‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 276 sur 326 · A UNE DAME QUI VENAIT DE SE METTRE SOUS SA DIRECTION · texte numérisé non relu

A UNE DAME QUI VENAIT DE SE METTRE SOUS SA DIRECTION

Il l'exliorte ft coopérer ft la grâce par la pratique des vertus et à s'bumiller pour établir la vie de Jésus-Gbrlst en elle.

Madame et très honorée fille en Jésus-Christ,

Puisqu'il plaît à la divine providence me charger de votre àme très chère, et qu'il vous donne en même temps la confiance de suivre ses avis en ma bouche pour le progrès de votre intérieur, je dois avec fidélité répondre à la grâce qui m'y appelle et à la confiance de votre cœur qui le désire. Et comme vous avez voulu que je vous misse par écrit quelque petit mémoire sur le sujet de l'humilité, j'ai tracé ces lignes pour obéir à votre désir que je crois être celui de Dieu, puisqu'il est si utile et si important à l'état présent de votre âme, qui ayant été jusqu'à maintenant prévenue par les grâces divines qui sont comme autant de semonces et de semences de la perfection chrétienne , elles ont maintenant besoin d'être cultivées pour les faire germer en votre cœur et y produire le fruit des solides vertus, hors de quoi il n'y a rien de stable en la perfection chrétienne.

Souvenez-vous, ma fille, que l'ange visitant et aborr

(1) Sur l'autographe que la LXXXIX* des imprimées a-bien reproduit et dont elle a conservé les deux derniers alinéas qui sont perdus en autographe. La date de cette lettre et de toutes celles qui vont suivre n'a pu être fixée, même approximativement.

dant la sainte Vierge, il lui dit : Je vous salue pleine de grâce ; ensuite de quoi elle put coopérer de son côté, et donner son consentement pour former Jésus-Christ dedans elle. C'était pour avertir l'âme fidèle et l'épouse du Saint-Esprit en laquelle Notre -Seigneur se doit former intérieurement, que ce n'est pas assez d'avoir été prévenue par ses grâces, quand même vous en auriez été remplie comme la sainte Vierge, il faut outre cela travailler courageusement et fortement par la coopération fidèle à l'esprit, pour former en votre âme toutes les vertus chrétiennes, qui sont le Christ que l'Apôtre désire qu'on forme dans son cœur.

Ma fille, à qui je dois fidélité pour l'établissement solide du Fils de Dieu en vous, croyez-moi en cette vérité dont j'ai expérience depuis longtemps, c'est que les grâces de Dieu sont douces et agréables et même fort précieuses; mais elles passent promptement et s'écoulent de l'âme avec la visite de Dieu, laquelle demeure, après qu'elle s'est écoulée, toute nue et sans fruit. Les grâces passagères ne minent point le fonds et ne le pénètrent pas, pour arracher les pierres ni les racines qui germent les ronces et les épines dans les œuvres de l'homme.

Il n'y a rien, ma fille, que les vertus solides de Jésus- Christ, qui vont creuser à fond l'impureté du cœur, qui vident sa vie maligne et qui, jetant les semences de la vie chrétienne au fond du cœur à la place de celle du péché, y font prendre racine â cet arbre de vie qui produit après des fruits stables et permanents en l'âme du chrétien.

Et en particulier de toutes les vertus chrétiennes, il n'est rien de plus utile et de plus nécessaire que la sainte vertu d'humilité, à laquelle vous désirez vous

exercer, laquelle doit servir comme de fondement à tout votre édifice intérieur, en suivant les ordres du Fils de Dieu qui veut que l'on assure son bâtiment sur cette pierre ferme, afin que les vents des vanités et les agitations du siècle ne puissent le ruiner, ce qui arrive à tous ces édifices de dévotion que l'on élève sur le sable mouvant, sans avoir creusé auparavant jusqu'à la terre ferme, pour y poser les pierres fondamentales qui soutiennent cet édifice inébranlablement.

Allons donc, ma fille, avec courage en l'entreprise de cet œuvre; aidée de la sagesse et des conseils de Jésus-Christ, ne craignez point de blesser ou de briser le cœur d'Adam pour préparer une demeure à votre Dieu; ne vous lassez jamais dedans cette entreprise et, quoique vous voyiez qu'il vous faille creuser profondément, comme le dit saint Augustin, sou venez- vous que l'édifice doit être haut et que la résidence d'un Dieu demande capacité très profonde et très vaste.

ma fille, s'écrie le prophète, que la maison de Dieu est grande et que le lieu de sa possession est vaste et étendu ! Il faut un grand cœur à son Dieu ; il ne faut rien de petit, de rétréci, ni de chétif. Dieu est grand en lui-même et de même le cœur de ceux où il habite pleinement. Tout est à lui, ma fille ; il ne vous a point acquise à demi et ne s'est point donné à demi pour vous-même. Il veut tout votre cœur et toute Tétendue de votre âme ; il lui faut tout laisser et détruire entièrement ce qui lui est contraire et opposé en votre cœur.

