‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 287 sur 326 · LETTRE CCCXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXXVII

A UNE 3>E SES FILLES SPIRITUELLES

Quelques avis utiles anx âmes tentées.

Ma très chère fille.

Dans toutes les tentations que le démon vous livre, et que vous me marquez, il faut que vous observiez toujours les mêmes règles : et voici la conduite que je vous conseille d'y tenir.

(1) C'estlaXXVIe des imprimées.

338 LETTKES DE M. OLIER.

Premièrement, reconnaissez qu'elles viennent du malin. C'est beaucoup que d'en être persuadée; car par là vous verrez quel sentiment il en faut avoir, et ce que vous devez croire de celui qui ne peut que mentir.

Secondement , c'est une maxime de tous les Pères que, dans les tentations contre la foi, jamais il ne faut ouvrir ni les oreilles ni les yeux, pour entendre ni pour examiner les discours de cet apostat, et de cette raison pervertie par la superbe et subornée par son propre aveuglement. Il faut au contraire boucher les oreilles du cœur, et, dans la retraite intérieure, se tenir uni à Jésus-Christ le plus intimement et fortement que l'on peut, se perdant en lui par la foi, sans vouloir rien savoir ni posséder que lui.

Faites, pour les autres tentations qui accompagnent toujours celles que vous avez contre Dieu, ce que je vous conseille pour celles-ci, et Jésus-Christ éloignera enfin tous ces brouillards. La sainte Vierge sera garante de tout : sous sa protection tout l'enfer frémira, et quoique ces mâtins aboient, ils ne vous mordront jamais. Je vous ai si souvent avertie qu'elle était l'arsenal et les armes de ceux qui, en Jésus-Christ, prétendent combattre leurs ennemis. Allez donc en confiance prendre le bouclier qui lui pend à la main pour la défense de sa servante.

On ne voit pas dans le siècle que les époux envoient à la guerre leurs épouses, ni que les maîtresses y mènent leurs servantes. Mais il n'en est pas de même du saint Époux du ciel, qui dit que son épouse fidèle est terrible, en sa sainteté et en sa force, comme une armée rangée en bataille , qui seule est capable de défaire toutes les forces de l'enfer. La maltresse ne veut pas que sa servante en soit quitte à meilleur marché

qu'elle-même. Elle est toute hâlée et noircie de ses combats et de ses fatigues, et elle veut que sa servante y soit accoutumée comme elle. Judith, dont nous lisons l'histoire en ce temps, défait tout d'un coup l'armée des ennemis en Dieu, munie qu'elle est de la force que la prière lui fournit. Il faut vous accoutumer au combat, et, étant confirmée comme le reste des chrétiens, vous devez vous regarder comme enrôlée dans la milice de Jésus-Christ.

Courage, ma fille, et ne vous étonnez pas si vous me voyez éloigné de corps : l'esprit est toujours présent à votre âme fidèle. 11 faut que vous appreniez à marcher, sans vous attendre à la lisière extérieure de votre nourrice. Sa force est à présent au dedans de vous, elle est passée en vous, et elle marche avec vous en tous vos pas.

LETTRE CCCXXXVIIl (1).

II lui propose nn exercice contre les tentations de vanité.

Monsieur,

Ne vous étonnez pas de vous voir continuellement assiégé des pensées de vanité, et de désirs de gloire. La chair qui vous environne est une chair toute pétrie et envenimée de superbe, qui exhale toujours ses mauvaises vapeurs. Prenez garde seulement qu'elles n'infectent votre âme; car si elle ne se défend avec beiaucoup de vigilance de leur malignité, elle ne manquera jamais d'en être empoisonnée. C'est pourquoi il faudra que vous gémissiez souvent auprès de Dieu, de

(1) C'est la CXCV« des imprimées.

(2) Peut-être le marquis de Féaelon,

VOUS voir rempli de sentiments si opposés à sa sainteté, et à l'Esprit de Jésus-Christ son Fils.

Il sera bon de vous élever souvent vers Jésus-Christ ressuscité, qui doit réformer le corps de notre humiliation et de notre malignité, et le rendre un jour semblable à lui en tous ses sentiments divins.

