LETTRE CCLXIX
Il l'encourage et l'exborte ii bien aimer la croix et ft porter généreusement la petite persécution dont elle est l'objet.
[Premiers jours de juin 16S3 (3).]
Ma très chère et très honorée fille,
Si je ne craignais d'appesantir vos chaînes, et d'augmenter vos peines, je m'offrirais à vous pour vous aller secourir, et porter avec vous le joug de Dieu, comme mon obligation y est entière. J'en ressens même un désir extrême dans mon cœar, et il n'y a rien au monde qui m'eût empêché de le faire, et de me rendre auprès de vous pour vous assister, que la seule crainte de surcharger vos maux dans la disposition des choses présentes. Car on ne manquerait pas de redoubler les violences contre vous , et on allumerait de nouveau les passions qui tourmentent vos ennemis, que vous devez regarder comme vos bienfaiteurs en Jésus-Christ.
(1) C'était la LXXIVe des imprimées.
(2) Les souffrances communes rappelées au deuxième alinéa suffiraient pour indiquer M'"^ de Saujon, mais toute la lettre lui convient et ne convient qu'à elle.
(3) C'est un des jours qui précèdent ou qui suivent la Pentecôte, comme le dit le cinquième alinéa avant la fin de la lettre. Quant à Tannée, elle parait certaine, car les années suivantes, M. Olier était à Bourbon à l'époque dont il s'agit. En 1653, il aurait pu d'autant plus facilement aller au château de Blois, qu'il dut passer en celte ville pour aller à Notre-Dame des Ardilliers.
Je VOUS dirai pour cela que notre divin Maître, le bon des bons, et la bonté suréminente , qui est industrieux à secourir les âmes et très ingénieux dans l'art d*aimer, pour ne laisser point sa charité oisive et sa grâce inutile, m'a fait une miséricorde ce matin, que j'espère qu'il me continuera le reste de ma vie : c'est de me rendre sensiblement présent à votre esprit pour me tenir uni â votre intérieur, et pour porter en vous et avec vous vos peines.
C'est, ce me semble, la grâce la plus heureuse, la bénédiction la plus grande, la consolation la plus solide, la justice la plus équitable, l'obligation la plus raisonnable, la charité la plus souhaitable; en un mot le bien le plus universel qui me put arriver, et qui peut-être me soit jamais arrivé en ma vie. Hélas ! il me semble que j'ai maintenant tout ce que je demande en ce monde, qui est de satisfaire à cette obligation si pressante, et que Notre-Seigneur m'a imposée avec plus de soin, et plus d'amour. Car lui-même en sa bienheureuse Mère me parlant de nos souffrances communes , m'obligeait â cela (1); et il me semble que cet aimable Sauveur, ce divin Époux des âmes n'a point de joie plus forte et plus tendre, que celle de se rendre présent aux âmes, pour porter en elles et avec elles le joug que son Père daigne leur imposer.
Lorsque les pasteurs avertissent les personnes qui se marient, qu'elles sont les images de Jésus-Christ et
(l)Tout ce passage n'est que l'expressioa du grand zèle que M. Olier avait pour la sanctification d'une âme que Jésus, en sa sainte Mère, lui avait spécialement confiée. De là venait la grande consolation qu'il ressentait en voyant que, par la connaissance qui lui était donnée de son intérieur^ il pouvait plus efficacement la diriger et la consoler. On sait par ailleurs que depuis longtemps M. Olier avait le don de pénétrer le secret des cœurs. (Vie de M. Olier, t. III, p. 501.)
de l'Église , et qu'ils leur expliquent le mot latin Conjugiumy qui signifie mariage; ils leur disent qu'elles doivent porter un joug commun en Jésus-Christ. Notre- Seigneur est au milieu des âmes, portant en sa vertu qu'il répand en ses épouses, le joug de Dieu son Père, c'est-à-dire la croix qu'il leur a préparée, et qu'un chacun doit porter comme chrétien. Car nous y sommes tous engagés par le baptême, où nous chargeant de la croix à l'extérieur, on nous a fait connaître l'obligation que nous avions à la mort et au crucifiement intérieur.
Je me sens obligé à Jésus-Christ de me trouver lié en lui à votre intérieur, pour porter avec lui tous vos maux; et je me sens en même temps dans le désir de me voir encore en lui autant qu'il lui plaira, au milieu de tous ceux qu'il m'a unis , pour porter leur joug et leurs fatigues. Je souhaitais autrefois d'être présent en Jésus-Christ, en tous les lieux où il repose en son saint Sacrement, pour louer et glorifier Dieu son Père avec lui et en lui-même : mais c'est un trône de gloire et un lit de délices, qu'il ne faut pas espérer d'occuper que par l'étendue de la croix, et par la souffrance universelle de tous maux.
Je vois qu'on veut vous dépouiller de vos biens. C'est à présent qu'il faut vous dénuer en esprit de toutes choses. Vous voyez les désirs que Jésus votre Époux vous a mis dans le cœur par avance. C'est maintenant qu'il veut que vous fassiez usage de ses dons et de ses grâces ; c'est à présent qu'il veut que vous pratiquiez la pauvreté en esprit, en la manière qu'il le désire, et que vous n'aviez pas préméditée.
