PROBABLEMENT AU MÊME
Il lai témoigne un grand amour ponr la croix.
[Vers la même époque.]
Monsieur,
Je vous dirai comme, en considérant ce matin la conduite de Dieu sur nous, je voyais que Notre-Seigneur était industrieux à faire faire la pénitence à tous les hommes, et à les priver en terre de leur consolation, leur réservant dans le ciel la possession de tous les biens ensemble. On peut bien dire que les souffrances sur la terre sont communes aux âmes qui veulent aimer et servir Dieu; que son soin est, de les faire souffrir, et que tous les moments de cette vie sont des sacrifices bien pesants et bien pénibles. Que peuton dire, sinon qu'on porte incessamment dans le sein ce glaive que Notre-Seigneur dit dans l'Évangile qu'il
(i) C'est la GXVe des imprimées.
(2) Elle parait écrite à la même personne et dans les mêmes circonstances. Le dernier alinéa surtout ne peut guère s'entendre que de la défaveur dans laquelle était tombé M. Olier àj la cour de Blois.
est venu plonger dans le cœur du monde? Qui peut exprimer ces coups délicats et perçants, ces rasoirs à deux tranchants qui fendent le cœur, et qui pénètrent l'âme jusques au plus intime sentiment d'elle-même?
Pour moi, je ne m'en plaindrai pas, puisque je suis un malheureux pécheur, qui mérite de porter mille coups mortels tous les jours dans un cœur qui a si peu aimé celui à qui est dû. tout notre amour. Mille morts en cette vie, et après la mort mille vies, si Dieu le veut par sa miséricorde. Malheur à nous, si pour ne vouloir pas vaincre notre délicatesse , nous recherchons, par attache aux plaisirs sensuels et aux délices de cette vie, à nous nourrir ici d'autre viande que de la croix. Ce doit être notre aliment perpétuel, et notre boisson doit être le fiel et le vinaigre. Le prophète disait qu'il mêlait ses larmes avec sa boisson, et n'avait pour tout mets que le pain de douleur et d'amertume.
Si j'osais, je me plaindrais d'une chose, qui est que, par tendresse, vous ne me dites pas assez en détail les sentiments qu'on a de moi, et le mépris que l'on en fait en vos quartiers. Ne savez-vous pas que, selon les discours des persécuteurs de Jésus-Christ chez le prophète, ils résolurent entre eux de faire du bois de sa croix son pain et sa nourriture ordinaire? Mon cher enfant, faites-moi ces présents que je veux bien recevoir. Et ne vous étonnez pas de ce que le prince du monde opère contre nous. Sa haine se changera en notre bien, et le divin Seigneur en saura bien tirer sa gloire et le salut de ses pauvres serviteurs. Il est bien aise de les éloigner par là de ces lieux monstrueux en iniquité, et de les faire souffrir pour leurs péchés , afin de les rendre imitateurs de son exemple.
LETTRE GCLXXXIV (1).
Il lai parle de la nécessité des souffrances et loi donne qaeiqnes avis ponr faire réussir avec doacenr le dessein qu'elle avait de se retirer de la cour de Blois.
[Vers le même temps (3).]
Ma très chère et très honorée fille,
J'ai reçu le même jour deux de vos lettres, qui ont fait en mon cœur deux effets bien différents. La première m'a appris ce que jamais je n'aurais compris ni ressenti, savoir le contre-coup sensible que Jésus-Christ souffrit en sa mort des douleurs de Marie. Ce contrecoup lui fut si pénible qu'il eut une plus sensible douleur de cette peine que de toutes les autres qu'il souffrit en sa passion. Le glaive de douleur qui pénétrait le cœur de la très sainte Vierge faisait mille plaies sur celui de son Fils ; et les blessures que cet amour immense faisait dans le fond de son âme étaient tout autres que celles que lui faisaient ressentir la haine et la cruauté des bourreaux. Le tourment qu'il souffrait de la part de son Père le délaissant sur la croix était extrême, et toutefois, à cause qu'il voyait sa justice irritée justement contre lui, comme étant la victime pour les péchés du monde, il abandonnait son esprit entré^
(1) C'était la première parmi les imprimées.
(2) Le titre, dans l'édition de 1672, était ainsi conçu : Il parle à Une dame de la cour, etc., ce qui, indépendamment du contenu de la lettre qui neconyientqu'à M"* deSaujon, suffisait pour faire jugerqueM. Olier l'avait adressée à cette dame.