En attendant le bonheur de cet état, vous invoquerez sur vous son Esprit, le conjurant qu'il vous revête, vous fortifie, et vous remplisse de ses saintes dispositions; et qu'il vous fasse entrer en zèle et en horreur contre la corruption de votre chair, à laquelle il est infiniment opposé. Vous formerez même souvent des actes de détestation de toute sa malignité. Vous serez fidèle surtout, quand les pensées de vanité vous environneront, de vous unir à Jésus-Christ, sans vousinquiéter ensuite de ce qu'elles pourraient faire. L'âme qui est entrée en Jésus-Christ et établie en lui, doit vivre dans un grand mépris du démon et de la chair, auxquels souvent Dieu ne permet de s'élever en nous, que pour nous obliger de recourir à lui avec plus de ferveur.

Il faut aussi que vous soyez fidèle à étouffer et à détruire, en la vertu de son divin Esprit, les mouvements et les désirs qui s'élèvent en vous à toute heure de ce. fond de superbe, et que vous vous renouveliez en l'union de Notre-Seigneur, prenant ces tentations comme un avertissement de votre tiédeur, et de votre peu d'application à Jésus-Christ.

Vous tâcherez de porter toujours en vous les sentiments d'humiliation que vous aurez puisés dans l'Esprit de Notre-Seigneuc, sans sortir de cet état intérieur d'anéantissement en toutes choses, soit à l'égard de Dieu soit à l'égard du prochain, soit à l'égard de vous-même.

A l'égard de Dieu, vous paraîtrez devant lui couvert de confusion, en tous vos exercices de piété.

A l'égard du prochain, vous en ferez de même, adorant en lui la majesté de Dieu, auprès duquel il faut toujours être confus, et très profondément anéanti. L'esprit d'humilité nous tient les yeux ouverts aux perfections d'autrui, aussi bien qu'à nos infirmités, pour nous anéantir devant le prochain ; de même que l'esprit de gratitude nous les ouvre aux grâces que Dieu nous fait, pour l'en remercier.

A l'égard de vous-même, il faut que vous vous regardiez comme la chose du monde la plus vile et la plus basse, qui n'est que néant et péché, indigne de tout l'usage des viandes et des vêtements, et des services etsecours de toutes les créatures.

Il faut, par-dessus tout cela, que vous soyez attentif à vous tenir en suavité, réuni à Jésus-Christ et recueilli en lui, et il imprimera en vous, peu à peu, tous les sentiments de sa vie et de toutes ses vertus, comme étant la vraie source et l'unique principe de tous les sentiments chrétiens.

Vous vous souviendrez aussi de ce que je vous ai dit souvent, qu'il y a trois degrés essentiels de l'humilité.

Le premier, est d'aimer notre humiliation, et de voir avec plaisir l'abjection qui nous est propre.

Le second, est d'aimer qu'on voie et qu'on connaisse la vileté et l'abjection qui est eu nous, quand il plaît à Dieu la manifester, ou que nous sommes obligés de la révéler nons-inêmes.

Le troisième, est d'aimer à être traité pour ce que l'on est, et à souffrir les mépris, les contradictions et les persécutions avec soumission au bon plaisir de

Dieu, et avec joie en l'intérieur, en vue et par amour des humiliations de Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Maître.

Ne croyez pas néanmoins que cette joie, avec laquelle je dis que nous devons embrasser les mépris et les confusions qui se présenteront, doive être extérieure ou sensible : il suffit qu'elle soit en esprit et dans le fond de l'âme. Ainsi, quoique votre chair y résiste et s'en afflige, contentez- vous de les embrasser doucement en votre intérieur, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui portait sa croix avec beaucoup de joie, dans le fond de son âme, quoique pendant ce temps il fût extérieurement accablé de tristesse et d'amertume. Enfin, vous vous exercerez extérieurement aux œuvres basses et abjectes, autant que la prudence chrétienne vous le pourra permettre, embrassant surtout avec plaisir toutes celles que la providence divine vous offrira en votre condition.

LETTRE CGCXXXIX (1).

A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES

Il lui montre les avantages qu'il y a à suivre les voies communes

dans la piété.

Ma très chère fille,

Je bénis Dieu de ce qu'il vous fait suivre la vie commune. Tenez-vous toujours dans cette voie sûre, qui est celle que Notre-Seigneur même et sa très sainte Mère ont tenue pendant leur vie. Ils pouvaient bien embrasser des voies extraordinaires et singulières; mais ils ont voulu s'en abstenir, pour donner aux hom-

(1) C'est la CI" des imprimées.

mes l'exemple de la vie commune. Il ne faut pas tenter Dieu, et le vouloir obliger à faire des miracles pour nous. Ce serait une voie pernicieuse, et qui ne serait pas exempte de superbe cachée. Si vous vous considérez toujours comme très vile et très misérable pécheresse, il ne vous viendra jamais en l'esprit que Dieu doive faire pour vous des choses extraordinaires. Le Fils de Dieu n'a pas voulu suivre la vie de saint Jean, qui était si sainte et si extraordinaire , et il en prend une commune, pour nous en donner l'exemple. Une vie humble et cachée est bien plus précieuse aux yeux de Jésus et de Marie, que toutes ces voies singulières , dont la perfection extérieure flatte toujours l'amourpropre.

