‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 253 sur 326 · LETTRE CCLXII · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXII

A LA MÈRE BE BRESSAISn, A GRENOBLE (2).

Il lai parle des dispositions Intérieures que demande l'état de Tictime par lequel il] plaît à Dieu de la faire passer.

[Été de 16S3 (3).] Vive Jésus en Marie.

Ma très chère fille et très honorée Mère,

Toute la compassion qu'il est permis d'avoir pour un martyr et ce qu'on peut souffrir dessus une victime que Jésus se consacre, s'immole et prépare à sa consomma-

(1) Sur l'autographe que la ^CLVIII^ des imprimées reproduit à peu près intégralement.

(2) Le nom de la mère de Bressand n'est pas sur l'autographe, mais la Vie de cette vénérable religieuse y supplée en disant (p. 134) que la CXXI* et la CLVIIP des lettres imprimées lui étaient adressées.

(3) La mère de Bressand, dans les dernières années, porta souvent l'état de victime ; cependant on voit dans sa vie qu'elle fut particulièrement en cette disposition d'immolation et de mort pendant l'été de 1653, à l'occasion des démarches que firent les religieuses de Moulins pour l'avoir en qualité supérieure. (Viede M. Olier,t. III, p. 38.) Si cette date n'est pas celle de la lettre de M. Olier, du moins elle ne doit pas s'en éloigner beaucoup.

tion, je le porte sur votre état pénible, que je regarde comme ce saint et dévot état des victimes, que Dieu voulait autrefois qui lui fussent offertes en holocauste, dont la condition était telle que je vous le vais décrire.

L'animal pur et monde ayant été égorgé à la gloire de Dieu, il voulait qu'on le coupât en pièces, et puis, que tous les membres fussent arrangés dessus l'autel des holocaustes et demeurassent ainsi longtemps, en attendant le feu du ciel qui devait descendre pour consommer toute la victime (1); et alors, le sacrifice était achevé et la victime passée dans le feu qui figurait Dieu même consommateur de sa créature. Le prêtre même avec le peuple disait hautement : « Dieu a dévoré la victime. »

Au nom de Dieu, ma fille, changez en l'oraison votre nom de statue (2) en celui de victime immolée qui attend en patience le feu du ciel. Ne vous approfondissez, ni ne vous élevez par choix ou à l'amour ou à la volonté de Dieu comme vous le demandez, mais demeurez en esprit de victime, attendant le feu du ciel qui fasse en vous et de vous toutes ces choses selon son bon plaisir, qui vous donne tel mouvement qu'il lui plaira.

(1) M. Olier, pour faire entendre plus clairement à la mère de Bressand les dispositions intérieures que demandait l'état de victime dans lequel Dieu la tenait, décrit uniquement le premier sacrifice offert dans le désert, après la consécration d'Âaron et de ses enfants. (Lev. is, 23, 24.) Mais si, dans les autres sacrifices, le feu du ciel ne descendait pas de nouveau miraculeusement pour consommer les victimes, elles n'en étaient pas moins dévorées par ce feu divin qui fut conservé religieusement par ordre de Dieu et dont les prêtres devaient user sous peine de mort dans tous les sacrifices. (Lev. x, 1,2.)

(2) C'est une allusion à l'état d'insensibUité dans lequel se trouvait la mère de Bressand pendant l'oraison et qui lui faisait dire qu'elle y était comme une statue.

Ma fille, en priant Dieu sur votre lettre, il m'est venu encore une particularité de la victime à vous mander : c'est que, tous les membres de l'animal étant rangés indifféremment sur l'autel, on mettait la tête au-dessus de toutes les parties (1), pour apprendre aux chrétiens visiblement leur leçon, à savoir que le désir principal de Dieu était que l'esprit propre de l'homme fût absorbé en la vie de Jésus notre chef par la foi, et qu'il ne restât plus rien de sa vivacité naturelle et de curiosité , pas même pour se voir dans les dons de Dieu même, ni dans ses voies sur nous, ni les états intérieurs où nous sommes.

C'est un martyre assez sensible aux âmes qui aiment leur avancement et qui recherchent Dieu. Mais le plus solide en l'amour de Jésus, c'est la sincère confiance dans l'adhérence intime à lui; se fier entièrement à lui de tout son propre intérieur, qu'il sera bien conduit; moins nous le connaîtrons et plus nous voudrons qu'il y soit tout abandonné. Perdez-vous en Jésus, car en lui est votre voie, qui lai a été imprimée par son Père , qui a mis en lui sa lumière et sa vertu pour vous la communiquer par un intime amour et union avec lui. Il mettra en vous un fonds de lumière de foi plus vertueuse et efficace qu'éclatante, etun amour foncier et tendance secrète qui vous portera dans tous les desseins de Dieu sur vous; et vous n'aurez pas, comme cela, de quoi vous amuser aux dons de Dieu vainement, mais

