LETTRE CCCXXIX
A UNE PERSONNE QU'lL DIRIGEAIT (2).
Que ceux qui se donnent à Dieu doivent commencer par la mortiflcatîon d'eux-mêmes.
Monsieur,
J'ai eu bien de la joie de votre changement; mais j'en aurais bien davantage, si je vous voyais travailler plus que vous ne faites à vous mortifier. C'est par là qu'il faut commencer la vie intérieure et divine. Sans cela vous ne ferez jamais rien, et tous vos autres exercices vous seront inutiles. Ce seront des onguents qui refermeront vos plaies, mais qui ne les guériront jamais parfaitement; qui couvriront vos apostumes, mais qui n'en évacueront pas toute la corruption. Tout n'est que flatterie et qu'abus en celui qui n'agit point sur ce principe.
(1) C'est la CLXXXVI^ des imprimées.
(2) C'était probablement un homme du monde, peut-être le marquis de Fénelon ou quelque autre de ces gentilshommes qui se mirent sous la conduite de M. Olier, et qu'il fit rapidement avancer dans la voie de la perfection. {Vie de M. Olier, t. II, p. 245 et suiv.)
C'est pourquoi il faut vous résoudre de travailler en la vertu du Saint-Esprit à la mortification de vousmême. Si vous y êtes fidèle, vous verrez que votre oraison en ira mieux, et que votre âme s'y purifiant de plus en plus, y sera préparée à l'union intime avec Dieu, à l'adoration de ses grandeurs et à la contemplation de ses beautés, pour être enfin abîmée en ce vaste océan de l'essence divine.
Faites aussi une attention particulière à vos voies, qui ont été jusqu'à cette heure dans vos inclinations, et dans vos propres mouvements, que vous avez suivis en la plupart des choses, et vous remarquerez le besoin que vous avez de vous humilier, de vous confondre devant Dieu, et de faire pénitence. Voyez combien d'années se sont passées à vivre selon vous-même, ne vous mortifiant en rien , mais vous fâchant de tout ce qui se présentait et qui n'était pas selon votre gré. Voyez combien d'impatiences auxquelles vous adhérez encore tous les jours, combien de désirs propres que vous suivez, et combien vous vivez en cet air qui ne sent point la vie chrétienne, mais la vie de ceux qui ne réconnaissent point en eux d'autre principe ni d'autre règle de conduite, qu'eux-mêmes et leurs désirs. Travaillez soigneusement à retrancher cette vie des passions et de la chair, pour ne vivre que de celle de l'Esprit, qui vous a été donné par le baptême. C'est là proprement la vocation des chrétiens et le terme de tous les exercices de piété.