La soumission d'esprit à ceux que le Fils de Dieu a établis sur nous, est préférable aux choses les plus éclatantes qui vous peuvent venir dans l'esprit. Faites toujours cas des voies humbles et cachées qui vous conduisent à la vie intérieure de Jésus. Elles sont d'autant plus excellentes qu'elles n*ont que Dieu pour témoin, et le Saint-Esprit pour principe. C'est là où la vanité n'a point de part, parce que toutes ces choses sont cachées à ses yeux. Bienheureux celui qui soustrait tous les jours quelque repas à la superbe; elle demande sans cesse à manger et à mordre dans nos œuvres ; et bienheureux le jeûne qui fait languir notre amour-propre et notre vanité. C'est un jeûne intérieur qui est d'autant plus excellent que l'extérieur, que si celui-ci n'est bien détrempé dans l'humilité, et dans les mortifications sensibles, il nourrit souvent et engraisse notre propre volonté : témoin la peine que nous souffrons lorsqu'on vient à nous l'empêcher et à contredire en cela à notre désir.

Voyez comme j'use toujours du droit que vous m'avez donné sur vous, n'oubliant jamais votre âme et ses besoins devant Notre-Seigneur. Je perdrais la charité paternelle , si de temps en temps je n'exerçais en vous les vertus chrétiennes; et je ne cesserai point que vous ne me déclariez que vous en êtes lassée, et que cela ne vous plait pas. Notre-Seigneur nous apprend qu'il faut souvent tailler la ^igne, afin qu'elle apporte plus de fruit.

LETTRE CCCXL(l).

A UNE DAME QU'iL DIRIGEAIT.

Il l'exhorte à ne point s'attacber anx dons sensibles, et à ne point désirer des grâces extraordinaires.

Ma très chère fille.

Vous ne doutez pas de toute la part que je prends à l'affliction que vous avez de vous voir privée de l'oraison active, qui était l'unique joie qui vous restait en cette vie. Je sais ce que vaut ce sacrifice, puisque je suis depuis un an et plus dans cet exercice. Rien n'est plus riche, plus précieux, ni plus sanctifiant; et rien aussi ne vous rendra plus agréable à Dieu. Vous me mandez la peine que vous aurez en ces jours de ne pas rendre vos devoirs à Jésus en adhérant à ses grâces. Je ne puis pas empêcher votre souverain Directeur de vous faire des faveurs extraordinaires et très sensibles, mais j'ai bien le pouvoir de vous défendre de vous y appliquer. Le directeur de sainte Thérèse ne pouvait pas empêcher le crucifix de lui apparaître, mais il avait bien le pouvoir de faire cracher la bonne fille contre le

(1) C'est la CIVe des imprimées.

crucifix sans l'offenser. Je ne vous dis pas de faire la même chose; mais je vous prie, quand vous recevrez de ces grà-ces sensibles, devons retirer en la très sainte Vierge, qui est votre retraite certaine, et qui vous servira toujours de supplément auprès de Jésus-Christ; et en elle vous trouverez, par la foi insensible, plus de fond de devoirs que vous ne lui en pourriez rendre par vous-même.

Je vous ai diit souvent de vous détacher le plus que vous pourrez de ces faveurs sensibles, pour vous attacher uniquement à Dieu, et pour ne voir purement que lui en toutes choses. Et cela vous est absolument nécessaire ; car autrement l'amour-propre et la superbe se mêleront tellement avec les dons de Dieu en vous, que vous demeurerez vide de Notre-Seigneur et toute pleine d'illusions. C'est là ordinairement où, par permission de Dieu, le diable se fourre. Car, parce qu'on aura estimé les dons de Dieu au-dessus de Dieu même, il laisse au démon la puissance d'en fournir d'autres que les siens à nos appétits affamés; et, comme l'âme ne voit pas alors que c'est par justice et par miséricorde tout ensemble que Dieu se retire, et qu'il la sèvre de peur de gâter son estomac, elle ne laisse pas de désirer toujours les goûts, et de vouloir des plaisirs sensibles dans la grâce. De sorte que l'ennemi en substituant d'autres, qui ne sont que de faux dons, de fausses grâces et de pures illusions, elle se trouve séduite par sa faute, et par le trop grand amour des plaisirs spirituels qu'elle cherche avec impureté, au défaut de ceux du corps qu'elle a quittés.