Je vous ai marqué en abrégé, dans l'exercice suivant, les voies par lesquelles vous pouvez parvenir à l'établissement de la sainte vertu d'humilité en votre âme, où vous remarquerez le soin et l'assidiûté qu'il faut

avoir, par le moyen de l'oraison tant mentale que vocale, tant par les oraisons jaculatoires que continues , par pénitences , mortifications, bonnes œuvres, tentations et tant d'autres moyens qui nous doivent tenir en garde dessus nous, et veiller continuellement à vider le fond malin qui s'écoule de notre chair en l'âme, pour y insinuer à la place, avec soin et vigilance, le fond de la vie chrétienne et des vertus de Jésus- Christ , en particulier de son humilité , qui est opposée au vice capital de la nature humaine et qui, de même que les autres vertus de l'Évangile, ne s'acquièrent qu'en travaillant avec vigilance, fidélité, persévérance et enfin, comme le dit expressément Notre- Seigneur, avec grande violence à la chair et à la vieille créature, qui se voit arracher ses entrailles, qui se voit jeûner et dépérir de faim , en tous ses appétits malins , et qui enfin se sent dessécher et épuiser à tout moment en sa vie de péché.

Ma fille, qui prétendra trouver une autre voie pour s'établir solidement dans les vertus chrétiennes, il se trompera grossièrement et je lui donne peu de jours pour en faire l'expérience. Je dis, bien plus, que Dieu, quand il veut par infusion répandre les vertus dans les âmes, ce qui n'est pas donné au commun de l'Église, il ne le fait jamais que par des renversements, par des épuisements, des agonies et délaissements qui sont mille fois plus pénibles que les travaux communs et ordinaires pour l'acquisition des vertus. La raison est visible ; c'est qu'à proportion de la plénitude de la vertu et de la perfection qu'il veut former et établir en l'âme, il se doit préparer une place plus vaste et étendue en l'âme; et, à proportion de la perfection qu'il prémédite, l'épuisement de la créature

et son exinanition et anéantissement est plus entier.

Et encore Dieu n'use pas de cette voie d'infusion que sur les âmes qu'il voit fidèles et résolues au travail et à la violence. Il opère en leur âme par ces manières extraordinaires au milieu des sueurs, des travaux et de leurs exercices pénibles, qui seuls ne seraient suffisants d'opérer tout ce qu'il veut en ces âmes et par ces âmes, desquelles, comme il s'en veut souvent servir pour des œuvres avancées, il fait par ces opérations puissantes et véhémentes en peu de mois ce qu'elles ne pourraient acquérir en quantité d'années.

Allons, ma fille, et donnons lieu à Dieu, par la fidélité aux exercices de la vertu, de s'obligera mettre luimême sa main puissante à son œuvre. Dites-lui souvent, suivant les* dispositions que Jésus, votre Époux, vous a conmiuniquées, et selon les sentiments qu'il vous donne de vouloir vivre et mourir en lui dans son esprit d'hostie ; mais dites-le dans l'esprit de feu du grand saint Augustin : Grand Dieu, coupez, brûlez, immolez, consommez cette victime par tel sacrifice qu'il vous plaira. Crucifiez, mortifiez et ensevelissez, si vous voulez, cette hostie dans l'ignominie, dans la pauvreté et dans la souffrance avec votre FUs crucifié, mort et enseveli. Je vous demande d'y être unie inséparablement, et en la vie et en la mort; ne voulant pas souffrir un seul moment d'adhérence à la vie maligne de la chair j qui vous est si odieuse , et qui est si ennemie de votre amour.

Je vous demande encore, par votre charité,"que vous me rendiez digne de prendre quelque part à la vie nouvelle de votre Fils, ne pouvant plus souffrir de vivre intérieurement d'une autre vie que de la sienne, qui n'est autre ici-bas que la vie de la foi et de la cha-

rité, pour n'agir plus que dans cette lumière, dans la conduite de ce saint mouvement, et dans l'espérance de vivre ensuite de votre vie parfaite en la consommation de votre gloire.

Ce sont là les desseins de Dieu sur toute son Église, comme le dit saint Paul : et ce sont aussi en particulier ses desseins sur votre âme, qu'il se veut préparer comme une épouse sans tache , et qui n'a aucune ride de la vieille créature , pour la revêtir des beautés et des attraits intérieurs de ses vertus, et de la splendeur de sa grâce divine. C'est à quoi vous invite de travailler uniquement celui qui est, en Jésus-Christ, votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur et pasteur.

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