LETTRE CCCXXVI
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES (2)
11 lui conseille de ne point tant penser a ses pécbes, cette vue pouvant avoir pour elle des suites f&clieuses.
Ma très chère fille , Je ne m'étonne pas de vos abattements et de vos
(1 et 2) C'était la CXXVI« des imprimées.
peines. Vous vous attachez trop à la vue de vos faiblesses, qui vous découragent et troublent votre paix. Si vous voulez la retrouver, contentez-vous des examens qu'on vous conseille; et, hors les temps qu'on vous a marqués pour penser à vos péchés, ne vous amusez point à toutes les pensées qui vous en viennent. Croyez-moi, vous ne devez pas tant envisager vos misères : et ces retours, qui pourraient être utiles à plusieurs , ne peuvent avoir en vous que des suites fâcheuses.
1. Le péché est un basilic. Il est si venimeux qu'il tue de son seul regard. A moins que d'avoir toujours votre contre-poison présent, qui est votre divin Jésus, vous ne sauriez le regarder sans être en danger d'être mortellement empoisonnée.
2. Cette vue vous affaiblit de jour en jour, comme vous le ressentez aussi par votre expérience; carne regardant continuellement que vos bassesses, vous n'avez rien qui vous relève, et qui vous corrige. La vue de vos misères vous décourage et vous abat, et rien ne vous soutient.
3. Votre âme, qui est l'image de Dieu, est créée pour faire les fonctions de Dieu même, et pour l'imiter dans ses opérations. Or Dieu ne se plait point à voir le péché. D'où vient qu'il le couvre, comme dit l'Écriture, c'est-à-dire qu'il le détruit et l'anéantit pour ne le point voir en nous. Et pour cela même il se fait homme, et met devant les yeux de son Père une nuée de sang, afin que notre nature étant unie à la nature divine, il l'enveloppe et ôte aux yeux de Dieu la vue de nos péchés, ne lui faisant voir que
— Probablement une personne du inonde.
notre propitiation. C'est pourquoi vous devez, après vos chutes, être fidèle à recourir d'abord à Jésns- Ctirist pour vous revêtir de lui, selon le conseil de l'Apôtre : Induimini Dominum Jesum Christum; vous arrêtant beaucoup plus à envisager amoureusement ses bontés et ses miséricordes sur vous , que les misères dont il vous retire.
4. Nous sommes nés pour voir les grandeurs de Dieu et nous y conformer; notre âme est faite pour contempler ces beautés éternelles, et non pas ces monstres : et quand ce ne serait que le détour de sa fin pour s'attachera ces bassesses, cela l'ennuie. et l'abat étrangement.
5. Vous faîtes tort à la miséricorde de Dieu, qui est infinie, quand, après avoir détesté votre péché et vous être relevé de votre chute, vous ne voulez point perdre la vue de ce que vous avez fait, comme si vous entriez en défiance de sa bonté.
6. Ne craignez-vous point aussi de choquer votre divin Sauveur, qui est votre propitiation, qui a satisfait au delà de ce que méritaient tous vos péchés, et eu qui vous trouverez de quoi satisfaire pour un million de crimes et pour cent mille nouveaux mondes?
7. Croyez- vous avoir un fond de malice en l'âme d'une égale étendue à la bonté de Dieu, qui est infinie en son origine, en elle-même et en ses effets? Après tout cela voyez si vous avez raison de vous laisser abattre comme vous faites par la vue de vos fautes; et si ! vous en étant humiliée devant Dieu , vous n'avez pas tout sujet de retourner à lui en confiance , sans perdre la paix et le calme intérieur, dans le temps même de vos gémissements et de vos larmes.
LETTRE GGCXXVII (1).
Pour fortifler son âme trop timide, Il lui montre les snjets qu'il a de se confier en Dieu.
Monsieur,
La vue de vos faiblesses vous décourag'e trop. Il faut avoir plus de confiance en la bonté de Dieu. Ce qu'il a fait pour votre salut est une marque qu'il vous aime, et ses miséricordes sont plus grandes sur vous que vous ne les concevez. Si vous aviez les yeux aussi ouverts à son amour et aux motifs qui vous devraient obliger de vous confier en lui, comme vous les avez ouverts à vos misères et à ces sujets qui vous abattent, vous seriez bientôt délivré de vos peines. Car soit qu'elles naissent de votre propre infirmité, ou de la multitude de vos péchés, tout cela ne vous paraîtrait rien auprès de l'étendue des biens, qu'une foi vive et constante vous ferait trouver en Jésus-Christ.
Je vous conseille d'avoir souvent en vue sa miséricorde infinie, qui absorbe tout péché, comme une fournaise ardente consume en un moment un brin de paille, ou comme le vaste océan absorbe dans son sein un grain de sable qu'on y jette. La miséricorde de Dieu n'a point de bornes; elle est immense, et nos péchés devant elle ne sont rien qu'un atome. Sa grande gloire est d'engloutir les plus grands crimes. Plus elle en absorbe, et plus elle parait éclatante. De la multitude de nos péchés et de nos misères immenses , il prend sujet de faire paraître sa puissance , et d'exal-
(1) C'est la LYIII^ des imprimées.
ter la grandeur infinie de sa bonté. C'est là le grand fondement de la confiance chrétienne, dont vous devez vous servir souvent, pour vous soutenir dans vos abattements, et pour vous fortifier contre vos craintes.