(3) Il parait probable que cette lettre , aussi bien que les précédentes, où il est parlé des contradictions que tSP^^ de Saujon rencontrait à la cour du duc d'Orléans, est de 1653 et non de l'année suivante.
ses mains, pour porter tous les effets de sa vengeance. Mais son âme cherchant en la tendresse de sa Mère ce qu'il ne rencontrait plus en celle de son Père, il trouvait un nouveau genre de souffrances par les tourments de l'amour que lui fournissait le cœur de sa Mère desséché dans l'amertume. Oh! que de douleurs et que de peines dans ces cœurs! mais que de joies et de consolations selon l'esprit, et la pure foi î Quelle force et quel courage cet état de Jésus et de Marie ne doit-il point donner à une âme abattue et opprimée par la désolation ! Ce que votre première lettre m'apprit des effets que la divine providence opérait en votre âme, imprima tous les sentiments que cet état devait faire en la mienne; et aussitôt après, l'Ësprit-Saint me mit en mémoire ce qu'il dit en l'Évangile par la bouche du divin Maître : Si le grain qui tornbe enterre n'est pourri , il demeure inutile; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Cet état sans doute est pénible, et presque insupportable à la nature; et si Notre-Seigneur ne prêtait la miain à l'âme , et ne la soutenait intérieurement, elle y succomberait. Selon la pure foi, je suis bien aise que la douleur aille jusqu'à ce point; et il a bien fallu que celle de la très sainte Vierge , pour être déclarée la mère des vivants et opérer des fruits de vie tels que l'Église les ressent maintenant, ait été au delà de la nôtre. Nous voyons dans la nature qu'après qu'on à semé le bon grain, et qu'il est caché dans la terre, l'hiver doit survenir pour dévorer et faire mourir les mauvaises herbes qui poussent, et qui ont accoutumé de consumer sa substance. La sainte Vierge et Notre-Seigneur, qui est le bon grain de l'Évangile, n'avaient pas besoin d'un hiver si fâcheux; car il n'y avait rien en eux à faire mourir. Mais il n'en est pas
de même de votre fond, non plus que, de celui de tous les hommes. Bien qu'il porte au milieu de soi la grâce de Jésus-Christ, il ne laisse pas de pousser et de produire mille mauvais sentiments de complaisance, d'amour^propre , d'estime et de retour sur soi , qui sont les mauvaises herbes, qui consument la grâce de Notre- Seigneur et la substance du bon grain , en sorte qu'il est de la dernière nécessité que ces hivers fâcheux et ces saisons de rigueur passent sur l'âme que Dieu désire de purifier, et dont il veut tirer des fruits de vie. Jésus-Christ, tout saint qu'il était, et sa Mère, quoique toute pure, ont passé par ces épreuves pour notre exemple, et non pour leur nécessité. Il a fallu que notre délicatesse ait opéré en eux cette rigueur, et que pour nous adoucir nos douleurs ils en fussent accablés les premiers. Que peuvent dire les serviteurs et les servantes, si les maîtres et les maltresses sont traités de la sorte?
Pour la seconde de vos lettres, quoiqu'elle soit remplie de sujets très sensibles, elle m'a beaucoup soulagé et consolé, voyant le désir que Dieu vous donne de vous unir à votre cher Époux, qui sans doute languira toujours jusqu'au jour de votre solitude entière, où il veut que vous parveniez par les voies rudes et épineuses de la croix. Il veut que vous passiez par la mer Rouge, pour recevoir l'impression parfaite de sa loi en votre âme ; il veut que vous cheminiez par les déserts pour y goûter ensuite la manne; et qu'enfin vous parveniez à cette terre promise qui ne découle que le miel et le lait. Ayez donc bon courage. Cette mer Rouge s'ouvrira par la baguette du grand Moïse : la sainte direction du doux Jésus, le vrai et le divin Moïse, vous fera le chemin pour exécuter en
sa suavité et son efficace ordinaire ses adorables desseins et sa divine volonté , et enfin il vous délivrera de l'Egypte et de la captivité du siècle, sous laquelle vous gémissez depuis longtemps.
11 est bon que vous lisiez les moyens dont Dieu se servit, et à diverses reprises, pour délivrer son peuple, qui soupirait en son exil et dans cette terre étrangère sous Pharaon. Vous y verrez la patience et la douceur de Moïse et du peuple. C'est dans l'Exode, au second livre de l'Ancien Testament. Vous y verrez comme il faut tenter souvent, et prendre doucement et à diverses reprises vos ouvertures , desquelles vous tirerez un jour le fruit de votre gémissement et pénitence, et la récompense de votre fidélité. Vous pourrez commencer par celte belle et sainte ouverture que Dieu vous donne, et que vous me marquez si bien par votre lettre , qui est de demander en douceur, en humilité et en simplicité, la permission de votre retraite. L'effet fâcheux, et que vous ne sauriez remarquer qu'avec douleur, que votre présence opère dans ces cœurs, quoique vous ayez travaillé pour y en faire un tout contraire, est un signe que Dieu vous veut ailleurs. Ainsi, comme Moïse disait que Dieu voulait qu'il allât sacrifier avec son peuple , et vaquer à sa religion, dites de même que vous souhaitez fort votre retraite pour aller vaquer à Dieu en paix dans la solitude.