‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 285 sur 326 · LETTRE CCCXXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXXIII

A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES

Que la mortiflcation da propre esprit est nécessaire pour le rendre souple an service de Dieu.

Ma très chère fille.

Je VOUS écris une seconde lettre, pour vous dire que vous aviez besoin que Notre-Seigneur vous renversât l'esprit, ainsi qu'il fait à toutes ses grandes servantes. Comme l'esprit est la partie la plus utile à son service, il faut qu'il le rende souple pour lui être fidèle. Par la génération d'Adam, et depuis le péché, l'âme est comme ensevelie dans la chair ; elle lui obéit, elle écoute ses sollicitations, et elle lui est assujettie. Mais Notre-Seigneur veut, au contraire, qu'elle soit soumise à son Esprit, et que n'écoutant plus la chair, elle adhère aux conseils de Dieu. C'est pourquoi il permet qu'elle soit renversée, afin que ne tirant plus sa nourriture et son entretien de la terre, elle reçoive son aliment du ciel.

Il fait en cette rencontre comme l'on ferait d'un arbre que l'on déracinerait de la terre, d'où les racines tiraient leur nourriture, pour les tourner vers le ciel, et leur faire recevoir sa rosée et ses influences. C'est ce qui coûte à l'âme, mais c'est ce qui lui est nécessaire; car sans cela elle ne peut être parfaitement

(1) C'est la LXVIIe des imprimées.

assujettie à l'Esprit de son Dieu, et elle ne le sert qu'à demi. Aujourd'hui elle obéit, et non pas demain; aujourd'hui elle écoute la voix de son Époux, et demain elle n'y pensera pas. Si elle s'y soumet en une chose, elle ne s'y soumet pas en l'autre, parce qu'elle n'est pas totalement déprise et détachée d'elle-même. C'est pourquoi il faut que Dieu fasse ce coup, afin d'avoir une âme également fidèle en tout temps et en toutes rencontres. C'est une grâce à désirer et non pas à appréhender; grâce qui tout d'un coup détache et dépouille l'âme de toutes choses, et la dégage de toute servitude. Car d'autant plus que Dieu prétend de fidélité d'une personne, d'autant plus fortement renverse-t-il l'esprit humain pour le rendre plus souple, plus libre et plus dégagé. Qu'il soit béni à jamais, et qu'il opère puissamment dans les âmes selon ses divines conduites, et non pas selon les nôtres, dont nous devrions nous confondre , nous qui sommes si tendres à nous-mêmes, que nous ne pouvons souffrir une saignée, pour guérir d'une paralysie (1)*

LETTRE CGCXXXIV (2).

II rexhorte à se vider entièrement de tout, ponr se remplir

de Dien.

Monsieur,

Je ne puis vous exprimer la joie d'esprit que votre

(1) Ce trait final de la saignée redoutée, quoique destinée à guérir la paralysie, semble une allusion à la frayeur involontaire que laissa paraître M. Olier, en septembre 1653, lorsque le chirurgien, sans l'avoir prévenu, 1 ui donna des coups de rasoir dans les épaules. {Vie de M. Olier, t. Ilf, p. 440.)

(2 et 3) C'était la CLXXIV* des imprimées.

lettre me vient d'apporter, en y marquant visiblement le progrès de la charité sainte de Jésus-Christ, qui me parait vouloir remplir votre cœur de la plénitude de sa dilection , et la répandre en toutes les opérations de votre âme. Que la créature est heureuse qui commence à vivre de Dieu, qui opère en elle et par elle en toutes choses! Il n'y a rien qui donne à Dieu plus de joie en la vie présente, et qui lui prépare plus de gloire en la future. Ne mettez point d'obstacle à celte vie divine. Laissez-vous-en remplir en tout vousmême par le vide universel de toutes choses. Un Dieu seul vous remplisse et vous possède ; un Dieu seul est digne devons; et souffrez plutôt la perte de toute créature que de laisser occuper à qui que ce soit la place du grand Tout, en la moindre partie de votre cœur.

Ah ! si vous saviez la jalousie que Dieu me donne, comme à saint Paul, que votre intérieur soit possédé uniquement de ce céleste Époux ! Je ne puis vous l'exprimer. L'amour même de Jésus- Christ en vous, vous le doit faire sentir. Il n'y a rien qu'il aime et qu'il ait passion de posséder, comme votre âme. Pour la venir chercher, il est sorti du sein du Père où il habitait, où il était aimé uniquement , et où il avait toute l'étendue de son sein , pour son repos et pour sa joie. Qui pourra lui dénier son cœur entier? Oh! n'êtes-vous pas heureux qu'il veuille de vous et qu'il vous ait choisi entre mille ! Aimez celui qui vaut mieux que tout, et devant qui tout n'est rien , tout n'est que corruption, que vanité, que mensonge. Soyez à lui par-dessus tout, et me croyez en lui tout vôtre plus

— Au ton de la lettre, on soupçonne qu'elle a été écrite à un des jeunes ecclésiastiques formés par M. OUer au séminaire de Saint-Sulpice.

que jamais, et pour réternité s'il plaît à Jésus- Christ.

