette surprise dans laquelle il est tombé par ignorance , s'étant fié de ce choix à toute autre personne qu'à lui. Peut-être qu'il serait bon que j'allasse à Paris, en passant, pour cela, pour ménager cette affaire et m'en aller après tout aussitôt avec vous à Avron. Adieu, mon fils, je n'ai point de cérémonies pour vous et n'en ai pu observer en commençant ma lettre. Adieu encore une fois dans le cœur de Jésus et Marie pour le temps et l'éternité; tout vôtre en eux.
Mon cher enfant, j'ai appris que M. Térat (1) est venu trouver M. Picoté sur la terre (2) d'auprès le jardin qu'il est sur le point d'acheter, ce qu'il ne veut faire sans savoir si nous ne l'avons point désagréable.
(1) C'était un des notables bourgeois de la paroisse de Saint-Sulpice, et eu cette qualité il fut convoqué à l'assemblée générale qui se tint, le 6 juin 1661, à l'effet d'approuver une transaction passée entreM. de Poussé et les marguilliers de sa paroisse. (jRew. hist., X. TI, p. 45.)
' (2) Pour ; au sujet de la terre.
Je croirais qu'il serait bon d'attendre à notre retour pour voir ce que nous lui répondrons, ou que vous le vissiez pour lui faire vous-même ce compliment et adroitement savoir de lui pour combien il lui laisse et . ce qu'il lui veut vendre. Il pourrait s'accommoder de celle devant les jésuites, s'il voulait nous obliger, et au cas que l'autre place fût à bon marché à présent, voir ce que l'on pourrait faire. Adieu, mon cher enfant, pour toujours, sans relâclie ni interruption d'esprit et de vérité.