‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 283 sur 326 · LETTRE CCCXXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXX

Qu'il ne tant pas que l'ftme s'attacbe aux goûts ni aux consolations sensibles dans le service de Dieu.

Monsieur,

Vous devez continuer à invoquer vocalement le Saint-Esprit, et à ne pas avoir égard à l'interruption du sentiment dont vous me voulez parler; car il ne faut guères vous arrêter à ces petits goûts, qui servent souvent d'amusement à l'âme pour empêcher le plus solide , et qui, nourrissant notre amour-propre , nous donnent une vaine estime de nous-mêmes. Il est très dangereux de s'accoutumer à vivre dans la dépendance de ces goûts, parce que, quand on vient ensuite à en être privé, on demeure abattu, fainéant, et comme impuissant à rien faire.

C'est pourquoi il faut que, sans dépendre de ces douceurs et de ces consolations, vous suiviez ce que la foi vous apprend. Quoiqu'on ne sente rien, il faut agir toujours courageusement. La foi et la charité, qui sont les véritables principes de nos actions, ont cet avantage qu'elles ne sont point du tout sensibles. Mais pour les sentiments, ils sont imparfaits, fautifs et fort changeants, aussi bien que l'imagination et la lumière particulière. La foi, dit l'Écriture sainte, est la vie du juste : ainsi consultez-la toujours en tout ce que vous avez à faire. Voyez, avant que de vous déterminer, ce qu'elle vous conseille; regardez ce que Notre-Seigneur

(1) C'est la CXXX« des imprimées.

VOUS enseigne en ses actions, et agissez ainsi rondement, courageusement et charitablement.

C'est de là que vient la difficulté que vous avez de faire des actes de vertu, lorsque vous connaissez qu'il les faut faire, et que le sentiment ne vous y porte pas, ni aucune obligation extérieure. Car si la foi vous conduisait, qui vous apprend qu'étant chrétien il faut aimer votre prochain comme Jésus-Christ vous a aimé ; si vous agissiez selon la foi pure, qui vous enseigne que votre péché vous rend insupportable à toute créature, qu'il vous rend indigne de subsister, que vous méritez d'être anéanti, et même d'être dans l'enfer; vous auriez de la peine à avoir de l'aversion de personne, n'en voyant point de plus coupable que vous. Et si vous sentiez quelque répugnance, ou même quelque aversion dans le sentiment, vous ne laisseriez pas de lui rendre tous les devoirs que la charité demande, sans vous troubler de ce qui se passe en votre sentiment, puisque vous n'en êtes pas le maître absolu. Notre-Seigneur voulait la mort de la croix, quoique selon le sentiment de la partie inférieure, il y eût grande répugnance. Ainsi il ne faut point vous mettre en peine du sentiment, pourvu que votre esprit soit dans les dispositions que la foi vous enseigne. De là, jugez combien peu on se doit fier au sentiment. Je prie Notre-Seigneur de vous instruire de cette vérité, laquelle vous doit être une règle suffisante pour vous sanctifier.

LETTRE CCCXXXl (1).

A UNE DAME, SA FILLE SPIRITUELLE (2)

Il lui montre que pour être embrasée de l'amour divin son âme a besoin d'abord d'être puriaée et qu'elle doit à cet effet passer par le creuset des peines Intérieures.

Madame,

La vie présente est si impure et l'esprit de Dieu est si saint que, s'il ne crucifie toute la chair et qu'il ne purifie la malignité d'Adam qui abreuve notre âme, il ne peut faire aucune œuvre de sainteté par nous ni élever aucun édifice solide et parfait de sainteté dedans nous-même. C'est pour cela, Madame, que vous devez être en croix et vous laisser à l'ouvrier qui fait cet adorable ouvrage de la rénovation de sa divine ressemblance. Il faut que pour cela il bannisse l'impur qui est caché de toute part en nous, et qu'il mette dehors ce venin glissé dans les replis les plus intimes et les plus cachés de nous-même. Le feu du purgatoire, lequel est destiné pour purger et pour consommer tout l'impur de notre âme, il l'abreuve et la remplit de flammes très violentes et très ardentes, ne laissant aucune de ses puissances qui ne soit plongée et consommée en ce feu de justice, même pour les préparer à la sainteté de Dieu, qui ne s'insinuera jamais en nous et ne nous remplira de lui, si l'âme n'est purgée de sa malignité.

Madame, c'est l'exercice du saint amour de Dieu sur vous, purifiant le fond de votre âme et le siège de sa demeure, qui vous afflige et vous dévore en vous préparant à la possession et à la plénitude de son être éternel et divin. Il vous fait faire l'exercice, par amour et

(1) Sur l'autographe.

(2) Peut-être la princesse douairière de Condé.

avec mérite, que, par soumission aux ordres de la justice, vous porteriez hors de la vie présente en l'autre monde. Ma chère Madame, il faut être victime du saint Amour, il faut être englouti et consommé en lui, mais par la voie pénible du dépouillement intérieur et spirituel de vous-même, qui est la difficulté principale et la peine la plus sensible à porter.

Nous avons tous un million de choses impures que nous ne connaissons pas, mais que l'intelligence de Dieu et sa clarté perçante pénètrent et voient en nous, de quoi il prend plaisir de nous purifier et de nous séparer par sa sainte présence; ce qui nous fait souffrir des maux extrêmes, sans voir pourtant le fruit qu'elles opèrent et l'établissement de Dieu que cela forme et avance dans nous. Il faut être ainsi en foi entre les mains de Dieu, qui fait son œuvre comme il lui plaît, qui l'avance en ce qu'il lui plaît et le fait toujours avec une sagesse immense et une bonté pareille, de laquelle vous devez louer, honorer, aimer et glorifier Dieu, ne vous souciant point de ce qu'il y opère, mais sachant, en la foi que vous lui devez, qu'il le fait en grande sainteté pour la perfection de votre âme et sa très grande gloire.

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