(1) D. Calmet explique de même le verset 8 du chapitre! duLévitique : « L'on disposait les quatre quartiers (de la victime) sur le bois de « l'autel : on étendait les graisses sur ces quartiers, on y ajoutait tout « ce qui tient au foie, et enfin la tête par-dessus le tout. » Corn. Lapierre donne de ce rite une explication mystique toute semblable à celle qu'on voit ici.

de quoi vous occuper solidement à l'amour du grand Jésus qui est la voie sûre de chaque âme vers Dieu, Appelez souvent Jésus votre voie, mais voie éminente qui vous élèvera au-dessus de vous, pour accomplir les desseins et les ordres de Dieu le Père sur vous. Lui seul peut imprimer l'idée et le caractère secret et caché de Dieu le Père dessus vous. Il cachettera votre cœur et vos bras du sceau de Dieu pour vous imprimer l'amour et la vertu pour accomplir des desseins si hauts, si sublimes et divins, tels que sont ces pensées en Dieu pour l'accomplissement desquelles en nous il nous donne son Verbe et son Esprit.

Courage, ma fille, voilà de beaux aides pour vous élever aux sublimes desseins de Dieu, mais tout cela par ces secours étrangers et pour leurs intérêts , non pas en votre propre vertu ni vos vues. Laissez-vous donc à Dieu en l'oraison sans élévation propre. L'esprit opérera en vous selon les desseins du Père et les mérites de son Fils. Tout à Dieu, ma fille.

LETTRE CCLXIII (l).

Il l'encoarage et lai fait remarquer la condaite pleine de sagresse et d'amonr que Notre-Seignenr tient à son égard.

Ma très chère fille et très honorée Mère, Je remercie Dieu de tout mon cœur de la netteté

(1) C'était la CXXI* des imprimées.

(2) Cette indication, comme pour la lettre précédente, est donnée p. 134 de la Vie de la mère de Bressand.

(3) Il y a entre ces denx lettres une assez grande ressemblance de pensées et même d'expressions pour qu'on les suppose de la même époque.

qu'il VOUS donne pour exprimer votre intérieur, et il me semble que depuis la lettre à laquelle j'eus l'honneur de répondre, vous commencez à respirer, et à voir un peu clair. Il parait bien en votre conduite que Notre-Seigneur vous traite comme sa chère épouse, qu'il ne veut pas laisser longtemps eu peine sans lui faire savoir de ses nouvelles , pour la relever de son infirmité et de sa langueur.

Je vous dirai que j'admire la sagesse et l'amour de votre Époux en sa conduite, qui ne vous accable pas tout à la fois de ses dons, de peur que vous ne détourniez votre vue de dessus lui pour les considérer. Il ne vous donne à cette heure purement que pour vous faire regarder la majesté de Dieu son Père, et pour vous apprendre qu'il n'est rien que la voie pour vous porter à lui. En quoi vous devez voir la fidélité même de votre Époux envers Dieu son Père, qui ne veut point avoir d'amantes que pour les porter à lui, et leur montrer leur fin, qui est, comme dit saint Paul, de vivre à Dieu en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ même.

Il nous apprend dans le prophète que notre voie est dans le Saint, qui est Jésus, In sancto via tua : afin de nous faire perdre toute vue de nous-mêmes et de ce que nous sommes, pour nous perdre en lui. Il vous doit être plus doux et plus sûr que Jésus-Christ soit votre voie, et la connaisse, que si vous la voyez en vousmême. Tenez-vous seulement bien liée et bien unie à lui, et il vous fera faire les démarches du géant, qui est Jésus-Christ même, ExuUavit utgigas ad çurrendam vianij sans que vous le connaissiez. Plus vos voies seront profondes et cachées, ce qui ira toujours croissant, plus vous devez vous perdre en Jésus-Christ, lui laissant la connaissance de ce qu'il ne vous manifeste pas pour

votre bien. Il sera votre règle et votre vérité sans lumière sensible, et vous fera faire souvent les choses de votre devoir avant que de vous les montrer.

Perdez-vous donc, ma chère fille, en ce divin amant, qui a plus d'amour pour vous, que vous-même, et qui sait la beauté et la pureté des voies par lesquelles il veut conduire son épouse. Perdez-vous dans le sein de l'Époux, qui vous portera dans le sein de son Père où il est assis, et où il vous fera reposer avec lui. Il ne vous quittera jamais, et ne vous privera point de ses chastes caresses. Que vous y verrez de belles choses en un moment, et que vous les goûterez à plaisir! Car en même temps qu'il est votre voie , il est votre vérité pour vous découvrir toutes choses, et il est votre vie pour vous nourrir, et vous vivifier de lui. Je voudrais mettre notre divin Maître bien avant dans les âmes, pour les faire entrer dans l'oubli de toutes choses, et d'elles-mêmes.

Votre très humble et très obéissant serviteur en Jésus notre Tout, en qui je veux vous être toutes choses.

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