Vous pouvez encore regarder l'infinité des satisfactions et des mérites de Jésus-Christ, qui a plus satisfait à Dieu que nos péchés n'ont démérité, et qui lui a rendu plus de gloire que les crimes de tout le monde ne lui avaient fait de déshonneur. L'offrande que l'on fait à Dieu de Jésus-Christ son Fils, est d'un prix et d'une valeur infinie. Elle contient de quoi payer toutes nos dettes, et de quoi lui satisfaire en justice pour tous nos péchés; en sorte que nous lui pouvons dire en toute confiance : Mon Dieu, je vous paie tout ce que je vous dois, et au delà. 11 est vrai que pour cela il faut se mettre en grâce; il faut se réconcilier avec lui; il faut s'unir à Jésus-Christ par le sacrement de pénitence, afin qu'il nous revête de sa mort et de sa passion. Mais ayant dans votre pauvreté un si puissant secours, et trouvant en ce divin Sauveur de quoi suppléer à votre indigence et à vos infirmités, ne devez-vous pas vous confier en lui et vous abandonner à son amour?
Jetez aussi les yeux sur l'immensité des moyens que Jésus-Christ nous a mérités dans l'Église: son corps, son sang, ses sacrements et sa parole, avec les opérations si puissantes de son divin esprit. Tant de secours et de remèdes divins pourraient-ils bien vous laisser encore quelque défiance et quelque doute de son amour? Il a vu trois ennemis capitaux, qui assiégeaient notre àme : la chair, le diable et le monde. Contre la chair il a mis en nous son esprit, qui lui est tout contraire, qui la combat sans cesse , et qui avec notre consentement est infiniment plus fort qu'elle ne
l'est dans ses plus violentes agitations et ses plus grandes révoltes. Contre le diable qui nous assiège, il nous a donné, entre mille autres secours, les anges qui nous embrassent, nous protègent, et nous élèvent audessus de toutes les tentations. Il leur a même commandé, comme dit le Prophète, d'avoir soin de nous et de nous garder en toutes nos voies; et ils nous portent en leurs mains et nous soutiennent, pour nous empêcher non seulement de tomber, mais de faire aucun faux pas. Contre le monde, il nous a mis en son Église, qui est une forteresse invincible, et un rempart d'une dernière sûreté, où se trouvent la force des saints du ciel, l'exemple de leur vertu, le secours de leurs prières et la faveur de leurs influences; la société des justes en la terre, qui nous relèvent par leur zèle, qui nous excitent par leur parole, qui nous entraînent dans la foule de leurs bonnes œuvres, et qui nous donnent part à leurs sacrifices et à leurs mortifications continuelles. Ces avantages sont si grands, que si vous y voulez faire de temps en temps quelque peu d'attention, et ouvrir les yeux aux biens immenses que la foi vous promet, vous serez bientôt délivré de vos défiances et de vos peines. C'est la grâce que je demanderai pour vous à Notre-Seigneur.
LETTRE CCCXXVm (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Il rinstrnlt et la prépare aux tentations et anx combats intérieurs.
Ma très chère fille, Je ne puis vous laisser plus longtemps dans l'état
(1) C'est la XXV* des imprimées.
OÙ je VOUS ai vue, sans vous dire un mot de consolation, qui est tiré de l'Écriture sainte, et qui est celui dont Dieu même se servit autrefois pour préparer au combat un de ses serviteurs. Mon fils y lui-dit-il, préparez votre âme à la tentation, et portez en patience le fardeau de la peine.
Les enfants de Dieu, qui sont nés à la vie de leur Père, se voient bientôt exercés par ses soins; elle désir qu'il a de les faire croître en sa vertu, et de les affermir dans ses voies, fait qu'ils ne sont pas longtemps sans se voir attaqués, et sans être obligés de combattre. C'est pour cela qu'après le baptême, qui est le sacrement de leur naissance, il a institué la confirmation où ils sont enrôlés en sa milice, et où le Saint-Esprit leur est donné, non plus seulement comme un esprit saint qui les vivifie, mais comme un esprit de force et de vertu, qui, les rendant des hommes parfaits en Jésus-Christ , les met en même temps au rang de ses soldats. C'est pourquoi ils doivent combattrç courageusement contre le diable, et résiter à ses tentations, considérant que Jésus- Christ est vivant en eux comme dans ses membres, pour y continuer ses victoires et ses triomphes sur ses ennemis. En effet, sa joie est de combattre en eux, et sa gloire est de vaincre dans les siens; et il lui est plus glorieux et plus honorable de vaincre dans des vaisseaux d'infirmité, que de remporter par luimême la victoire sur ses ennemis.
11 faut donc, suivant ses desseins, vous résoudre à la tentation et au combat; car Dieu ne veut pas laisser son Fils et son Esprit inutiles en vous. S'il commence à vous visiter, bénissez-le dé tout votre cœur, et sachez qu'il est proche de vous dans la tribulation. Il vous l'a déjà fait paraître , vous ayant tenue retirée de tout
consentement et de toute adhérence à votre peine. La tentation se change en mérite quand on a résisté, et on ne saurait espérer la couronne^ que l'on n'ait légitimement combattu, comme dit l'Apôtre.
Adieu, ma fille. Je suis tout vôtre en Jésus- Christ.
Je vous dirai encore ce mot : Que Dieu tire toujours le profit et le progrès de l'âme dans la tentation, et que le dernier malheur du diable est de se vouloir approcher des âmes humiliées , et qui cherchent Jésus- Christ en vérité.