‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 265 sur 326 · LETTRE CCLXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXXXVI

A LA MÊUE (2) .

n l'exboite * refcevoir de la main de Dlea tontes les peines qnl lut arrivent, et & demeurer en paix, après avoir tenté Inutilement de sortir du lien où elle est.

Ma très chère et très honorée fille.

Je ne puis vous celer les sentiments de ma douleur et de ma compassion sur votre état; et, voyant ce que vous m'en mandez par votre dernière lettre, il me semhle que, comme Notre-Séigneur souffrait plus de maux de sa très sainte Mère que de ses propres peines, les peines que vous souffrez me sont mille fois plus sensibles que tous mes propres maux. Mais après avoir considéré toutes choses dans l'esprit de la foi, et avoir mis sous les pieds tout ce que peut souffrir la nature attendrie, qui ne doit espérer ni attendre autre chose en ce monde que la croix, puisque la souffrance est tout ce qu'elle mérite, je vous dirai que je me trouve comme un père qui voit les incisions des rasoirs que l'on en fait sur les apostumes de son enfant. D'une part, il en souffre lui-même et en ressent de vives douleurs; mais de r autre,il se voit obligé de souffrir que cesplaies lui soient faites, pour lui sauver la vie et lui procurer la santé.

Ma fille, il faut porter la croix. Vous êtes entré les mains de chirurgiens fâcheux, je le confesse ; ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils font : mais la main savante et experte de la sagesse de l'Esprit ^ qui les conduit sans qu'ils y pensent ni qu'ils le voient, vous fait ces maux pour le bien de votre âme, et pour faire sortir la boue

(1) C'est la LXIIie des imprimées.

(2) Le dernier alinéa montre clairement que M. Olier parle à M"»^ de Saujon, qui avait tenté, mais inutilement, de ({uitter la cour de Blois.

etl'apostume de votre intérieur. ma fille, que d'ulcères, d'ordures et de maux cachés nous portons dans notre intérieur, que Dieu seul connaît et veut guérir !

Notre bon Dieu, ce père si aimable, dont la nature est la bonté même, et qui n'use de sévérité qu'avec peine et douleur, voit sans doute la nécessité des souffrances qu'il nous fait endurer par sa sagesse inexplicable. Prêtons le cou au joug de Dieu, portons avec respect les coups de sa divine providence, et nous assurons qu'ils sont tous nécessaires, puisqu'il ne met pas son plaisir à affliger ni à tourmenter ses pauvres créatures. La première condition de rhomjpae était un état de béatitude dans le paradis terrestre, ce qui marque la première inclination de Dieu sur les hommes ; mais la seconde a été de croix. Le premier état a perdu tous les hommes, mais le second les a sauvés ; en sorte que maintenant plus la croix est sévère, plus le salut et la gloire est certaine. Notre grand Père fait sur nous comme il a fait sur son premier-né : il l'a le plus affligé de tous pour le rendre le plus glorieux de tous. C'est ainsi qu'il en use envers les autres. Ce Père adorable, qui voulait rendre son Fils l'ornement et la lumière du ciel, la gloire et l'éclat de tous les bienheureux, l'a traité de la même manière qu'un grand orfèvre traite une belle pierre de diamant, sur laquelle, avec mille coups différents, il forme mille faces pour la rendre plus brillante et plus belle.

Ce divin Père de l'amour qui vous a tiré, comme dit l'Apôtre, de la pierre angulaire, c'est-à-dire de son Fils , veut faire sur vous ce qu'il a fait sur lui : il vous veut donner mille coups, afin de vous donner mille beaux jours pour le temps et pour l'éternité. Demeurez seulement en patience, et laissez-vous entre les mains

de cet orfèvre ckaritaBle etbien-aimé, qui sait la place et le lieu qu'il vous destine, pour vous enchâsser en la couronne de son Fils. Ne refusez point des coups si précieux, qui ne vont qu'à ôter de vous le surperflu, et à vous rendre polie, unie, agréable et belle aux yeux de ce divin Époux. Il faut donner le temps à Dieu de faire son^ouvrage. Il a présentement en main le marteau, et il s'en sert d'une manière sortable à votre condition et à votre état. Il y en a peu d'autres au monde qui vous fussent si convenables, et qui pussent servir plus avantageusement et plus utilement à votre salut.

Ce n'est pas à nous à choisir notre croix : ce n'est pas à nous à choisir les instruments de notre passion : ce n'est pas à nous à donner, ni à aiguiser les lancettes ou les rasoirs des chirurgiens. C'est à nous à souffrir, et à porter en patience les plaies qui nous sont faites et les coups qui nous sont imposés par la justice divine, sous le voile et l'extérieur des créatures qui nous exercent. Respectez en ces personnes Jésus-Christ et son Père, qui sous eux vous crucifient, et qui sous eux vous font beaucoup de bien. Regardez les choses en la foi : oubliez-vous vous-même : quittez tout regard des créatures, et vivez comme^s'il n'y avait que Dieu et vous au monde, pour ne voir en toutes choses que lui seul, de qui vous voulez tout recevoir avec respect. Que la justice ou l'amour, que la sagesse ou la puissance, que la miséricorde ou la rigueur de Dieu agissent sur nous, tout est également adorable : car toutes les grandeurs et les perfections de Dieu sont Dieu même.

Ainsi, ma fille, pour le peu de temps que nous avons à vivre, soyons toujours en Jésus-Christ soumis au Père, pour porter avec vénération , amour, louange et souveraine religion tous les états où il nous met. C'est ce

divin Tout qui vous a mise en celui où vous êtes. Il vous a donné quelque lieu de croire, par des raisons très pures ettrès saintes, qu'il voulait que vous en sortissiez. Vous avez fait pour cela vos efforts et votre tentative. Demeurez maintenant en paix, jusqu'à ce qu'il vous manifeste, par d'autres ouvertures plus fortes et plus évidentes, sa sainte volonté.

C'est assez, ma chère fille, qui m'êtes mille fois plus tendre et plus chère, à cette heure que je vous vois dans la pressure et dans la tribulation. Ce temps ici est précieux : c'est le temps des richesses chrétiennes : c'est le temps de la moisson éternelle et divine : c'est le temps de nous préparer à l'union parfaite du paradis. Il me semble que vous êtes comme la croix deNotre-Seigneur, de laquelle on ôta l'écorce pour l'aplanir, afin que notre divin Maître y fût uni plus intimement. Notre aimable Tout ôte de vous présentement le superflu et l'inutile, pour vous mettre en état d'être unie plus intimement à son cher Fils. L'honneur est grand, la disposition en est pénible ; mais la possession un jour en sera très heureuse.

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