Vous la vouliez universelle, il la veut en partie. Il la veut en un sens, et d'une façon qui vous confonde et
VOUS charge de honte. Il faut vouloir cette façon de pauvreté, qui est mille fois plus pénible que celle de notre choix, lequel rend toutes choses aisées, et même glorieuses en sa façon.
que l'amour-propre est pris, et serré de près dans les ordres de la sagesse de Dieu, qui voit où nous tenons ; ce que nous ne voyons pas ! que la conformité universelle à tous les ordres de Dieu , et dans toutes leurs circonstances est une chose difficile ! On ne peut les subir sans de grandes peines, et sans déraciner tous nos vouloirs , et les désirs de notre propre volonté, laquelle est infinie en ses propres souhaits et en ses convoitises.
Le bien que fait à l'âme la persécution du siècle, est incroyable. Outre qu'elle nous fait mourir au monde, et qu'elle nous donne sa haine, elle nous fait aussi mourir à nous. Le siècle aussi bien que les diables sanctifient les membres de Jésus-Christ, de même qu'ils l'ont glorifié. La charité de Jésus- Christ nous fait miséricorde; et la haine de ses ennemis nous fait grâce, en nous donnant sujet de souffrir pour son amour.
Le siècle nous maltraitant, comme dit l'Écriture, témoigne que nous ne sommes plus à lui; car si nous lui appartenions, il aurait amour pour nous, et nous ferait du bien. Ce siècle, dit saint Jean, nous hait parce que nous sommes transportés de la mort à la vie, à cause que nous aimons ce qu'il ne voit pas et ne sait pas. Et il nous voit jouir d'un bien intérieur, qui est la paix, qui lui donne une jalousie insupportable. Regardons cette séparation par avance, comme celle que Jésus- Christ, par les saints anges, au jour du jugement, doit faire de vous d'avec les amateurs du siècle.
Prenez le temps en cette sainte saison de bien mourir à tout vous-même, vous laissant porter tous les coups de mort jusqu'au fond du cœur sans vous plaindre, quoique vous en souffriez; car c'est la voie divine pour entrer dans la vie de Dieu, laquelle doit succéder à cette mort.
Je vous vois trop seule en ce rude combat, pour ne pas vouloir être en Jésus avec vous, afin d'y avoir part. Je sais que vous n'avez que faire de moi, car votre Tout est tout en vous; mais pensez que Jésus tout rempli de la divinité a été secondé et visité par l'ange confortant. Dieu me fasse celte miséricorde de n'être pas absent de vous un seul moment, comme Dieu, par ma charge, m'oblige à cela.
Avec ces préparations et ces dispositions de cœur, ne laissez pas de vivre en simplicité, et de dire les choses en liberté, sans crainte, et en esprit de charité, de douceur et d'humilité. Désintéressez-vous en tout devant Dieu. Entrez dans l'intérêt spirituel de la personne qui vous persécute, et faites tout ce que vous pourrez pour son bien, soit par prières en votre esprit, soit par douceur, humilité et patience en votre extérieur, soit même par de douces et d'humbles remontrances que vous lui pourriez faire, mais seulement dans la nécessité. Du reste vivez en paix.
Pour moi, je ne puis croire que cet excès et ces violences puissent durer longtemps. C'est un orage et une saison fâcheuse ; mais après l'hiver, comme dit l'Époux, doit venir le printemps, auquel succéderont les autres saisons plus favorables de l'année. Dans la rigueur de l'hiver, on se tient caché et retiré auprès du feu. Il faut vous tenir retirée en vous auprès de votre Époux, qui est pour vous tout amour et toute charité, qui est pour
VOUS tout feu et toute ardeur, ainsi qu'il est descendu en ces jours sur ses apôtres.
Vous me demandez des ouvertures pour votre délivrance. Vous voyez bien que présentement les portes sont fermées, et que vos grilles sont remplies de pointes de fer, qui vous empêchent de tenter votre sortie , ni d'approcher de là. Il faut pâtir. J'aurai l'honneur de vous voir incessamment au travers de votre grille par les yeux de la foi; et d'entrer même en votre cloître (1), par l'union et le lien intime de la divine charité, pour partager avec vous le fardeau de votre croix.
Vous me priez de ne m'affliger pas, et de ne pas souffrir avec vous. Je vous répondrai que Notre-Seigneur fit bien la charité à Simon le Cyrénéen de souffrir qu'il portât une partie de sa croix. Notre-Seigneur ne m'a pas fait l'honneur de m' unir et de m' approcher de vous, pour avoir seulement part à vos consolations et à vos grâces sensibles, mais aussi pour me faire le bien d'avoir part aux grâces purement de l'esprit : grâces nobles, riches, précieuses et glorieuses, qui sont les qualités de la croix de Jésus-Christ; quoique dans le siècle, on la regarde avec honte, horreur, dédain, rebut et anathème.
Dites souvent avec saint Paul , et moi de ma part je le dirai avec vous, qu'il ne m'arrive jamais que je me glorifié qu'en la croix de Jésus-Christ; car autrement je serais délaissé de la vraie lumière de salut. Par elle, dit encore saint Paul, le monde m'est un crucifix, et je suis le crucifix du monde ; car il me regarde avec mépris et confusion, comme les Juifs regardaient le
(1) C'est une allusion à l'isolement où cette dame se trouvait par suite des rebuts dont elle était l'objet.
gibet du divin Maître, que lui-même considérait en sa bassesse et en son ignominie, comme le trône de sa grandeur et de sa gloire. Adieu.
Je ne puis cesser de vous écrire, et de vous exhorter à la croix ; et vous voulez bien me le permettre , puisque c'est mon devoir, et celui de la charité.