‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 284 sur 326 · LETTRE CCCXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXXII

Qae l'abstinence est ponr cette vie, et la jouissance poar rautre.

Monsieur, Pour vous délivrer de vos peines et rendre le calme

(1) C'est la CCXL« des imprimées.

(2) Probablement un homme du monde : peut-être le marquis de Fénelon.

à votre âme, il ne faudrait que bien établir dans votre cœur cette grande maxime, dont je vous ai souvent entretenu , savoir, que l'abstinence est pour celte vie et la jouissance pour l'autre. Si vous en étiez une fois pleinement convaincu, bien loin de vous plaindre en l'état où vous êtes, vous ne soupireriez le reste de votre vie qu'après la croix, et votre joie serait d'être dans la nudité et la privation universelle qui présentement vous afflige. Rien ne vous paraîtrait plus beau que la pauvreté, rien de plus aimable que le mépris, rien de plus précieux que la souffrance , et vous diriez de grand cœur, avec saint Paul, que vous ne voulez point d'autre gloire en cette vie ni d'autre partage que la croix : Ahsit mihi gloriarï, nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi.

C'est là l'état et la disposition des vrais chrétiens, qui, s' étant engagés dans le baptême à suivre Jésus- Christ, doivent comme lui vivre ici-bas dans l'abstinence des choses inutiles de ce monde, et même dans la sobriété des choses nécessaires, mais dans une sobriété sainte, qui porte toujours avec soi l'amour et le désir de leur privation. C'est pourquoi saint Paul les instruisant dans une de ses épitres : Que ceux qui achètent, leur dit-il, soient comme ne possédant point ; car il ne faut qu'user des choses , et non pas en jouir. Et même il faut que ceux qui en usent, fassent comme s'ils n'en usaient point : Et qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur ; tant il faut se tenir en privation de toutes les choses du siècle, et en séparation universelle du plaisir même qu'on pourrait goûter dans leur usage. La figure de ce monde passe, dit ce même apôtre : Prseterit figura hujus mundi. Quelle folie donc de vouloir s'attacher à ce qui passe et dépérit, et qui après

tout nous doit être enlevé par la mort! L'esprit de religion demande qu'on n'attende pas alors à s'en séparer, mais que durant la vie on sacrifie à Dieu toutes ces choses; parce que, comme leur possession met en nous obstacle à sa vie, il a d'autant plus de lieu de s'établir parfaitement en nous, qu'il nous trouve pour son amour dans de plus grandes privations, pour lesquelles il nous rend toujours le centuple , non seulement dans le ciel, mais même sur la terre et durant cette vie.

Or ces privations doivent être si universelles, qu'elles s'étendent jusqu'aux privations intérieures, et au dénûment des goûts, des suavités et des lumières sensibles de la grâce; en sorte que l'âme soit dans une totale abstinence de ce qui lui peut plaire, et de ce qu'elle peut goûter hors Dieu, de qui seul elle se contente. Et c'est par là qu'elle est préparée à être possédée, remplie et vivifiée universellement de Dieu par la voie de la foi, qui est une voie qu'il faut d'autant plus désirer qu'étant pure, simple et nue, sans avoir rien de sensible, elle ne donne rien à l'âme qui l'occupe, l'amuse, et la nourrisse faussement; mais au contraire elle la rend plus capable de Dieu, qui ne trouvant rien en elle qui l'arrête et la remplisse, il demeure en elle l'unique qu'elle aime et qu'elle possède.

Quel bonheur que d'avoir ainsi tout un Dieu en sa possession! et quelle ne devrait point être votre joie , de voir que c'est à cette félicité qu'il vous appelle par ce dénûment et par cette grande privation où il vous met! Dieu est tellement jaloux de ses dons, qu'il ne peut souffrir que l'âme qui fait profession de l'aimer parfaitement, s'amuse à rien hors de lui, quelque saint et parfait qu'il paraisse. Il veut le cœur entier; encore le veut-il bien pur, pour en être aimé comme

il faut et comme il le mérite; car c'est pour ce sujet qu'il a donné son Saint-Esprit en la nouvelle loi, comme le supplément des créatures trop petites et trop faibles dans l'exercice de l'amour.

Il veut bien qu'on l'aime en toutes choses : il désire encore plus qu'on aime toutes choses en lui; mais toujours il veut que, sans s'amuser à Técorce, ce soit lui seul qu'on aime par-dessus tout. Prenez donc garde de ne vous point arrêter à la peine que vous sentez dans vos privations, et dans la séparation où vous êtes des créatures ; ne désirez point de les aimer ni d'en être aimé, et tenez-vous en paix dans votre dénùment, vous contentant de Dieu seul qui est toutes choses en éminence.

Oh ! qu'heureuse est l'âme qui est arrivée à ce point de pureté, d'unité et de sainteté en son amour, que d'être ainsi attachée à Dieu seul, et arrêtée au fixe regard de son parfait Amant !

C'est là où vous appellent la retraite, la solitude, l'abstinence et la séparation des créatures. Elles n'ont pas toutes un poison éclatant et rempli de splendeur, mais elles ont toujours un attrait secret et un philtre caché qui charme le cœur secrètement, et qui l'attire imperceptiblement à leur amour. Or c'est de ce venin que la providence de Dieu vous préserve par l'état de dénùment où il vous met, sans quoi vous auriez peine à ne point gauchir dans ses voies, et à ne point décliner de la pureté de sa conduite, en vous amusant à quelque créature.

Reconnaissez donc ses grandes miséricordes sur vous; adorez ses bontés; abandonnez-vous à son amour; et protestez-lui mille fois que vous ne voulez plus de vie que pour lui, que pour l'aimer, que pour

le servir dans l'état où il lui plaira de vous mettre, en un mot que pour vous sacrifier entièrement à lui en toutes les manières qu'il le désirera pour sa plus grande gloire.

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