Ainsi, autant que vous pourrez, sevrez-vous de ces goûts, et ne goûtez point ces sentiments que vous remarquez aller jusques au corps, en suite de quelque

mouvecnent intérieur que le Saint-Esprit aura opéré dans votre âme; mais soyez seulement fidèle à conserver dans votre cœur la vérité des sentiments intérieurs de ce divin Esprit. Il faut, comme dit l'Écriture sainte, séparer le précieux du vil. Or le sentiment extérieur et corporel est une chose extrêmement vile, auprès de l'opération précieuse du Saint-Esprit dans l'âme ; et, pour l'ordinaire, la privation du vil est la conservation et l'augmentation du précieux ; et, selon la promesse de l'Évangile, elle mérite auprès de Dieu la récompense au centuple, c'est-à-dire la grâce et les dons intérieurs, que Jésus-Christ donne en échange aux âmes qui se sèvrent pour lui des biens extérieurs.

Vous savez même l'inconvénient qui vous arrive quand vous vous arrêtez à ces goûts, et comme, en épuisant votre corps et le rendant infirme, ils vous mettent hors d'état de servir Dieu et le prochain. Ainsi ne laissez jamais aller votre cœur au désir de ces consolations sensibles, ni d'aucune autre grâce extraordinaire. Une âme humble a un extrême éloignement de ces désirs. Uy a une infinité de personnes qui se perdent en s'y amusant : et souvent même, sous de beaux prétextes, elles ne se contentent pas des lumières ordinaires, et des simples motions dont le Saint-Esprit les touche, par inspiration commune, pour les solliciter h leur devoir, mais elles demandent des miracles, elles souhaitent des lumières extraordinaires, elles désirent des extases, des ravissements et des transports ; elles voudraient toujours des révélations et des merveilles, qui les obligeassent tellement à recevoir l'Époux, que l'on put dire : Digiius Dei est hic ; Le doigt de Dieu, c'està-dire l'opération extraordinaire du Saint-Esprit, est ici.

Or c'est ce qui déplaît extrêmement à Dieu; car il

veut que l'on se contente de la conduite de la foi, et qu'on ne cherche point d'autre voie, parce que ce serait un orgueil, une curiosité et une impureté qui lui serait insupportable. Ce serait un orgueil, comme s'il fallait qu'il travaillât extraordinairement pour nous. Ce serait aussi une curiosité; car en désirant des choses nouvelles et singulières, on se repaîtrait de vent, sans s'arrêter au solide du service de Dieu, qui n'est rien moins que toutes ces choses. Ce serait même une impureté ; car, outre la propre satisfaction sensible que l'on y goûterait, on n'aurait plus de pure attention à regarder Dieu, ni à l'aimer; mais d'un œil louche et d'un regard gauchissant, on s'amuserait à des niaiseries et à des bagatelles, on aimerait ces petites choses, on en serait friand, et on s'y arrêterait d'une telle manière, qu'on ne pourrait plus goûter Dieu quand il viendrait tout seul sans ces douceurs.

Il me semblait ces jours passés que c'était là le sujet qui le portait, dans le Cantique, à s'éloigner de son épouse ; car la nuit, qui est le temps où il s'approche d'elle, et la manière dont il la vient visiter, c'est-àdire sans éclat et sans bruit, et sans la prévenir de lumières éclatantes, sont une expression de la voie delà foi; et comme elle fait difficulté de le recevoir en cet état: Expoliavi me, lui dit-elle, tunicâ meâ, quomodo induar illâ? Lavi pedes meos, quomodo inquinabo illos? il se retire d'auprès d'elle avec douleur, en sorte qu'elle ne le retrouve qu'après beaucoup de recherches et de travaux, et après avoir essuyé de grands périls.