LETTRE GCCXXXV (1).

A UNE DAME, SA FILLE SPIRITUELLE

Il loi donne trots avis sar trois sortes de peines qu'elle avait, et l'exhorte surtout à bien porter sa croix.

Ma très clière fille.

J'ai reçu votre lettre par laquelle j'apprends trois choses principales de votre intérieur. La première est l'appréhension que vous avez que le dénombrement de vos chutes et de vos infirmités ne me rebute. Mais c'est au contraire ce qui augmente la tendresse et la charité de mon cœur, voyant votre candeur à les découvrir et la confiance pour en attendre les remèdes. Je bénis la bonté de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, qui permettent ces choses, pour humilier et anéantir l'orgueil qui s'élève toujours en nous , s'il n'est réprimé par ces chutes et par Texpérience de ces infirmités cachées. Un enfant réjouit infiniment son père, et trouve le vrai secret pour découvrir le fond de ses entrailles paternelles, quand il lui manifeste ses plaies et ses maux. Jésus est votre père en nous. Il est votre médecin, il est votre serviteur et votre ami, il vous est toutes choses ; et votre confiance en lui vous fera ressentir les effets de ces qualités sous la forme de sa créature, et par l'extérieur de son Église. Je ae suis qu'un fantôme, vous le savez; et je ne veux jamais être autre chose qu'une figure et un extérieur de Jésus-Christ. Malheur à moi, si je suis

(1) C'est la CCXXIII" des imprimées.

jamais en moi-même, et si je souffre rien en mon intérieur qui ne soit pas Jésus, ou qui ne vienne de lui I La seconde chose que je remarque dans votre lettre est la conduite dont vous usez quelquefois envers un sujet qui vous contriste. Je ne m'étonne pas que la nature se lasse quelquefois de ce qui lui déplaît et qui la rebute, quoique l'esprit en fasse bon usage. Il faut s'humilier de ce qu'on n'est pas dans le règne parfait de Jésus-Christ, et dans cet état où, la chair étant renouvelée aussi bien que l'esprit, ils seront tous deux dans des sentiments parfaitement semblables. En attendant, gémissons après notre consommation en Dieu, souffrant avec peine la charge de ce corps de péché, et prenant toujours de là un nouveau sujet de nous unir à Jésus-Christ anéanti sous notre chair.

Pour la troisième chose que je remarque dans votre lettre, c'est une croix que vous portez toujours, et dont, presque dans toutes les vôtres, vous me faites la grâce de me faire savoir quelque chose. Je vous dirai sur ce sujet ce que je me dis à moi-même dans de semblables peines, qui est un conseil dont intérieurement j'ai été plusieurs fois convaincu, et que je vois très saint en sa pratique. C'est de ne vous point occuper de votre peine, mais d'abandonner votre partie sensible à la douleur, ayant toujours l'esprit présent à Dieu, et vous élevant incessamment à lui au-dessus de toutes choses. Le regard de notre peine nous augmente le mal, et nous vidant de Dieu, elle nous occupe de nous; et cela n'est pas faire l'usage que Dieu prétend du trésor de la croix. Notre-Seigneur à la croix parle et s'occupe de son Père; le bon larron en fait de môme; mais le méchant se ronge

lui-même dans son supplice , et, rempli d'amertume et de rage sur soi, oublie Dieu pour penser à lui seul. Les âmes des élus dans le purgatoire, qui est le lieu où l'on apprend à faire le plus parfait usage de la douleur qui se puisse pratiquer, sont en élévation continuelle à Dieu, laissant aux flammes et aux feux à faire leur devoir sur elles. Mais pour les malheureuses âmes des damnés, elles sont toujours remplies de leurs maux, et appliquées à leurs tourments, ne faisant autre chose que se désespérer et enrager en elles-mêmes. Oh ! qu'il est doux à l'Amant de se voir aimé par l'épouse au milieu de ses maux ! Que Jésus , votre unique , est ravi de voir que ni les tourments ni les douleurs ne détachent point votre -esprit et votre âme de la parfaite liaison que vous avez avec lui!