Ne donnez point ce sujet de douleur à votre Époux, et ne vous exposez pas à vous faire ce tort à vousmême. Regardez ses goûts, ses sentiments, ses lumières et ses révélations comme lui étant à charge; si ce n'est

que, malgré vous et contre votre recherche, il les répande exprès en votre âme pour le bien de l'Église; et au lieu de vous arrêter à des lumières apparentes ou à des. faveurs passagères, attachez vous à Dieu seul, qui est toujours la vérité de la lumière, et le solide jour, quoiqu'il vienne à vous en ténèbres, et enveloppé sous l'ombre de la foi. Ainsi, quoiqu'il quitte ces petits sentiments et ces tendresses, sous lesquels il s'approche des amantes imparfaites et qui ont besoin de ses attraits pour l'aimer, recevez-le toujours avec le même amour, puisque c'est pour s'unir à vous plus intimement qu'il se présente de la sorte ; et qu'il ne se dépouille de toutes ces caresses sensibles et corporelles ( qui sont comme un vêtement importun à ce saint Amant qui veut des (approches plus pures et plus intimes) que pour se donner à vous dans la pureté de la foi.

LETTRE CCCXLI (1).

A UNE DAME qu'il DIRIGEAIT.

II l'Invite à ne pas aspirer aux Inmières sublimes et à ne pas faire effort pour y atteindre, mais à se contenter d'adorer humblement les vertus de Sésas-Gbrist dans l'oraison.

Qui a Jésus a tout.

Ma très chère fille en Notre-Seigneur, que je prie vous remplir de sa lumière autant qu'il le désire, et non plus pour votre salut et sa gloire.

C'est celle-là, ma fille, qu'il faut attendre avec humilité, s'en jugeant très indigne, comme une chose très sainte dont l'impureté et la superbe de la créature n'est pas capable, ains au contraire très éloignée et prête d'en faire mauvais usage. C'est cette lumière divine qui se donnepar la seule bonté et libéralité de Dieu, et dont

(1) Sur l'autographe.

les plus humbles sont ordinairement les plus remplis. C'est cette lumière qui s'acquiert sans la rechercher, et qui tant plus s'éloigne qu'elle se sent recherchée; elle se dérobe aux curieux et se prodigue aux humbles. Il faut donc se contenter d'adorer humblement ce que vous connaissez et révérer les vérités que Dieu vous cache, avec grand respect.

Et pour celles que vous croyez pouvoir connaître, si vous aviez la tête bonne, je vous puis assurer qu'elles vous seraient très inutiles; car si vous connaissiez quelque chose par effort naturel, ce serait sans aucun fruit de celui que vous prétendez, à savoir de l'amour de Dieu; car les lumières propres et naturelles n'engendrent qu'estime et complaisance de soi-même et ne portent pas à aimer Dieu.

C'est une bénédiction de sa bonté que la force d'esprit vous manque, à cause que vous êtes encore plus disposée au bien , ou au moins ètes-vous moins éloignée des lumières et grâces de Dieu par cette infirmité qu'autrement. Quand je suis infirme, dit saint Paul, je suis puissant; car Dieu, pour l'ordinaire, se communique à l'infirmité lorsqu'on s'y plaît et qu'on se voit un sujet propre à faire voir la vertu et la puissance de Dieu. Dieu aime l'infirmité comme le trône de sa miséricorde, et se plait de voir une âme qui se contente de cet état pour servir de sujet à sa compassion. C'est là la grande disposition aux grâces et libéralités de Dieu.

Contentez-vous donc d'adorer humblement les vertus de Notre-Seigneur dans ses mystères ou actions particulières,selonquerÉglisevouslespropose.Admirez-les,remerciez même Notre-Seigneur de ces divines pratiques et adorables exemples qu'il a voulu pratiquer pour votre édification. Vous pouvez aussi vous exciter à l'amour

envers lui, sur cette occasion dedans le premier point. Voilà des actes suffisamment pour vous pouvoir occuper. On y ajoute, si l'on veut, la considération des circonstances de Tœuvre, par exemple, quand on adore le Fils de Dieu naissant ou mourant, on examine qui est-ce qui souffre, et quoi, en quel lieu, par qui, pourquoi, comment et quand. Ces circonstances universelles des actions servent à remplir et occuper l'esprit quand il est vide et en sécheresse, si les premiers actes ne sont pas suffisants, et l'on a de quoi s'entretenir longtemps, mais toujours au défaut des premières occupations.