Vous êtes une hostie, et l'hostie ne sait pas de quelle sorte de mort on la doit faire mourir : elle ne sait si c'est par l'holocauste, ou par un autre genre de sacrifice. Il faut qu'elle soit morte à son propre choix, et, comme elle n'a plus de droit sur elle-même, elle doit se tenir abandonnée au couteau et au feu du prêtre qui la doit immoler. Si c'est pour peu de temps ou pour beaucoup, si c'est en un instant ou en un autre, tout cela lui doit être égal , n'étant plus rien en elle, mais tout en Jésus-Christ pour Dieu.

Je ne veux rien vous dire de moi, de peur de vous en occuper. Et puis je ne veux point penser aux peines et aux maux qui m'environnent, de peur de m^en remplir plutôt que de Jésus, en qui uniquement je veux être à son Père, désirant de n'être rien qu'une hosjiie entièrement anéantie en la vie de Dieu seul par Jésus-Christ son Fils.

Considérant l'état où Jésus votre Tout désirait

mettre votre chère âme , une parole de Job m'est venue en l'esprit. Cet homme ayant souffert la soustraction de toute la créature sensible, et étant demeuré uni par la foi à Dieu, sans soutien en la terre, voyant ainsi son âme en l'air et comme suspendue, sans être supporté de rien, ni en soi-même, ni en autrui, attaché seulement à Dieu en la nudité d'une grâce très simple , très délicate, et sans aucun sentiment, il disait hautement à Dieu qu'il choisirait plus volontiers d'être pendu à la potence , que d'être ainsi crucifié en son âme. Comme il était une figure de Jésus-Christ crucifié, il parlait au nom de cet adorable Sauveur, qui, étant à la croix, disait intérieurement à Dieu son Père que la peine d'être pendu en croix était bien moindre, que celle de voir son âme dénuée de tout soutien et de toute grâce sensible.

Il se voyait suspendu, tenant d'une part à son Père parla pointe de son esprit, mais déchiré, tenaillé, affligé , attiré par le poids de son corps vers la terre ; ce qui lui était un tourment de la dernière violence. En sorte que d'être pendu extérieurement en croix lui était un moindre tourment, que d'être suspendu dans son âme. Car, dans cette pénible suspension. Dieu ne rendait sa partie inférieure aucunement participante des effets de cette liaison et de cette union qu'il avait avec elle, mais au contraire il lui faisait paraître le ciel de fer et de bronze pour elle ; et lui-même se voyait comme dans une retraite et un éloignement infini de son Père.

Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, était dans un désir immense de l'union totale à son Père, et il ne soupirait qu'après sa parfaite consommation : et cependant, comme étant chargé de tous nos péchés.

et comme victime pour les crimes du monde, il trouvait la sainteté de Dieu son Père infiniment éloignée de lui. Dieu, comme Père, attirait à soi infiniment son Fils; 'mais, comme juge, il le rebutait d'une force et d'une véhémence infinie. Voyez quel est cet état de Jésus-Christ souffrant ainsi en son intérieur : voyez quelle contradiction de l'amouif et de la crainte, et quels en peuvent être les effets.

Il parait visiblement que Notre-Seigneur, par la conduite qu'il tient sur vous, désire que vous soyez fille d'esprit. Il veut pour cela vous dénuer de tout, afin que vous soyez uniquement et simplement à lui, et que votre appui, votre soutien, votre vie soit tout en son divin esprit. Il veut que, si vous avez à goûter et à jouir de quelque consolation, elle soit désormais dans le pur esprit, et qu'étant ainsi retirée et séparée de tout, vous receviez autant de lui et en lui seul, que vous aurez quitté de créatures. Si votre abandon est total et universel, vous posséderez tout en Dieu, et vous aurez encore Dieu tout entier, qui est infiniment au-dessus de toutes choses. Il est l'immensité de toute perfection, et la participation qu'il en a mise dans les créatures n'est rien au prix de ce qu'il est en lui-même : et c'est pourtant tout ce trésor et ce grand bien qu'il vous offre sur la terre, et qu'il vous veut faire goûter dès ce monde par le moyen de sa divine foi, et de cette foi nue, au sujet de laquelle il disait à Moïse : Je te montrerai tout bien.

Ne voulez-vous pas que toutes choses vous délaissent, et que toute consolation vous soit soustraite, si tout vous est empêchement pour ce souverain et cet unique bien? Dès à présent j'abandonne avec vous

toutes choses, pour posséder cet unique bonheur. Un Dieu pour tout en Jésus et Marie : et hors de cela rien. Disons tous deux avec David : Qu'est-ce que je veux au ciel et sur la terre, ou ricliesse ou gloire, ou lumière d'esprit? Rien, mon Dieu, hors de vous qui m'êtes toutes choses, et que je veux posséder tout seul. Mon Dieu, mon trésor et ma vie, ma joie et ma félicité, vous êtes et vous serez à toute éternité ma béatitude infinie.

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