Je pense toutefois que ni ces aides], ni les premiers actes ne seront suffisants d'occuper une âme curieuse et hautaine, à cause que Dieu s'en retire et la laisse à sec et impuissante d'agir et s'occuper de lui, jusqu'à ce qu'elle soit bien convaincue qu'elle ne peut rien sans lui, que ses efforts sont inutiles, bref que tout vient de sa pure bonté et libéralité, n'ayant rien dedans nous qui mérite que Dieu nous regarde et nous fasse du bien, et au contraire, que nous méritons d'être délaissés et rebutés de lui, comme sujets de misère et de corruption, sujets pleins d'ordure et de péché, quine doiventrien attendre, que par compassion et pure miséricorde divine, émue par les mérites de Jésus- Christ, notre médiateur. C'est de Dieu et de Jésus Notre- Seigneur que vous devez tout attendre, et de votre côté rien que sujet d'éloignement de Dieu, qui ne peut supporter un fond impur comme le nôtre et plein d'abominations, s'il n'est couvert des mérites de Jésus- Christ, duquel nous devons nous revêtir et nous mettre à l'abri de nos impuretés, et attirer par lui sur nous doucement les yeux doux et favorables de notre Dieu, source universelle de tout bien.

LETTRE CCCXLÏI (1).

A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES

II lui parle de la paix tnt€rieare, et des moyens delà conserver.

Ma très chère fille,

La paix de Dieu, qui surpasse tout sens, abonde en votre cœur, selon le souhait de saint Paul et selon mes désirs, comme étant le trésor le plus cher et le plus précieux de la vie divine. Cette paix ne doit point être violée pour quoi que ce puisse être. Cependant l'appréhension que j'ai que quelque chose ne la trouble, m'oblige de vous écrire ce mot, pour vous prier de laisser la possession de votre cœur anéanti à Jésus, roi de paix, et à Marie, la Mère de la suavité, qui ne peut souffrir ni trouble , ni amertume en sa demeure. Le calme et le silence ont accoutumé d'accompagner leur présence divine : et si les sens, ou les passions se veulent soulever, une heure de quiétude à l'oraison, et beaucoup moins encore, voit la fin de l'orage.

Il me semble que la Mère de Dieu ne veut point que je souffre en vous l'ombre ni l'approche de la peine, qui trouble la sérénité qu'elle veut que vous possédiez. Je vous conjure donc d'avoir soin que votre cœur ne se trouble point et ne s'aigrisse de rien , que de la seule appréhension du péché, et de la crainte de déplaire à votre unique Tout Jésus. Le démon ne craint rien davantage que la liberté d'un esprit qui ne regarde qu'à plaire à Dieu et à le contenter. Il ne tâche qu'à le troubler, lui pressant le cœur par des in-

(1) C'est la CXXVe des imprimées.

quiétudes , et lui ôtant la vue continuelle de cet aimable objet : et cela dans toutes les rencontres que sa malice lui peut fournir, et par tous les moyens qu'il juge les plus propres pour produire ces malheureux effets. Le diable ne pêche qu'en eau trouble. C'est pourquoi il ne cherche qu'à troubler les esprits sereins et contents. Donc, ma très chère fille, ne quittez jamais la paix de votre cœur; et quoi qu'il vous arrive, confiez-vous en Dieu, qui ordonnera de tout pour votre bien. Tenez-vous bien auprès de lui, et, pourvu que votre conscience soit nette, et que vous ne fassiez rien exprès et de propos délibéré qui lui déplaise, riez-vous de tout, et passez par-dessus toutes choses. Vous aurez toujours un pauvre Père qui aura le sein ouvert pour recevoir toutes vos peines, et qui connaissant bien j la malice du diable pour empêcher votre repos par ses artifices les plus cachés, y apportera toujours les remèdes que Jésus-Christ lui fournira pour le repos de son épouse pénitente.

Rien que la vie passée ne vous fasse soupirer, et ne vous serre le cœur; mais que ce soit doucement et tranquillement; car la vraie pénitence est douce dans ses peines et dans ses amertumes, et la fausse n'est pleine que d'inquiétude et de sécheresse. L'une abat le cœur et le décourage ; l'autre le soutient et le conforte. La première dessèche; et l'autre porte onction. Enfin Tune, après beaucoup d'ennuis, et bien souvent beaucoup de larmes, porte au péché; et l'autre porte à l'amour de Jésus et à la crainte de l'offenser.

J'ai cru être obligé de vous écrire ces choses, coilime très importantes à votre état.. Vous prierez toujours Dieu qu'il m'inspire ce qui vous sera nécessaire, puis-

qu il m'a établi sur votre chère conduite, et m'a fait paraître qu'il désire que je vous serve de toute ma volonté.

LETTRE CGCXUIl (1).

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